« Musique, foi et raison. Correspondante inédite Gabriel Renoud/Camille Saint-Saëns 1914-1921 » recueillie, introduite et annotée par Pierre GUILLOT. Paris, L'Harmattan (www.editions-harmattan.fr ), 237 p. -25 €.

 

Pierre Guillot — Professeur émérite à l'Université Paris-Sorbonne, organiste émérite de la Collégiale Notre-Dame de Bourg (Ain) où la vocation musicale et religieuse du prêtre Gabriel Renoud s'est déclarée — a, avec patience et minutie, regroupé pour la première fois (d'après des autographes conservés dans le Fonds Saint-Saëns du Château-Musée de Dieppe) 116 lettres du prêtre incitant son destinataire à la conversion et 25 réponses de Camille Saint-Saëns. Cet échange épistolaire pendant sept ans couvre la Première Guerre mondiale et l'après-guerre. Il est introduit et annoté avec beaucoup de soin par Pierre Guillot et présenté sous trois rubriques circonstanciées : musique, foi et raison.

 

 

L'Abbé Joseph Gabriel Marie Renoud, comme le rappelle l'auteur, est né le 26 septembre 1873 à Bourg-en-Bresse et mort le 9 décembre 1962. Après avoir été élève à la Maîtrise de la Collégiale Notre-Dame de Bourg, il y a appris le piano, l'harmonium et l'orgue. En 1890, il entre au Séminaire de Brou à Bourg, et accompagne de temps en temps les offices à l'harmonium ou à l'orgue. Ordonné prêtre en 1896, il assume l'année suivante les fonctions de maître de chapelle à l'institution Saint-Pierre de Bourg. Il sera successivement vicaire, maître de chapelle, organiste, puis infirmier pendant la Première Guerre mondiale. Nommé curé de Thoissey, il terminera son ministère comme aumônier de l'Office des Incurables de Bourg (cf. p. 9-10). Il a été l'auteur de nombreuses publications, notamment sur la vie religieuse (XVIIe-XIXe siècles), d'un recueil poétique (La croix lumineuse, 1924), des paroles et de la mélodie de nombreux cantiques.

 

Sa correspondance avec le compositeur, pianiste virtuose et écrivain, Camille Saint-Saëns (1835-1921) illustre leur érudition et reflète leur franchise et leur sincérité marquées par une cordialité réciproque. L'échange épistolaire porte évidemment sur la musique religieuse et la liturgie catholique, bien que Camille Saint-Saëns, organiste pendant 25 ans, fût « relativement prolixe quoique agnostique » et que Gabriel Renoud, combattant les « motets théâtraux », fût adepte du nouveau plain-chant et organiste amateur. Leurs goûts artistiques y sont souvent opposés. Ces lettres font état de leurs divergences, mais il en ressort que, dès sa première missive, le prêtre « aurait tant voulu ramener Saint-Saëns, la brebis égarée, à la foi catholique »… Leur argumentation réciproque est particulièrement instructive.

 

La première lettre porte le cachet postal : Ars, 7 septembre 1914. Elle est destinée à « M. C. Saint-Saëns Bureau de l'Écho de Paris, 6 place de l'Opéra Paris (IXe) », alors qu'il habitait au 83 bis, rue de Courcelles, à Paris. La 116e (et dernière), adressée au « Cher Maître », porte la mention : « Civrieux, 12 sept. 1921 ». Tous ces documents sont assortis de judicieux commentaires explicatifs permettant au lecteur du XXIe siècle de mieux comprendre les divers contextes historiques, sociologiques et artistiques. Ils renseignent notamment sur les activités des deux correspondants, les personnes du monde artistique et culturel qu'ils ont côtoyées. Dans ce cadre, il est impossible de détailler cette vaste correspondance particulièrement précise, révélatrice d'une forte pénétration psychologique et, bien sûr, religieuse, notamment à propos de l'« âme catholique », truffée de citations bibliques et accompagnées de quelques exemples musicaux autographes ; et de résumer l'intérêt de tous ces débats. La confrontation entre lettre et réponse est des plus significatives, notamment à propos de l'utilité de la religion et l'exposition des doctrines catholiques.

 

En cette année du Centenaire de la déclaration de la Grande Guerre — à côté des discussions autour des thèmes : Saint-Saëns et Dieu ! ; La foi contre la raison ainsi que la musique, l'orgue et la poésie —, les lecteurs seront aussi sensibles aux lettres concernant les activités de l'Abbé-infirmier/ambulancier au front (cf. lettre n°85 portant pour adresse : « S.l.n.d., aux armées, tampon postal Trésor et Postes, 2 mai 18 » (sic)). D'une manière générale, comme le précise Pierre Guillot : « J'aime à être aimé », confiait Camille Saint-Saëns au poète Pierre Aguétant ( 17 juillet 1918). Eh bien ! les 116 lettres (1914-1921) que ce volume assemble sont sans doute l'un des plus admirables témoignages d'amour que le compositeur a jamais reçus : celui d'un prêtre discret, Gabriel Renoud (1873-1962), alors vicaire et organiste au village d'Ars ».

 

Ces échanges épistolaires convient un  panthéon de personnalités allant de Confucius, Saint Ambroise de Milan, de Jeanne d'Arc jusqu'à Pierre Curie ; de Henri IV à Bismarck, puis d'Auguste Comte et Nietzsche, et évidemment de musiciens : de Jean Sébastien Bach à Albert Alain, en passant par Mozart, Chopin, Wagner, Franck, Fauré, Déodat de Séverac… Tout le mérite revient à Pierre Guillot qui, avec cette remarquable Correspondance inédite,  a fait preuve d'une parfaite maîtrise du genre.