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Catégorie : Livres

Jean COCTEAU : Écrits sur la musique. Textes rassemblés, présentés et annotés par David Gullentops et Malou Haine. Paris, Éditions VRIN (www.vrin.fr), Collection Musicologie, 2015, 646 p. – 32 €.

Cette publication hors pair résulte d'un travail à deux auteurs (de 2005 à 2015) qui, avec une méthodologie exemplaire, ont regroupé 310 textes et 137 illustrations réalisés par Jean Cocteau entre 1910 et 1963. Cette imposante moisson, patiemment engrangée, fait l'objet de minutieuses confrontations, notamment au sujet des variantes entre les manuscrits et leur publication, puis de judicieuses annotations projetant un éclairage explicatif grâce à la complémentarité pluridisciplinaire des Professeurs Malou Haine, musicologue, et David Gullentops, Directeur des Cahiers Jean Cocteau.

Les documents — manuscrits, dactylogrammes, épreuves d'éditeurs annotées par Cocteau — comprennent des poèmes, pièces de théâtre, romans, livrets d'opéra, mais aussi des courts métrages, arguments pour des ballets, mises en scène, critiques musicales et articles journalistiques, auxquels il convient d'ajouter des masques, costumes et portraits, ainsi que sa correspondance, ses souvenirs, entretiens et hommages (pour les anniversaires de ses amis). L'ensemble de ces pièces concerne la littérature, la poésie, la musique, les arts du spectacle, les arts plastiques, le cinéma et, occasionnellement, le jazz, le music-hall et le cirque. Les deux éditeurs ont opté pour un découpage chronologique par décennies de 1910 à 1963 (complété par une rubrique concernant les œuvres non datées).

Jean Cocteau (né le 5 juillet 1889 à Maisons-Laffitte, mort le 11. 10. 1963 à Milly-la-Forêt) a, alors âgé de 24 ans, en mai 1913, assisté à la création du Sacre du Printemps d'Igor Stravinski. Cet événement sera l'amorce d'une vaste carrière lors de laquelle il a déployé des activités polyvalentes, comme le prouvent ses Écrits. Au fil des décennies, c'est toute une histoire de la France intellectuelle, artistique, musicale et littéraire qui défile, jalonnée par des événements marquants, judicieusement situés dans leurs divers contextes et assortis de notes infrapaginales largement commentées et documentées, renvoyant dans certains cas au Catalogue et à des indications bibliographiques (ouvrages et référence et spécialisés).

 

-         1910-1919. Cocteau rédige des critiques succinctes dans la Revue Comoedia, fait part de ses réactions sur le vif après des spectacles et concerts, notamment la saison des Ballets russes. Il rencontre Vaslav Nijinski, Ida Rubinstein, la chanteuse et danseuse Mistinguett…, relate ses impressions à propos du Martyr de Saint-Sébastien (Claude Debussy), de Daphnis et Chloé (Maurice Ravel), des Choéphores (Darius Milhaud/Paul Claudel, d'après Eschyle), rédige la Préface de Socrate, collabore encore avec Érik Satie pour le ballet Parade (d'abord scandale en 1917, puis triomphe) qu'il considère comme un « chef-d'œuvre de chez nous ».

-         1920-1929. Cocteau, au « Bœuf sur le Toit », commence à fréquenter le « Groupe des Six » : Georges Auric (1899-1983), Louis Durey (1888-1979), Arthur Honegger (1892-1955), Darius Milhaud (1892-1974), Francis Poulenc (1899-1963) et Germaine Tailleferre (1892-1983). En 1927, il assiste à la création d'Oedipus Rex (Stravinski/Cocteau) ; en 1928, il produit de nombreux dessins, notamment à propos du Groupe des Six pour la couverture du programme du Concert Auric-Poulenc….

-         1930-1939. Cocteau défend toujours la musique française, rencontre Charles Trénet à Marseille, s'intéresse entre autres au « Band » Django Reinhardt-Stéphane Grapelli. À noter : le Document 128 : « Ravel et nous » et le Document 131 : « dernière image de Serge Diaghilev » particulièrement révélatrice….- 1940-1949. Cocteau évoque Charles Trénet, travaille avec Édith Piaf — qui est « inimitable » (152) —, relate le tour de chant de « M. Maurice Chevallier » (137) ou rend compte de l'interprétation du Magnificat de J. S.  Bach sous la direction de Charles Munch (138), de la création de Prométhée par Serge Lifar (147). Il considère Marianne Oswald comme une grande interprète (162), s'intéresse aussi au cirque (166-167)…

-         1950-1959. Cocteau fixe son attention sur le Groupe des Six (datant de 1916, cf. note infrapaginale 117) dont il définit l'esthétique générale (206), p. 487-488. Il s'intéresse beaucoup à Georges Auric avec lequel il a « toujours travaillé », à Érik Satie (mort en 1925) et Darius Milhaud… Il salue aussi Marguerite Long, « grande pianiste » (236). En 1958, il rend hommage à Ernest Ansermet, « un grand chef d'orchestre et un ami ». De plus, il peut s'enorgueillir d'avoir « amené en France le premier jazz concertant »…

-         1960-1963. Cocteau, pendant ses dernières années,  salue Gilbert Bécaud, Louis Armstrong, les Compagnons de la chanson, Jean Wiéner, Charles Aznavour ; il rend aussi hommage à Francis Poulenc, « personne si vivante » (291-295), mort le 30 janvier 1963, et à Édith Piaf. Jean Cocteau décédera le 11 octobre…

Avec son contenu littéraire très dense — accompagné de croquis typiques au coup de crayon si particulier (portraits d'amis, caricatures, reportages graphiques de spectacles…), révélateurs de toute une époque de création artistique en France —, cette publication est un modèle de méthodologie et de présentation, de patience et de minutie, pour traiter un tel imboglio documentaire, du point de vue musicologique et littéraire, mais aussi global, conformément à l'objectif des deux éditeurs : « rendre compte des œuvres en relation avec la musique » (et la danse) : contrat rempli, vraie prouesse éditoriale.