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Catégorie : Livres

Résultat d'un patient et long travail de collecte, ce volume réunit environ huit cents lettres de Gabriel Fauré, né le 12 mai 1845 à Pamiers, mort à Paris, le 4 novembre 1924. Ce volume imposant est présenté par son meilleur spécialiste français : Jean-Michel Nectoux, en parfait connaisseur non seulement de l'œuvre du maître, mais aussi des divers contextes historiques, événementiels, artistiques et culturels et des lieux d'activités de Gabriel Fauré : organiste à la Madeleine, professeur en 1905 de composition, puis Directeur du Conservatoire et même critique musical du Figaro (1895). Il a doté les diverses lettres d'annotations critiques très éclairantes, n'a pas retenu celles d'un intérêt variable et précise en outre que les lettres de jeunesse adressées à ses parents ne nous sont pas parvenues et que d'autres ont disparu lors d'un incendie.

 

 

Quelques 800 lettres (et réponses) numérotées sont classées dans l'ordre chronologique, avec une datation parfois affinée par Jean-Michel Nectoux, en cas d'absence de date de cachet postal ou d'enveloppe. Elles proviennent de sources diverses : collections publiques ou privées conservées en France ou à l'étranger ; trouvées en lots ou dispersées en France, aux États-Unis, en Suède, Belgique. Les textes ont été reproduits intégralement ; l'orthographe a été modernisée ; la ponctuation originale, rectifiée ; certains mots manquants ont été ajoutés (entre [ ]). Les correspondants appartiennent à des origines variées : compositeurs : Camille Saint-Saëns, Vincent d'Indy… ; élèves : Maurice Ravel (le plus brillant), Roger Ducasse, Charles Koechlin ; interprètes des œuvres de Fauré : Alfred Cortot et Édouard Risler (piano), Eugène Ysaÿe (violon)… Le monde des Arts et Lettres est représenté par des Éditeurs, des auteurs : Gustave Flaubert, Paul Verlaine — son poète préféré —, Marcel Proust…, sans oublier ses nombreux mécènes : Madame de Saint-Marceaux, la Comtesse Greffuhle, la Princesse de Polignac… La deuxième partie de cette édition magistrale concerne les « Lettres à Madame H. » : son amie Marguerite Hasselmans, sa compagne de 1901 jusqu'à sa mort en 1924. Cette correspondance presque quotidienne révèle un autre versant de la personnalité du musicien en liberté, avec des apostrophes inattendues : « Mon oiseau chéri », « Mon cher oiseau », « Mon Rimini » ou encore « Mon oiseau encore envolé », « Mon roitelet ». Ils échangent « un millier de tendres baisers » ou encore « mille millions de caresses »… (p. 865). D'une année à l'autre, les lettres reflètent la carrière musicale de Gabriel Fauré, évoquent ses problèmes compositionnels, la réception de ses œuvres, ses démêlées avec des éditeurs, des chefs, mais aussi des demandes de faveur adressées au Directeur du Conservatoire et, bien entendu, ses nombreux déplacements. Les lettres font référence à un passé révolu, par exemple : les moyens de communication (télégrammes, pneumatiques), les soins médicaux (ventouses et frictions), entre autres. L'Histoire revit au fil des pages, comme il ressort de son passage à la Gare de Strasbourg, pavoisée  pour la venue, le lendemain, de l'Empereur allemand Guillaume 1er et de sa suite (cf. Lettre à Madame Camille Clerc, 17 septembre 1879, p. 93) car, depuis 1870, l'Alsace et la Lorraine étaient annexées par l'Allemagne.

 

D'une manière générale, ces lettres, seul moyen d'échanger des idées et des impressions, signalent des événements marquants (grand Concert à la Sorbonne, Hommages nationaux…). Elles sont soit de caractère descriptif (voyages, hôtels, lieux divers, répétitions), soit de caractère psychologique (états d'âme, affectivité, émotions), soit de nature esthétique (jugements sur ses contemporains). Elles concernent aussi le quotidien (prix du blanchissage, d'une chambre d'hôtel à Nice en 1916…), mais aussi les convenances vestimentaires (p. 857) : « toilette de soirée » (et non tenue de soirée). Globalement, ces 913 pages présentent l'homme et l'artiste au quotidien, son entourage et son environnement, et la situation générale en France dans le dernier quart du XIXe siècle et le premier du XXe. Les lecteurs apprécieront à leur juste valeur la Table des principaux correspondants connus (ou moins connus) du grand public, avec d'utiles notices allant droit à l'essentiel ; le copieux Index des noms propres ainsi que l'Index des œuvres de Fauré. Autant de possibilités complémentaires de recoupements et pour une meilleure compréhension des sous-entendus. Par rapport aux récentes publications de Correspondances (2015) : Charles Gounod à Pauline Viardot, aux Éditions Melanie von Goldberg (cf. Newsletter de Juillet 2015), Robert et Clara Schumann, traduction de Marguerite et Jean Alley, publié par Buchet & Chastel (cf. Newsletter de Septembre 2015), moins importantes en volume, Jean-Michel Nectoux a signé une édition méthodique et quasi exhaustive de lettres révélant Fauré dans tous ses états : un autre Fauré.