Hugues DUFOURT : La musique spectrale. Une révolution épistémologique. Sampzon, DELATOUR FRANCE (www.editions-delatour.com), 2014, DLT2348, 485 p. - 17 €.

Depuis la fin du XIXe siècle, la musicologie — au départ, science historique, musicale et littéraire — s'est rapidement orientée au siècle suivant vers l'esthétique, l'ethnologie, la sociologie, la politique, puis la théorie de la réception, les recherches sur la perception ; au gré des progrès technologiques et grâce à l'informatique : elle est devenue pluridisciplinaire.

La pensée musicale a évolué vers l'interdisciplinarité enrichie des apports sémantiques, sémiologiques et épistémologiques. Progressivement, le clivage entre Sciences humaines et Sciences exactes s'est estompé. Vers 1970, la psychologie cognitive, la physiologie sensorielle et la psychophysique ont convergé — d'un avant-gardisme à un autre — vers de nouvelles conceptions philosophiques auxquelles s'ajoute la miniaturisation des approches techniques du domaine sonore.

Hugues Dufourt, pianiste et compositeur, également Agrégé de Philosophie, chercheur au CNRS, est l'un des responsables de l'Ensemble Itinéraire. Auteur de nombreux écrits théoriques sur la musique, il s'affirme comme le meilleur représentant français du courant spectral traduisant la révolution épistémologique. Pour la Musique spectrale : « Le temps musical n'est pas une progression cumulative ni le milieu vide d'une succession de péripéties, le temps est la forme d'un processus. Ainsi la musique spectrale est-elle l'art d'un devenir nécessaire, novateur, tendu vers l'accomplissement d'une fin » (dernière de couverture). Refusant l'esthétique néo-sérielle trop restrictive, le spectralisme s'intéresse à la microtonalité pratiquée dans les années 1980, entre autres, par Tristan Murail, Gérard Grisey, Michaël Lévinas et, bien entendu, Hugues Dufourt. Dans son projet esthétique, cette réflexion collective privilégie l'ambivalence et la coexistence des contrastes ; préconise une « musique de catégories mitoyennes et d'objets hybrides », la modélisation acoustique favorisant l'exploitation de sons réels et de sons inouïs ; elle associe « harmonicité » et « inharmonicité », hauteur et bruit. L'ordinateur, outil d'aide à la composition, permet de modéliser les structures musicales.

Comme le précise Hugues Dufourt dans sa Préface, la musique spectrale « représente essentiellement un changement dans nos modes de penser la musique… ». Elle est « l'exploration des transitions continues entre des domaines traditionnellement hétérogènes ; elle crée des mixtes et s'emploie à franchir des seuils de la perception… » (cf. p. 15-16). Résultat de vingt ans d'expérience et de recherche, cet ouvrage, engendrant un changement dans notre mode de penser la musique et son écriture, élargit la coopération interdisciplinaire allant jusqu'à la neurophysiologie, à la psychophysique, la psychologie expérimentale et la simulation informatique qui, selon l'auteur, « forment le socle épistémologique de la musique de la seconde moitié du XXe siècle » (p. 49).