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Catégorie : Livres

La « dynastie Bach » et Jean Sébastien en particulier ont suscité une multitude de publications en tous genres, depuis la Bachbiographie de Johann Nikolaus Forkel (1749-1818), celle (1873) de Ph. Spitta ou encore L'esthétique de Jean-Sébastien Bach (1907) d'André Pirro,  sans oublier l'intérêt que lui a témoigné L. Chr. Mizler (1711-1778)… jusqu'aux bandes dessinées ou même la « jazzification » de sa musique, en passant par tant de monographies, analyses, études, enregistrements… D'abord tombée dans l'oubli, puis « ressuscitée » par Felix Mendelssohn (Passion selon Saint Matthieu), son œuvre fait le tour du monde.

 

Michèle Lhopiteau-Dorfeuille propose une « autre » image. Elle a le chic pour extraire de sa vie des faits marquants et significatifs qu'elle traite en quelque sorte en contrepoint. Afin de justifier son titre, sa démarche originale consiste — en suivant la chronologie — à relever des constats : orphelin très jeune, recueilli par son frère, puis « pensionnaire très loin de sa Thuringe natale » ; veuf à 35 ans… Elle précise que, dans l'exercice de sa profession, il a subi « les humeurs de ses maîtres », les contingences familiales  — 20 enfants, dont les plus célèbres sont Carl Philipp Emanuel (1714-1788) et Johann Christian (1735-1782) — et a dû faire face aux obligations d'organiste, de cantor et de compositeur luthérien : une Cantate par dimanche et pour les fêtes, œuvres de circonstance… S'appuyant sur des sources : manuscrits, écrits, documents autographes (sans toutefois citer leur traduction française, Paris, Éditions Entente, 1976), l'auteur, à la recherche de « contradictions », a le mérite de situer le musicien au quotidien, en tenant compte des contextes historiques. Grâce à sa plume alerte et non exempte d'humour (« Bach dans sa perruque »), elle présente un « Bach dans tous ses états » : au clavier, à la baguette, au poste de Cantor, en « voyage immobile », et également un « Bach sonore » grâce aux deux CDs (2h 40' de musique) comportant un choix judicieux de 47 extraits (œuvres instrumentales, chorals, pages d'orgue, y compris le célèbre Caprice sur le départ de son frère bien-aimé, la Cantate des Paysans et des fragments de Cantates, Motets, Passions…) : un « sacré » digest.

Le chapitre 3 : « Jean-Sébastien Bach entre Luther, Calvin, les Piétistes et l'Église catholique » se présente comme une introduction théologique sommaire. En fait, la Cour de Coethen était bien calviniste ; la musique y étant très limitée aux cultes, Bach a eu tout le loisir de composer ses Concertos Brandebourgeois et d'autres œuvres instrumentales destinées aux concerts. En revanche, pour les services à Leipzig en l'Église Saint-Thomas, il a très largement contribué à la musique luthérienne. À propos des « 36 » Chorals de M. Luther (p. 40), rappelons l'ouvrage d'Yves Kéler : Les 43 chants de Martin Luther. Textes originaux et Paraphrases françaises strophiques rimées et chantables… (Beauchesne, 2013). Ce livre se termine sur un « rapide état des lieux de la musique baroque en général et de Jean-Sébastien Bach en particulier dans la France du XXIe siècle ». En fait, à propos de l'engouement de Bach, il eût été indispensable de mentionner la longue tradition strasbourgeoise lancée à la fin du XIXe siècle par Ernest Munch, reprise en 1928 par son fils Fritz Munch (1890-1970) avec l'exécution en alternance des Passions selon Saint Matthieu ou Saint Jean, chaque Vendredi Saint : véritable institution locale, en l'Église Saint-Guillaume, encore en usage au XXIe siècle (avec une seule interruption à la fin de la Seconde Guerre mondiale, suite à un bombardement : la Passion a été remplacée par le Requiem allemand de J. Brahms, au Palais des Fêtes). Pour le 28 juillet — date de la mort de J. S. Bach —, Albert Schweitzer a lancé un concert commémoratif à l'Église Saint-Thomas. À l'Église réformée, rue du Bouclier, pendant de longues années, en principe, une Cantate mensuelle est interprétée (dirigée par Charles Müller, Francis Muller et Daniel Schertzer…). À Paris, sa musique chorale a été cultivée par la Société Bach fondée en 1904 par Gustave Bret et qu'il a dirigée jusqu'à sa mort en 1940. Enfin, Freddy Eichelberger  a lancé, au Foyer de l'Âme, chaque premier dimanche du mois, un concert de cantates, et l'Église des Billettes a repris la tradition du Concert commémoratif du 28 juillet existant à Strasbourg depuis plus d'un siècle. L'Index (p. 233-240) soulignerait déjà, à lui seul, l'ampleur de la démarche encore associée à un remarquable contexte sonore. Ce livre « pas comme les autres » suggère donc une « autre » vision de ce Cantor « pas comme les autres », « sacré musicien », « musicien sacré » ou encore « Bach autrement »… Par son livre et ses deux CDs encartés, Michèle Lhopiteau-Dorfeuille a incontestablement le mérite de renouveler le regard porté sur cet homme « au sacré tempérament ».