L’essor du Romantisme : la Fantaisie pour clavier de Carl Philipp Emanuel Bach à Franz Liszt, 1 Vol. Paris, VRIN, Collection « Musicologies», 2013, 387 p. -32 €.

Deux auteurs se penchent sur l’essor du Romantisme en étudiant la Fantaisie pendant presque deux siècles. Ils révèlent l’importance insoupçonnée de la pratique de l’improvisation faisant appel à la virtuosité et proposent une véritable typologie de la Fantaisie à partir du stylus fantasticus dans la musique baroque nord-allemande, reposant sur le contrepoint mais faisant aussi appel à « l’imagination spontanée ».

Ils étudient l’acception du terme fantaisie d’après les traités théoriques, en soulignent l’évolution sémantique avec les formes : Fantasia simplex (c’est-à-dire fantaisie) et Fantasia variata (fugue). Le problème de l’interprétation se pose aussi, car il s’agit de conférer à ces œuvres l’allure d’une improvisation et de mettre l’accent sur la notion de performance.

La théorie moderne de la sémiotique procure aux auteurs des outils d’analyse et leur permettra de montrer l’évolution du genre, la transition de la notation de l’improvisation vers « l’écriture improvisatrice », insistant sur l’invention et la disposition. Les deux auteurs ont ainsi défini leur objectif « en braquant nos projecteurs sur ce genre [la fantaisie libre], notre projet est de combattre l’idée reçue — surtout en France — selon laquelle la musique connaîtrait une évolution stylistique en marge des autres arts. » (p. 21). L’apport de ce livre si dense ne peut être résumé dans ce cadre. Les lecteurs y découvriront différentes catégories esthétiques : fantaisie comme « objet élu » ; « paradigme dans la musique purement instrumentale » avec ses règles et techniques (basse figurée) ; imprévisibilité ; « fantaisie sur un thème » exploitant la rhétorique de la variation de caractère et du travail thématique, puis « fantaisie sur plusieurs thèmes » avec pot-pourri, souci de l’intrigue ou encore Volksgeist pour aboutir à l’« écriture improvisatrice ». Jean-Pierre Bartoli et Jeanne Roudet ont le grand mérite d’avoir sélectionné des œuvres typiques pour illustrer de façon pertinente les innovations formelles (Fantaisie K 575 de Mozart, Fantaisie libre sans titre de Schumann, Liszt et Chopin). Ils abordent ensuite la Sonata quasi una Fantasia de Haydn et C.P.E. Bach jusqu’à Beethoven, qui permettra à la fantaisie d’assurer la relève de la sonate. La forme débouche sur la Fantasia quasi sonata dans la mouvance de Hummel, Liszt et Schumann.

En conclusion, les auteurs cernent « le genre du Romantisme », puis la notion esthétique : « Fantaisie et Romantisme ». À l’appui de nombreux exemples musicaux et en s’appuyant également sur les auteurs et philosophes allemands contemporains, ils ont ainsi dégagé une véritable « typologie des tendances formelles choisies par les compositeurs de Fantaisies », sans conférer « à chacune de ces catégories un titre réducteur ». Ils concluent que « lorsque l’esprit de fantaisie se dilue dans les autres genres, c’est aussi le Romantisme qui arrive à son zénith. » (p. 347). Cette magistrale étude est complétée par des Annexes avec les indispensables repères chronologiques des œuvres, une abondante Bibliographie pluridisciplinaire et un Index des noms et des œuvres qui, à lui seul, rendrait déjà compte de l’importance du sujet traité avec tant de rigueur. À lire et relire par les musicologues intéressés par l’histoire de la musique, l’esthétique, les récents critères d’analyse musicale et l’évolution des formes associées à « L’essor du Romantisme ».