Cette édition revue et enrichie de Notes étrangères I (2004) et II (Crise) (2016) définit ce qu'« être compositeur aujourd'hui » signifie pour ce musicien né en 1961, dont le vaste corpus s'élève à environ 150 œuvres (dont 7 Symphonies, 12 Concertos, 2 Opéras (1 acte), 11 Quatuors à cordes, 8 Cantates, 12 Motets pour chœur a cappella, de nombreuses pièces pour piano et de chambre, concertantes...), réconcilié de longue date avec le sentiment tonal. Après ses études au CNSMDP auprès de Claude Ballif (analyse), Marius Constant (orchestration), Serge Nigg et Michel Philippot (composition), couronnées par un Premier Prix de Composition (1983), titulaire de nombreux Prix, distinctions et récompenses, il a été compositeur en résidence ou invité dans de nombreuses institutions au fil des ans et la liste des commandes du Ministère de la Culture, d'institutions, concours et festivals internationaux qu'il a honorées depuis une trentaine d'années est impressionnante. Il enseigne la composition à la Schola Cantorum depuis 2018. Du jeune pensionnaire à la Villa Médicis, révolté par ce monde portant atteinte à la vie et à la pensée, il a rapidement opté pour tenter plutôt d'y introduire un amour et une compréhension sans doute plus efficaces.
Dans sa Préface si explicite, Nicolas Bacri rappelle que l'École de Vienne puis, dans son sillage radicalisé, celle de Darmstadt, ont mis à mal l'indispensable socle multiséculaire fondé sur la tonalité-modalité et que le clivage esthétique Est-Ouest ne fut que l'une des expressions de la Guerre froide, entraînant une « marginalisation du compositeur » qui a profité à l'industrie du disque au détriment de la musique contemporaine. Et l'avant-garde institutionnalisée, privilégiant peu ou prou le timbre sur les autres paramètres musicaux, a fini par établir un nouvel académisme. Le compositeur actuel aurait à choisir entre ancienne musique nouvelle (largement enseignée de nos jours) et nouvelle musique ancienne, la seconde épousant la démarche « réinventant à chaque fois la nature de sa rupture avec la tradition tout en s'appuyant sur elle » et en ne cessant de rechercher la beauté véritable (l'accomplissement de l'idée dans la forme). Il fustige la dégradation de l'enseignement touché par le « relativisme mortifère » qui, sous couvert de divertissement, laisse la culture en pâture au seul marché. Dans ce contexte de massification culturelle, le musicien classique finit par s'excuser d'être ce qu'il est... La Préface s'achève sur le credo du compositeur concernant le grand art : « je crois en une modernité intemporelle et éternelle qui engloberait classicisme et romantisme pour engendrer des siècles de création au plus haut niveau ». L’ouvrage s'inscrit dans cette espérance de continuité.
Travail musical et travail littéraire sont chez lui intimement liés par ce qu'il considère être son devoir explicatif (à l'instar du Domaine musical (1954) de Pierre Boulez, qu'il met en parallèle avec son Cantus formus, association créée en 2003 proposant une autre voie dans la musique contemporaine par l'organisation de concerts valorisant des musiciens de valeur délaissés par l'esthétique dominante). Crise (2016) -yang- est moins conciliant que la première mouture Notes étrangères (2004) -yin- : N. Bacri y pointe notamment la démission des élites culturelles, l'infiltration de l'art par la politique et l'idéologie. Il y a crise du sens au moins depuis 1914 au profit du « signe constamment renouvelé » qui attise l'appétence des élites culturelles ; la quête du sens d'une œuvre ramenant aux « interrogations éternelles ». Le temps fera le tri entre œuvres novatrices et celles aux approches inépuisables. Tragique illusion critique : « les œuvres du passé étaient importantes parce que novatrices, alors qu'en réalité, elles n'étaient novatrices que parce qu'elles étaient importantes. » L'ouvrage vise donc aussi à mettre le projecteur sur des musiciens nés pour la plupart dans l'Entre-deux-guerres - cf. une copieuse liste (p. 97-99), suivie d'une contre-liste (p.100-101) - qui n'ont pas fait table rase de la syntaxe traditionnelle et ont été relégués, se référant à des modèles aussi exigeants que Bach, Debussy ou encore Varèse... Le compositeur revendique le non-alignement au diktat américain de l'immédiat après-guerre, puis de la guerre froide jusqu'à l'effondrement du bloc de l'Est (1945-1990), qui encourageait les musiciens à écrire ce qu'ils voulaient pour un public et des interprètes qui n'en voulaient pas... Il faut, pour le coup, faire table rase des mythes modernistes confondant « profondeur et obscurité, complexité et complication, singularité et originalité ». La Querelle du Collège de France (dite, selon l'auteur, « Affaire [Jérôme] Ducros », compositeur musicien auteur d'une conférence pour le moins controversée) semble opposer au modernisme de la doxa un dixneuviémisme effréné et stérile. Plus généralement, l'enfermement d'un postmodernisme égaré est un nouvel écueil à la suite de celui du postsérialisme. Le compositeur explique que « chaque nouvelle œuvre [qu'il a] écrite depuis la fin de sa période postsérielle est une forme d'évasion du style établi... » Sa musique est classique (rigueur expressive), romantique (densité expressive), moderne (élargissement du champ expressif) et postmoderne (en ce qu'elle mélange les techniques expressives). N. Bacri avoue soutenir la tonalité parce qu'il apprécie la dissonance (inexistante, de fait, dans la musique atonale) et avoir participé à la mise en œuvre musicale d'un humanisme lucide tout autant qu'émouvant qui pense et panse l'homme actuel blessé. Il persiste et signe : « La musique d'aujourd'hui que je défends bouleverse ». Elle nous fait ressentir « la force du mystère de notre présence au monde ».
Après les Notes étrangères (p. 35-215), articulées en Notes de passage, Appoggiature, Échappée, Anticipation et Conclusion, suivent d'Autres écrits sur la musique, des Entretiens ainsi que 17 Exercices d'admiration (p. 271-343) parmi lesquels le compositeur rend hommage à Serge Nigg, René Maillard, Guillaume Connesson, Robert Simpson, Olivier Messiaen, Pierre Boulez, Henri Dutilleux... L'ouvrage s'achève par sa Biographie, des Repères chronologiques et son Catalogue chronologique.
Le percutant manifeste humaniste d'un compositeur vivant : à ne pas manquer pour le lecteur qui ne s'est pas encore forgé d'opinion arrêtée sur la vaste musique contemporaine.
Édith WEBER
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