Imprimer
Catégorie : Autres

Un magnifique festival de musique de chambre totalement dédié au quatuor à cordes organisé par l’Opéra de Rouen en collaboration avec Pro Quartet, dans le cadre somptueux de la Chapelle Corneille-Auditorium de Normandie. Quatre journées pour entendre et apprécier huit talentueux quatuors de la jeune génération (Quatuor Diotima, Cambini-Paris, Van Kuijk, Zaïde, Arod, Danel, Thomas Dunford au luth accompagné d’un quatuor vocal et Quatuor de l’Opéra de Rouen), plus d’une vingtaine d’œuvres (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Bruckner, Mendelssohn, Webern, Bartók, Debussy, Ravel, Gounod, Franck, Kurtag, Dowland et Weinberg) certaines bien connues, mais également nombre de belles découvertes dont la mise en miroir avec des standards du genre était riche d’enseignements. Ancienne chapelle jésuite de la contre Réforme, édifiée en 1615,  totalement réaménagée avec une scène centrale circulaire et une révision de l’acoustique, inaugurée en février 2016 pour servir de cadre à une programmation musicale ambitieuse, variée, consacrée à l’excellence, la Chapelle Corneille, située dans le vieux Rouen, offrait son cadre somptueux et adéquate à cette manifestation dont le lustre ne dépareillait pas au milieu des dorures baroques. A titre d’exemples, pour n’en citer que quelques uns, caractéristiques de cette diversité de programmation et de cette qualité musicale.

 

 

 

Le Quatuor Cambini-Paris dont les particularités sont de jouer sur instruments anciens dotés de cordes en boyau et de se présenter dans une ancienne configuration où premier et second violon se font face, laissant violoncelle et alto en charnière centrale. Un jeune quatuor constitué en 2007 regroupant quatre talentueux instrumentistes (Julien Chauvin, Karine Crocquenoy, Pierre-Eric Nimylowycz, Atsushi Sakaï) issus du Cercle de l’Harmonie puis du Concert de la Loge, anciennement appelée Olympique, regroupés autour du premier violon de Julien Chauvin. Un programme classique et romantique qui constitue le cœur du répertoire des Cambini associant Haydn (Quatuor n° 3 opus 76 dit « L’Empereur ») Mozart (Quatuor n° 16 dédié à Haydn K. 428) et une curiosité de découverte récente, le Quatuor n° 1 de Gounod. Force est de reconnaitre que l’œuvre de Gounod pâtit quelque peu du voisinage avec ses illustres prédécesseurs, le désir des Cambini de défendre avec brio cette composition tardive du musicien français n’en étant que plus méritoire. Gounod n’écrivit que cinq quatuors à cordes achevés, découverts en 1993 dont celui proposé ce soir semble être le premier du corpus composé en 1892. Un quatuor sans grande originalité qui nous parut peut être un peu déséquilibré entre les parties, laissant la part prédominante au premier violon…A moins qu’il ne s’agisse d’un défaut acoustique ? Une découverte que l’on pourra réentendre et juger de façon plus approfondie prochainement au disque avec les autres éléments du corpus en cours d’enregistrement grâce à la collaboration du Palazzetto Bru Zane, ardant défenseur des partitions oubliées de la musique romantique française….Affaire à suivre. Point de réserve, en revanche pour les quatuors de Haydn et Mozart, gages d’une longue et indéfectible amitié. Haydn le maitre incontesté et inventeur du genre et Mozart qui ne cessera de faire progresser la forme par sa géniale inspiration. Si le Quatuor de Haydn, datant de 1797, tout entier organisé autour du deuxième mouvement où le musicien rend hommage au régime impérial, resplendit d’une lumière solaire par son énergie, son architecture classique, sa sérénité et sa plénitude, le Quatuor de Mozart, plus ambigu, oscille entre ombre et lumière, témoignant de l’importance de cette période (1783-1785) dans la vie du compositeur puisqu’elle correspond à son initiation maçonnique (1784) véritable chemin initiatique qui le conduira des ténèbres profanes vers la lumière de l’Initié dont le présent Quatuor K. 428 et le Quatuor des Dissonances donné « en bis » portent témoignage. Une interprétation magnifique de clarté et de lyrisme, à la sonorité chaude et profonde, un équilibre parfait, une cohésion infaillible que l’on pourra retrouver au disque puisque l’ensemble du corpus des quatuors de Mozart dédiés à Haydn a été enregistré dernièrement par les Cambini pour le label Ambroisie Naïve, coffret unanimement salué par la critique.

