René Gerber (1908-2006) est une haute figure artistique à Neuchâtel dans la seconde moitié du XXe siècle, ayant poursuivi sa formation musicale à l’École Normale de Musique de Paris, auprès de Paul Dukas et de Nadia Boulanger puis, de retour dans sa chère Fédération helvétique, selon ses propres dires, est devenu « le plus français des compositeurs suisses » (comme en témoignent les intitulés de plusieurs pièces de son vaste corpus : Suites françaises, Sonatines du terroir parisien, Les Heures de France, Le Moulin de la Galette, L’école de Fontainebleau, Noëls français, Noëls bourguignons, Chansons populaires françaises, berrichonnes…). Il a d’ailleurs été comparé à Jean Françaix.
Dans sa Biographie (p. 9-20) rédigée par Claude Delley, le pédagogue a élaboré un Traité de contrepoint pour ses élèves en composition -Julien-François Zbinden (plus que centenaire) étant son plus ancien élève. En 1944, au Victoria Hall de Genève, à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, Ernest Ansermet a dirigé ses Trois paysages de Breughel et il a bénéficié du soutien fidèle de son ami, le chef Théo Loosli (1933-2017), à la tête de l’Orchestre Symphonique neuchâtelois qui a créé plusieurs œuvres parmi lesquelles ses opéras ( R. Gerber en a d’ailleurs écrit les livrets) : Roméo et Juliette (1957-1961) et Le Songe d’une nuit d’été (1978-1981) – un 3e fut même envisagé dans son (trop) grand âge : Jeanne d’Arc. Tout au long des 70 ans de sa production dans de nombreux domaines, il élabore un important répertoire pour piano (et piano 4 mains), en musique de chambre, pour grand orchestre ; nombreux chœurs, mélodies. Son écriture tonale et/ou modale, avec emprunts polytonaux (dans le sillage de Debussy, Dukas, Ravel, Poulenc) transmet une musique transparente et colorée, avec mise en valeur des vents dans l’écriture symphonique. D’une connaissance artistique encyclopédique, il s’est illustré en poésie (150 Sonnets, sous le pseudonyme de René Bourgogne) et en peinture figurative (ps. Martel). Fondateur en 1951 de la Galerie Pro Arte, il y exposera pendant un demi-siècle artistes hollandais, italiens, français et suisses. Il a accueilli chez lui des amis artistes, dont le peintre Ferdinand Hodler. Un chapitre émouvant, rédigé par son fils naturel, narre leur rapprochement au soir de la vie du compositeur. Dans 233 nuances de René Gerber (ou presque) – Une promenade musicale (p. 29-60), Bertrand Ferrier invite le lecteur à le suivre dans la « forêt Gerber » aux 233 « clairières-œuvres », irriguées par au moins deux « sources » : sa liberté (antisystématique et anti exhaustive) et la « pulsion poly-artistique de son corpus ». L’auteur y enchaîne les épithètes pertinentes définissant la démarche artistique du compositeur, tour à tour synesthésiste (ses Trois paysages de Breughel (1942) attestent ce « pas de côté » typique sous une apparente évidence), transformiste (exemplifié par The Old Farmer’s Almanach (1986)), modeste (notamment dans l’appellation de ses œuvres, en conformité avec son goût pour l’artisanat de précision), formaliste (sonates et concertini tous tripartites, la Sonate pour violon et piano (1943) démontrant sa liberté d’action dans ce cadré imposé), historien (récit consubstantiel du projet musical), géographe français (l’imaginaire français occupe une place de choix dans son vivier d’inspiration) et international (sa Marche franco-suisse pour piano à 4 mains (1946) annonce une plus large ouverture au monde avec des échos nippons, belges, espagnoles, italiens, « germanoschumaniens »)… Un chapitre suivant propose la synthèse par Jean-Jacques Perrenoud de son testament artistique : Les exigences de l’art (2003) - objet d'une recension dans une LI antérieure.
Sa musique discrète, bien que de plus en plus connue notamment aux États-Unis, dont le catalogue (mis à jour en 2018) réunit 233 pièces, est également accessible en disques (21 CD parus chez VDE-GALLO). Comme sa production, l'active Fondation René Gerber survit à l'homme à la pensée vive. Un bel hommage à cet artiste universel, au « vaste héritage culturel ».
Édith WEBER
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