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Catégorie : Livres

Gilles Cantagrel  — le spécialiste français de J. S. Bach — a, en plus de ses qualités de présentateur (publications, analyses, introduction de concerts), un vrai don de conteur, encore confirmé par la réédition de son roman historique, en un style enlevé et suggestif, se lisant d'un seul tenant. Il connaît à fond les divers contextes historiques, religieux, psychologiques et rappelle que J. S. Bach avait obtenu une autorisation d'absence de « 4 semaines » et « est resté quatre fois aussi longtemps » à Lubeck (Procès-verbal du Consistoire d'Arnstadt, 21. 12. 1706). Ce long séjour a été confirmé par son fils Carl Philipp Emanuel en 1775 à J. N. Forkel. Alors âgé de 20 ans, il effectue le trajet à pied (400 km aller).

 

 

Les Archives de Lubeck ayant été détruites lors du bombardement de 1942, à défaut de sources de première main, Gilles Cantagrel a — de manière tout à fait plausible — imaginé l'accueil que Dietrich Buxtehude a réservé à Bach, non sans avoir au préalable précisé l'état des connaissances du jeune organiste acquises notamment dans l'entourage de Johann Adam Reincken, Georg Böhm, Vincent Lübeck à Hambourg où il avait été très impressionné par la facture d'orgues Schnitger. Dès les premières pages, le lecteur fasciné voudra en savoir davantage sur ce périple abondamment illustré par une iconographie appropriée et des photos réalisées par Maurice Mehl. Il suivra les étapes, jusqu'à son arrivée chez Dietrich Buxtehude (v. 1637-1707) qui lui souhaite la bienvenue, lui propose de participer aux célèbres Abendmusiken (« Musiques du soir »). J. S. Bach s'émerveille alors devant les nouvelles tribunes, entend les cloches de la Marienkirche, rencontre des musiciens et souffleurs, les chanteurs du Mettenchor et assiste aux répétitions… L'auteur projette un éclairage, d'une part, sur la vie familiale des Buxtehude, l'atmosphère au quotidien, les veillées, lectures bibliques, la prière du soir et suggère même les chorals qui ont pu y être chantés ; d'autre part, sur la vie cultuelle et le répertoire selon l'Année liturgique, les préoccupations concernant le tempérament et l'accord de l'orgue, mais aussi sur les événements (mariages officiels…) et musiques de circonstance. D'une manière générale, Gilles Cantagrel dégage magistralement ce que Bach doit à Buxtehude : technique du pédalier, traits d'écriture, densité de la pensée contrapuntique, structure formelle… (cf. p. 187), mais aussi la transmission d'un savoir, voire d'une expérience et d'une sagesse. (p. 191), sans oublier la devise : Non hominibus sed Deo ou, par la suite, Soli Deo Gloria. En un style agréable et avec un sens inné de l'à propos, l'auteur fait revivre ce long séjour de Bach à Lubeck. Il fait preuve d'un don exceptionnel de suggestion et de narration (on croirait l'entendre parler…) et d'une rare pénétration psychologique. Sans rétropoler ni extrapoler, il exploite les divers contextes historiques, philosophiques (Leibnitz, entre autres), cultuels et culturels de l'époque.

 

Gilles Cantagrel convie ainsi ses lecteurs à un périple géographique, musical, organistique mais aussi familial. Suivez le « guide » : il est bon !  Il a d'ailleurs pleinement réalisé son objectif : « Ce qu'il importait, en effet, n'était pas tant de conter une histoire que de faire saisir, par le prétexte du récit, ce qu'a pu être, ce que peut être la transmission d'un savoir, voire d'une expérience et d'une sagesse, l'expression très consciente et réfléchie d'un art poétique et d'une philosophie de la création, une vision du monde au prisme d'un concept esthétique et de procédures rhétoriques. » (p. 191).