François-Bernard MÂCHE : Musique-Mythe-Nature. 1Vol. Aedam Musicae (www.musicae.fr ), 2015, 217p. (avec disque encarté) - 20 €.

François-Bernard Mâche est bien connu par son double engagement artistique et universitaire. Ses œuvres connaissent une très large diffusion internationale. Musicologue, Agrégé et Docteur ès-Lettres, il a assumé pendant une décennie les fonctions de Directeur du Département de Musique à l'Université de Strasbourg, et a été Directeur d'études à l'ÉHÉSS (École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris). En 2002, il a succédé à Ianis Xenakis comme Membre de l'Institut.

 

Ce livre (2015) arrive en cinquième position après deux éditions françaises épuisées, une version en italien ainsi qu'une en anglais. L'auteur — théoricien, compositeur et chercheur acharné — se positionne d'abord par rapport aux éditions antérieures, en tenant compte de nombreux facteurs : phénomène de mondialisation, diffusion de masse de la musique (répercussion commerciale), existence d'une autre génération de lecteurs…

Dans sa troisième édition parue environ 30 ans après, sans renier ses options antérieures (1983), il élargit sa démarche aux données musicales universelles, prend davantage en considération l'évolution sociétale, étend ses références même au monde animal, renforce son intérêt pour la pensée mythique et minimise quelque peu l'impact de la « recherche de l'innovation pour l'innovation » et de « l'émotion pour l'émotion ». L'hypothèse et la problématique de cette troisième édition consistent en la recherche d'une « troisième voie ». L'ouvrage est structuré autour de fils conducteurs très ciblés : La musique dans le mythe ; Universalité des modèles sonores ; Langage et musique ainsi que Zoomusicologie et, pour conclure, Le Modèle en musique. Toutes ces spéculations sont illustrées par un disque encarté comprenant 68 brefs extraits et renvoyant aux notes infrapaginales du livre. Ces exemples sont empruntés à des formes et musiques extraeuropéennes (Philippines, Esquimaux, Centre-Afrique, Mexique, Togo…), à des œuvres occidentales (Robert Schumann, Claude Debussy, Olivier Messiaen, John Cage…) et, bien sûr, ses propres compositions ; la contribution sonore la plus importante concerne de très nombreux chants d'oiseaux (plages 37-61).

Son motif conducteur précise que « le mythe, en tant que fonctionnement spontané de l'esprit humain, est une des sources de la création musicale » (p. 47). Dans l'introduction, François-Bernard Mâche offre un aperçu historique de la musique dans la mythologie grecque antique notamment dans l'entourage du musicien Arion, puis de Dionysos qui, en route vers l'Île de Naxos, ensorcela l'embarcation puis, sous l'effet d'une musique violente, les pirates se jetèrent à l'eau et seront changés en dauphins. L'auteur évoque d'autres mythes grecs tels que celui du berger Daphnis mettant en évidence l'imaginaire mythique qui peut encore envahir les œuvres musicales. Le mythe représente une image et implique souvent le « doublement des motifs » comme en musique. Toutefois, il n'est pas donneur de leçons de morale ou de sociologie. Au long de sa démarche, l'auteur attire néanmoins l'attention sur le fait que « le mythe relate les phénomènes, mais ne les définit pas » (p. 43).

Après cette revue de nombreux mythes, l'auteur décèle une « troublante universalité de certains motifs » (Grèce, Japon, Polynésie…). Il constate que ces mythes grecs musicaux sont, en fait, des « mythes de conflits musicaux » (p. 35) : d'où — après ce long plongeon dans la Grèce antique — un rapprochement avec l'appréciation de la situation musicale actuelle (dessèchement du sérialisme et remise en cause du matériau en musique), car la musique est aussi en contact avec les traditions orales et subit l'influence des nouvelles technologies, notamment de l'informatique musicale. Il attache une grande importance à la traduction symbolique, car le son a un rôle de « transmetteur d'une pensée sonore » et, dans la mesure où elle incarne l'infrastructure rythmique des phénomènes, la musique est d'essence symbolique. L'auteur fera aussi intervenir la psycho-physiologie humaine et, plus généralement, celle des êtres vivants (p. 39), si l'on veut bien admettre que « la musique plonge ses racines au plus profond du psychisme inconscient » (cf. p. 40). Il met en garde contre les séquelles du Positivisme et les illusions de l'Historicisme ; met surtout en balance les idées aussi bien d'Auguste Comte (1798-1857) ou de Stuart Mill (1806-1873) que de Claude Lévi-Strauss (1908-2009) ayant signalé les affinités entre musique et mythologie, mais — comme le souligne François-Bernard Mâche —, cela implique une recherche des universaux.

Pour démontrer l'Universalité des modèles sonores et dégager un premier répertoire d'universaux, il évoque d'abord le fondement théorique de Jean-Philippe Rameau (1702-1766), se lance aussi dans la musicologie comparée, l'organologie et fait intervenir la « mise en évidence, dans les musiques adultes, de figures sonores et de procédés de traitement universels répandus dans toutes les cultures » (p. 53), la pratique de l'imitation (chez les enfants et adultes) et celle des onomatopées. En fait — dans le cadre de cette chronique et compte tenu de la densité de la pensée —, il est impossible de proposer une présentation détaillée de cet ouvrage très complexe avec, en outre, des réflexions si solides sur le thème « langage et musique » et l'introduction d'une discipline très neuve : la Zoomusicologie. La conclusion relative au Modèle en musique fait suite à de nombreuses analyses « essayant d'établir les bases biologiques de la musique à travers l'imaginaire spontané — le mythe —, les échanges entre langage et musique et les rapports aux sons du biotope, viennent conforter une pratique esthétique centrée sur l'idée du modèle ».

L'auteur conclut par un constat et une interrogation. Il souligne l'effondrement de la tonalité et de la série, rappelle que le XXe siècle musical « cherche laborieusement à redéfinir un contact entre les universaux mythiques toujours vivants, le monde des sons nouveaux créés par l'homme, et les sons immémoriaux de la nature. Il finira peut-être par en sortir une civilisation nouvelle » et termine sur une question ouverte : «  En serons-nous les témoins ? » (p. 215).