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Catégorie : Livres

Philippe Malhaire (éd. et dir. ) : Émile GOUE, chaînon manquant de la musique française. 1Vol L 'Harmattan, collection L'Univers musical, 2014, 267 p, 28 €

Destin singulier que celui d'Émile Goué (1904-1946), qui malgré leur caractère restreint, une cinquantaine, a laissé des compositions aussi intéressantes que le sont ses écrits théoriques. Formé auprès de Charles Koechlin, il développe vite une esthétique très personnelle, qui en fait un des compositeurs les plus prometteurs de sa génération.

Mobilisé au seuil de la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier dans un camp du nord de l'Allemagne. Sa longue captivité, de juillet 1940 à mai 1945, n'entamera pas son élan créateur, le contraignant à une écriture plus dense. L'ouvrage comporte deux parties. D'une part, les « Carnets de captivité », renseignés par le musicien de 1943 à 1945, et inédits. D'autre part, les actes du colloque « Le chaînon manquant de la musique française », organisé en mai 2013, à la Sorbonne. Ces deux types de textes se complètent et permettent de comprendre l'esthétique musicale indissociable de l'homme : « avant tout un sensible, un lyrique... cartésien dont l'art ne s'abandonne pas à la fantaisie de l'improvisation », dira Koechlin. Fondée sur l'affirmation de la tonalité, mais dans une conception élargie jusqu'à la polymodalité, et sur une prédilection pour l'écriture contrapuntique, elle prône le monothématisme ou l'art du « thème générateur », qui appelle « le dépouillement, la nudité, l'austérité » et qu'il ne faut pas confondre avec le caractère cyclique immortalisé par Franck. Pour Goué, «  l'œuvre d'art doit avoir une signification humaine », répondant à l'idée fondamentale de musique seulement guidée par la « nécessité intérieure » car « l'art a pour mission d'aider l'homme à vivre, c'est à dire à accomplir son destin ». La seconde partie s'ouvre par l'appréciation d'un fin connaisseur de l'univers de Goué, le chanteur et théoricien Damien Top qui décrit l'horizon mirifique du compositeur et rappelle que « les interrogations d'Émile Goué rejoignent celles de Georges Bataille, Michel Leiris ou Roger Caillois sur la nature de la société humaine et la notion de sacré » et souligne combien le compositeur s'intègre dans l'évolution du langage musical du XX ème siècle. Des analyses perspicaces de son œuvre religieux (Catherine Massip), de sa musique de chambre vocale (Anthony Girard, qui remarque combien « l'ambivalence entre la tristesse et la joie » est un aspect essentiel de l'esthétique du musicien), et de l'œuvre pianistique (Diane Andersen) préludent à une étude détaillée de certaines de celles-ci, telles que Prélude, Choral et Fugue (1943) et Prélude, Aria et Final (1944). Fruits d'une immense admiration pour le Cantor, ces pièces puisent aussi à l'héritage franckiste, même si l'écriture « est complexe autant qu'inattendue » (Philippe Malhaire). Il en est aussi des pièces pour clavier intitulées « Purgatoires », et du Troisième Quatuor à cordes (analysé par Philippe Gonin), quintessence de sa pensée. Le livre présente encore dans ses annexes des entretiens, notamment avec Philippe Gordien, son compagnon de captivité, qui décrit un homme modeste et note la séduction qui émanait de son regard, ou avec son fils Bernard Goué (*1934), ainsi qu'une liste exhaustive des œuvres d'Émile Goué, elle aussi inédite.