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Catégorie : Livres

Cet imposant ouvrage est celui d'un mélomane, non d'un musicologue. D'un amoureux de la musique de Janacek. Un amoureux qui emporté par sa passion pour son sujet, ne ménage pas la critique...des critiques musicaux, trop frileux à son goût, trop lents à déclarer leur intérêt, sinon leur enthousiasme, pour un musicien essentiel du XX ème siècle. Ce livre qui n'a pas pour titre « Janacek et la France », mais « Janacek en France », se propose de décortiquer les étapes de la réception française de la musique de ce compositeur.

L'étrange destin « français » de Leos Janacek est retracé à travers un parcours qui voit alterner espoirs et déceptions quant à la perception de l'œuvre du morave chez nous. Joseph Colomb s'est livré à un travail titanesque de recherches qui lui aura coûté une dizaine d'années de labeur. Un vrai flair de détective lui a permis d'accéder à des archives nombreuses, ici comme en Tchéquie. Son jugement est souvent impitoyable envers les pionniers qui avec les moyens alors à leur disposition, ont pourtant donné une première image du musicien. Comme Guy Erismann dans son livre « Janacek ou la passion de la vérité » (Seuil, 1980). Il est certain que rétrospectivement, son ouvrage parait daté, ne serait-ce que parce que l'auteur n'a pas eu accès à la Correspondance du musicien, source aujourd'hui considérée comme essentielle. Si le ton exagérément sentencieux agace parfois, on reste admiratif devant l'ampleur du travail, à l'appui d'une thèse inscrite dans un cheminement très séquencé, au point que l'aboutissement, la reconnaissance enfin acquise, semble ne plus délivrer l'aura qu'une longue attente lui aura disputée. L'intérêt du livre est de disséquer les étapes de la conquête de la musique de Janacek dans l'hexagone : des premiers contacts (1908-1918), salués par exemple par Romain Rolland, puis d'une période de désillusion, «  sans lendemain » (1928-1940), malgré de notables avancées, grâce à l'action, par exemple, de la Chorale des Institutrices de Prague, de Pierre Monteux ou d'Alfred Cortot qui fit jouer le Concertino pour piano en 1931, et grâce aux premières retransmissions radio de concerts. Après les années d'oubli, durant la période de la seconde guerre mondiale, ce seront les premières découvertes lyriques (1945-1969), grâce à l'action de Rafael Kubelik ou du musicologue Antoine Goléa, et ces « cinq opéras pour la première fois en France », Jenufa à Strasbourg en 1962, De la maison des morts, en 1966 à Nice, La petite renarde rusée, L'Affaire Makropoulos, en 1966, et Katia Kabanova à L'Opéra de Paris en 1968. Les frémissements distinguent la période 1970-1987, comme à Nancy, ces années qui voient aussi la « conversion de Boulez » à la cause janacekienne. La reconnaissance est définitivement acquise à partir de 1988, durant ces années qui voient la grande explosion discographique. L'adoption est scellée avec, en 2005, un festival Janacek à l'Opéra national de Paris et le renouveau de l'édition. Ce long et chaotique cheminement interroge : Pourquoi Janacek est-il resté tant méconnu ? « Est-ce parce qu'il allia nationalisme populaire et modernité au sein d'une ''petite-nation'' », comme le suggère Milan Kundera ? La difficulté de la langue tchèque n'y est-elle pas pour beaucoup, sans parler du manque de curiosité ? Ce voyage aura permis de saluer l'action de quelques figures engagées, venant d'Europe centrale, puis peu à peu de musiciens français (comme Jean Périsson qui assura la création de Katia Kabonova à Paris). Une autre originalité de la démarche est de l'avoir inscrite dans son contexte, l'environnement historique, musical notamment – de manière presque trop documentée, à la limite de l'éparpillement -, ou les circonstances socio-politiques, et de l'avoir analysée à travers le prisme d'institutions témoins, à Lyon et à Paris. Reste que ce que l'auteur fustige de rendez-vous manqués, ne l'était sans doute pas pour tous et ne manifestait pas toujours nécessairement de l'indifférence. Le livre se referme sur plusieurs annexes d'une importance capitale car inédites, telles que quelques appréciations livrées par des interprètes comme la chanteuse Hélène Garetti ou la pianiste Sarah Lavaud ; un historique des créations françaises des musiques de Janacek et une discographie française.