À compter parmi les dernières parutions de la remarquable Collection Pensée Musicale, chez DELATOUR, cet ouvrage dense débute par une éclairante Introduction, indispensable à tout lecteur non versé dans l’évolution d’une partie non négligeable de l’expression musicale des cinquante dernières années. Docteur en musicologie et licencié en psychologie, Nicolas Marty - qui a, entre autres, pris une part active à la plate-forme BbMat à l’Université de Bourgogne et administré l’association Octandre (musiques électroacoustiques) – s’est intéressé au silence, aux nuances basses... Il propose d’approfondir et d’éprouver la notion de conduites d’écoute établie par François Delalande dès 1979 et développée les années suivantes. Après avoir retracé à grands traits l’évolution de la musique des notes vers celle des sons, Nicolas Marty circonscrit le champ d’investigation sollicité dans cette étude : les musiques acousmatiques (misant non plus sur les instruments, mais sur les haut-parleurs) et définit le type d’écoute retenu pour cette vaste analyse : l’écoute solitaire et attentive, d’une traite, sans instrumentation ni support visuel, pour approfondir l’interaction entre l’auditeur et l’œuvre. Il s’agit de dépasser le stade poïétique de l’œuvre pour se placer versant esthésique, de sa réception, dans le sillage de l’inventeur de la notion de musiques acousmatiques qui, selon Francis Bayle, suscitent « une écoute active intéressée aux effets et au sens ». C’est finalement à l’auditeur qu’il incombe d’en élaborer une représentation – et ce, sans les influences ni harmonique, ni instrumentale des musiques de notes – et, le cas échéant, son corollaire émotionnel.
Le corps du livre débute avec les démarches (pionnières) de conduites d’écoute par François Delalande, menées au sein-même du Groupe de Recherches Musicales (bastion de la musique électroacoustique) par Jean-Christophe Thomas, autour, d’abord, de Sommeil (Pierre HENRY, premier mouvement des Variations pour une porte et un soupir, 1963) auprès de 8 auditeurs plutôt aiguisés en la matière, puis, quelques années plus tard, autour de La terrasse des audiences du clair de lune (Cl. Debussy, Prélude n°7) cette fois-ci auprès d’une dizaine d’auditeurs également experts. Se dégagent de l’analyse des attitudes des uns et des autres 6 écoutes-types : sensibilité à l’impact physiologique des sons – ou encore écoute emphatique –, écoute taxinomique, écoute immergée, figuration dramatique – qui deviendra « figurativisation » –, recherche d’une loi d’organisation et, enfin, non-écoute : autant de signalement de pistes que seule la lecture de l’ouvrage permet d’approfondir.
Dans les deux chapitres suivants, deux autres démarches sont analysées : celle d’Antonio Alcazar, faisant écouter respectivement 3 extraits de musique électroacoustique à 24 auditeurs (spécialistes, musiciens et non-musiciens) ; celle d’Elizabeth Anderson (compositrice acousmatique), 4 autres extraits auprès d’une quarantaine d’écouteurs d’âge et d’éducation diversifiés, affinant les catégorisations établies par Fr. Delalande. Selon Denis Smalley, la conduite emphatique relèverait d’une relation réflexive ; la figurative, d’une relation indicative ; la taxinomique, d’une relation interactive.
Le chapitre « Variations et développements théoriques » analyse les apports des travaux de Martin Kaltenecker (fondés sur la consultation d’ouvrages et d’archives), (théoriques) de Lasse Thoresen, les consultations pour son Master de Nicolas Marty et enfin les propositions de Francesco Spampinato. La publication se poursuit par l’énoncé approfondi de 3 enquêtes, fruits de la collaboration de l’auteur notamment avec Pascal Terrien (maître de conférences à l’ESPE Aix-Marseille Université). L’Enquête n°1 a répertorié les réactions écrites d’une centaine de non-experts face à un extrait musical acousmatique (suivi d’un entretien d’explication) mettant en œuvre plusieurs méthodologies pour un même extrait musical, auprès de sujets plus nombreux. Les Enquêtes nos 2 (écoute unique) et 3 (écoute répétée) apportent d'autres réponses et de nouveaux questionnements qui ouvrent sur des perspectives plus théoriques. Toutes ces expérimentations conduisent à l'élaboration toujours plus fine d'une théorisation des conduites d’écoute. Tableaux (dont le récapitulatif des études de conduites d’écoute, p. 110-111) et figures permettent de mieux appréhender et comparer les procédures mises en œuvre.
Un ouvrage d’une grande richesse éclairant les mécanismes et les enjeux actuels et futurs de la réception musicale verbalisée.
Édith WEBER
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