13e parution dans la Collection Musique/transversales (au titre si explicite) de la prolifique maison d’édition, ces Jardins en friche ouvrent l’accès au riche univers sensible (de moins en moins secret) d’Isabel Trocellier, artiste libre ayant cultivé la composition acousmatique notamment autour de la flûte et des arts plastiques. Citons-la, puisque poétesse elle l’est aussi et qu’en quelques mots elle a tout résumé : « Un jardin en friche, friche du temps. Les jardins du temps et de l’espace s’entremêlent en des objets mutants. Au fil du son, la matière se transforme. Sonore ou plastique, fulguration ou douceur, elle se module, se chauffe de feu ou de chants, rêve avec un micro ou un marteau. Le métal, lui, résonne, plie, crisse, se tord, murmure, caresse ou grésille. Ce feu silencieux du chemin en devenir, garde l’écho du souffle immatériel. » (4e de couverture).
En moins de pages qu’un Que sais-je ? (certes de format supérieur), fruit d’une collaboration active de talents complémentaires (passionnant apport introductif de Begael, texte de Lo Gral, poèmes de Patricia Pasquiou-Mignot et d’Isabel Trocellier), ce livre-exposition nous fait pousser les portes de son jardin. De remarquables photos (réalisées par non moins de 6 photographes - dont l’artiste) de son œuvre plastique singulière jalonnent le parcours livresque. Leur agencement, leur mise en page suivent une visite très structurée : « In situ » (autour de ses Nains de jardin, vers 2000), « Pièges sonores » réunissant en eux-mêmes acte plastique et production de son (vers 2000 et 2010)…, « Silence » met alors en vis-à-vis des poèmes d’Isabel Trocellier et ses réalisations qui tiennent davantage de la peinture. Le béotien est pris de vertige face à tant de maîtrise et de richesse expressive se répondant d’un art à l’autre. Le texte, rare, n’en est que plus quintessencié. D’autres volets de son exposition mériteraient d’y consacrer encore bien des lignes : « Scènes et contes », Seuils et passages »…, « Du triangle au cercle ». Dans la riche Table des matières (sic), des informations précises sur les matériaux manipulés pour chaque œuvre exposée mettent le « visiteur » candide un peu sur la voie de la sculptrice-dessinatrice, côté atelier : pêle-mêle : fer, CD chauffé, pot d’échappement, tissu, coquillage, éléments de récupération soudés, pierre, laine, acier ; fibre de verre, acétylène sur papier, sur toile ; acier, plâtre, goudron, haut-parleur...
Un seul regret : l’absence criante du 3e (et non le moindre) pan de sa création – acousmatique donc, liée à la flûte - vers lequel ce maître-livre, tout en douceur et en puissance, nous pousse irrésistiblement. Mais, (p. 117), l’Écoute audio y répond finalement, et cette faim de son est contentée par 3 œuvres « hommages » accessibles grâce au lien sur Internet : Estran (dédié à Pierre Toreilles), Passages blancs (à Andreï Tarkovski), Abysses (à Bélà Tarr). Un ouvrage passe-muraille qui ouvre l’esprit à d’autres réalités physicosensibles, un élargisseur.
Édith WEBER
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