De lecture agréable, d'une plume alerte, ce livre destiné au grand public cultivé ne décevra pas les spécialistes. Gilles Cantagrel, lui-même passionné de musique « baroque » et fin connaisseur, la divise en trois périodes esthétiques bien délimitées : Premier baroque-naissance d'un art nouveau (1600-1650) ; Le baroque médian (1650-1700) ;  Baroque tardif et apothéose (1700-1750). Cette étude couvrant un siècle et demi commence avec la création à Rome (1600) du premier Oratorio La représentation de l'âme et du corps d'Emilio de Cavalieri, avec le lancement de la basse continue, et s'arrête avec la disparition de cette technique et à la mort de J. S. Bach (1750).

Le répertoire concerne les formes vocales : oratorio, air, madrigal, cantate, passion, puis concert spirituel, musique grégorienne latine, choral allemand, psaume français, musique anglicane. L'auteur aborde donc la musique vocale allant de la Réforme au siècle des Lumières (Aufklärung) en passant par la Contre-Réforme et le Rationalisme, sans oublier les formes instrumentales cultivées en Italie, Allemagne, France, Espagne : luth, clavecin, orgue, chaconne, passacaille, suite de danses, variations, prélude et fugue, toccata faisant appel à la virtuosité et bénéficiant des progrès de la facture instrumentale (orgue, tempéraments divers, violon). Les hauts-lieux de la musique baroque : cours princières, théâtres, « maisons d'opéra », églises sont évoqués par rapport à la vie quotidienne et illustrent l'histoire événementielle. L'histoire des sensibilités et mentalités religieuses est reflétée par les goûts aussi bien dans les cours princières ou royales selon les circonstances que dans les églises selon le déroulement de l'année liturgique. Le grand mérite de Gilles Cantagrel est d'avoir situé un si vaste répertoire couvrant l'espace « européen » dans la longue durée, et surtout — en tenant compte des particularismes nationaux et locaux — d'avoir replacé les compositeurs et leurs œuvres dans les contextes historiques et confessionnels : Catholicisme (France, Italie, Espagne), Luthéranisme et Réforme (Allemagne, France, Pays-Bas), Anglicanisme (Angleterre), suivis de la Contre-Réforme (catholique) associée aux influences du Concile de Trente (1545-1563) et aux effets de la Guerre de Trente Ans (1618-1648). L'auteur signale également le rôle des humanistes dans la perspective du retour à l'Antiquité, la prima et la seconda prattica, le stile concitato (Claudio Monteverdi), le parlar cantando, le bel canto... Il traite ensuite l'esthétique du « Baroque médian » autour de Henry Purcell (1659-1695), Nikolaus Bruhns (1665-1697), Nicolas Lebègue (1631-1702), Nicolas de Grigny (1672-1703) et Georges Muffat (1653-1704), entre autres, et les divers tempéraments d'Andreas Werckmeister (1645-1706). Toutefois, comme il le rappelle, le terme « classicisme » convient mieux pour la musique française que l'expression « baroque médian » valable pour la musique allemande. Pour qualifier les manifestations de l'esthétique baroque, il insiste sur les affects, mouvements de l'âme, expression individuelle (y compris la poésie à la première personne dans la mouvance du Piétisme), recherche du pathétique et surtout de l'émotion, ainsi que la traduction musicale figuraliste de la douleur (plaintes, larmes). Elles sont en conformité avec les idées de Marin Mersenne (1588-1648), René Descartes (1596-1650), John Dryden (1631-1700), Francesco Geminiani (1687-1762), Johann Joachim Quantz (1697-1773), Jean-Jacques Rousseau (1712-1768). Ses considérations sont étayées de judicieuses citations de ces derniers et d'analyses musicales concernant la situation des œuvres et l'expression des passions baroques. Elles portent également sur « le mouvement et la danse », l'art de bien dire (rhétorique et éloquence) et même les proportions numériques et la numérologie... Gilles Cantagrel a résumé ainsi le rôle de la musique baroque : « En l'absence de toute narration et de tout argument, la musique fait plus qu'imiter, plus que décrire. Elle exprime l'homme, elle explore les tréfonds de son âme et le traduit, à son insu parfois. » (p. 63).

La Chronologie par villes, année après année, est un modèle du genre. Elle rend compte des événements : publications (traités, œuvres musicales, créations), fondation d'Institutions ; théoriciens, compositeurs, professions (organistes, chefs, cantors, postes officiels dans ces hauts-lieux artistiques), formations instrumentales. Si la date de naissance de Wolfgang Amadé Mozart (1756) est bien signalée, en revanche, pour l'année 1685, celles de JS. Bach (à Eisenach), de Georg Friedrich Haendel (à Halle), Domenico Scarlatti (à Naples), peut-être évidentes, sont toutefois absentes, de même que, dans la Bibliographie sélective, certains ouvrages de référence : par exemple, sur Schütz (première monographie française d'André Pirro), ou encore sur la Réforme, le Concile de Trente. Cette imposante chronologie (p. 171-225) est d'un intérêt capital : autant de faits, de noms, de créations, de tendances esthétiques replacés dans leurs contextes historiques justifiant pleinement le titre générique : Passion baroque et étant de nature à passionner les mélomanes pour Cent cinquante ans de musique en Europe.