Philippe Entremont est un homme qui s'épanche peu et un pianiste discret à l'aune du battage médiatique ambiant. A l'automne d'un carrière remarquable, il se livre pourtant. De bonne grâce et avec une forme d'absence d'ego qui fait plaisir à lire. Né d'une mère pianiste et d'un père chef d'orchestre, il deviendra l'un puis l'autre. Témoin des grands, telle Marguerite Long, qui lui « fichait le trac », on savoure quelques portraits de musiciens, qui ont le mérite de la concision : de chefs, comme Eugène Ormandy qui « conçoit le concerto comme une conversation », Leonard Bernstein qui « a montré au monde qu'on pouvait être magnifique sans être précis », Pierre Boulez, Igor Stravinsky encore, qu'il a connu sur le tard de la carrière du maître.

On dévore des instants précieux consacrés aux musiciens qu'il aime : Ravel, « au premier rang », dont la musique n'est pas toujours bien restituée. Comme il en est plus généralement de la musique française, celle de Ravel est mal enseignée. « Parce qu'il est interprété plutôt que lu », alors qu'en suivant attentivement les recommandations du compositeur, « il est possible de surmonter tous les obstacles que recèle sa musique ». Haydn, ensuite, si difficile à jouer, Brahms, « un ami qui m'encourage au dépassement », Mozart bien sûr, ou encore Villa-Lobos.  Son amour du piano l'amène à quelques réflexions personnelles sur sa manière au clavier, avant tout intuitive (« Je joue large ») et les pièges de l'usage immodéré de la pédale, « une facilité qui n'apporte rien ». Devenu aussi chef d'orchestre, « un métier de plaisir autant que de passion », formé « par imprégnation » en côtoyant les grands, c'est plus l'orchestre que la direction d'orchestre qui l'intéresse. Car avec les musiciens on élargit la couleur. Si la gestique est fondamentale, le rôle du regard ne l'est pas moins, et «  il vaut mieux faire entendre que donner à voir »! On fera son profit de vérités essentielles. Comme celle-ci encore : «  le bon goût réside avant tout dans la vérité de l'intention, la sincérité du geste et la bonne tenue des paramètres techniques ». Il n'y a rien de nostalgique dans ces « Souvenirs », parce qu'ils sont vrais et s'inscrivent dans le cours d'une vie chargée de sens. Les « trois aventures essentielles » que conte Philippe Entremont, à New York, puis à Vienne et en Israël, ont été des points cardinaux d'une vie dévouée à son art. Car «  jouer du piano, c'est d'abord ouvrir son cœur à la surprise ».