 

 

 


Quatuor Cambini-Paris © Franck Juery

 

 

 

Se présentant dans une conformation plus classique (1e violon, 2e violon, alto, violoncelle) bardé de médailles glanées dans différents concours internationaux prestigieux et après un premier disque consacré à Mozart, le jeune Quatuor Van Kuijk (Nicolas Van Kuijk, Sylvain Favre-Bulle, Grégoire Vecchioni, François Robin) quatuor français fondé en 2012, avait la lourde tâche de défendre deux monuments de la musique de chambre française, le Quatuor à cordes de Debussy et celui de Ravel, associés aux Six Moments musicaux de Gyorgy Kurtag dans une confrontation surprenante au demeurant, mais pleine d’intérêt. Ces Six Moments musicaux résultent d’une commande faite au compositeur hongrois en 2005 pour le concours international de quatuor à cordes de Bordeaux. Six pièces miniatures dans la lignée de Webern alternant lyrisme et contrastes abruptes à l’origine, par la pulvérisation des timbres, d’une sorte de spatialisation du son évoquant les mobiles de Calder. Le Quatuor  en sol mineur de Claude Debussy, composé en 1893, est le seul quatuor du grand Claude. Il marque une date importante dans l’évolution de la musique de chambre, enfin « libérée de sa structure rigide, de la rhétorique et de l’esthétique congelées et rigides ». Jugement péremptoire, s’il en est, qui n’est pas un mince compliment dans la bouche de Pierre Boulez ! Très orchestral, tendant un pont entre tradition et modernité, Debussy y amalgame des éléments empruntés au chant grégorien, à la musique tzigane, au gamelan javanais, sans oublier les influences de Massenet ou de Franck. Contemporain du Prélude à l’après midi d’un faune,  le deuxième mouvement, en rappelant la langueur, fut un moment sublime d’une rare émotion portée par l’alto éblouissant de Grégoire Vecchioni. Alors que Debussy surprend par l’âpreté des premières notes, Maurice Ravel séduit d’emblée par son Quatuor en fa majeur plaçant l’auditeur sous son charme envoutant. Postérieur d’une dizaine d’années (1903) par rapport à celui de Debussy, le compositeur de Pelléas et Mélisande en fut un défenseur inconditionnel face aux critiques de Gabriel Fauré à qui l’œuvre est dédiée. Si l’inspiration est debussyste, la manière est typiquement ravélienne par son originalité, sa délicatesse, sa grande invention rythmique faisant un usage virtuose du pizzicato. Les Van Kuijk nous en livrèrent une lecture très séduisante, claire, remarquablement mise en place, immédiatement convaincante. En bis, pour relâcher la tension après un final très rythmé, les Chemins de l’amour de Francis Poulenc, adaptés pour quatuor à cordes, concluaient cette magnifique soirée.

 

 

 


Quatuor Van Kuijk © Adrien Vecchioni

 

 

 

Exclusivement féminin, fondé en 2009, le Quatuor Zaïde (Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf, Juliette Salmona) se produit déjà dans les salles les plus prestigieuses de la planète musique. Son répertoire très étendu va de la période classique à la musique d’aujourd’hui, sa discographie comprend déjà deux disques publiés chez NoMadMusic, le premier  consacré en 2014 à Martinu et Janacek, le second en 2015 à l’opus 50, dits ''quatuors prussiens'', de Haydn. Pour l’heure c’est Beethoven (Quatuor n° 3 opus 18) et César Franck (Quatuor en ré majeur) que les Zaïde défendaient de leur talent, sans oublier le très méconnu Intermezzo pour quatuor d’Anton Bruckner. Sans s’attarder sur cette anecdotique pièce de Bruckner, extraite  de son Quintette en fa qui ne fera probablement pas date dans la carrière du musicien de Saint Florian, plus intéressante, à n’en pas douter, la confrontation entre le Quatuor de Beethoven, œuvre de jeunesse puisqu’il s’agit du premier quatuor du maître de Bonn, composé en 1799  à l‘âge de 29 ans, et le Quatuor de César Franck, dernière œuvre instrumentale du compositeur, écrite l’année de sa mort en 1890, à l’âge de 68 ans. Une comparaison qui confirme le fait que la valeur n’attend pas le nombre des années, tant le quatuor beethovenien frappe d’emblée par une impression de maitrise absolue du genre alliant équilibre et synthèse : tension et dynamisme du premier mouvement, lyrisme parfois tourmenté du deuxième, équilibre serein du troisième, cavalcade finale sur une tarentelle endiablée.  En regard, le Quatuor de Franck parut hélas un peu terne malgré l’engagement des instrumentistes. Une œuvre de structure cyclique qui manque un peu d’attrait, parfaitement exécutée par les Zaïde et notamment par Charlotte Juillard impressionnante d’engagement et d’intériorité qui irradie l’œuvre de sa présence sonore dans le larghetto et le finale. Pour conclure ce superbe concert, un bis emprunté à Haydn que les Zaïde connaissent sur le bout des doigts et un triomphe mérité.

 

 

 


Quatuor Zaïde / DR

 

 

Un festival parfaitement réussi de bout en bout, dans un lieu patrimonial hors du commun, qui nous rassure quant à l’avenir (radieux) du quatuor à cordes français ! Bravo à tous !