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Catégorie : Autres

Pour sa onzième édition, Les Musicales de Normandie affichaient crânement les différences qui en font un festival pas comme les autres… Une manifestation musicale qui a choisi délibérément l'excellence artistique, à la fois dans le choix des programmes comme dans celui des interprètes de renommée internationale, ainsi que la mise en valeur du patrimoine normand, souvent exceptionnel  comme les abbayes romanes de Jumièges ou Saint Georges de Boscherville, pour n'en citer quelques unes…..Des spécificités qui en perpétuent tout le charme et l'intérêt. Pas moins de 25 concerts dans des lieux patrimoniaux les plus remarquables de Normandie, une programmation extrêmement variée, étalée sur les mois de juillet et d'août, se développant autour de trois axes, la musique vocale, le répertoire romantique français et les musiques du monde, dans un constant souci de s'ouvrir au plus large public, en collaboration cette année avec les Promenades Musicales en Pays d'Auge, préludant ainsi dans le domaine musical à la naissance de la grande région Normandie.

 

 

 

 

Le concert d'ouverture, dans l'église d'Ourville en Caux datant du XVIe siècle, convoquait Beethoven (Symphonie n° 1 & n° 2) et Saint-Saëns (Mélodies inédites) dans une curieuse succession voyant se succéder un mouvement symphonique exécuté par l'Orchestre de l'Opéra de Rouen Normandie sous la direction d'Antony Hermus et une mélodie du compositeur français chantée par le ténor Mathias Vidal… Bien qu'on sache qu'une telle organisation de concert était fréquente à l'époque romantique, on ne peut s'empêcher de penser qu'une telle fragmentation nuit à l'unité des deux œuvres et au ressenti de l'auditeur ! Le témoignage historique frise ici le non sens musicologique quand on connait l'importance de la liaison entre les différents mouvements, notamment dans la Deuxième symphonie. Ces deux symphonies de Beethoven marquent clairement la transition entre époque classique et époque romantique. Si l'on y ressent de façon patente l'influence de Haydn et de Mozart, elles portent indiscutablement les prémisses du souffle beethovénien qui se confirmera dans la Troisième symphonie (Symphonie héroïque). La première symphonie composée en 1799-1800, à l'âge de trente ans, marque la stabilisation de l'effectif orchestral (bois et cuivres) et surtout l'apparition du scherzo remplaçant le menuet mozartien. La Deuxième, composée en 1801-1802, frappe par sa gaieté, son énergie et son optimisme d'autant plus étonnants que le compositeur commence à ressentir les premiers signes de sa surdité invalidante. Au plan de l'interprétation, on notera la direction très engagée et très dynamique du chef néerlandais parfois au détriment des nuances manquant de subtilité ; une lecture de la partition assez convaincante toutefois avec un phrasé très cantabile, voire galant et une belle cohésion de l'orchestre avec une mention spéciale pour la flûte et le hautbois solo. Les « mélodies inédites » de Saint-Saëns (Désir d'amour, Plainte, Papillons, Enlèvement, Rêverie, L'attente) retrouvées grâce au remarquable travail du Palazzetto Bru Zane appartiennent à un corpus plus important de 19 mélodies et participent par le biais de l'élégante mélodie française au combat contre le « vacarme wagnérien », lutte qui agitera la musique française pendant le XIXe siècle par l'intermédiaire de la Société nationale de musique dont Saint-Saëns fut le directeur, en compagnie de Franck, Massenet ou Fauré. Mathias Vidal donna de ces mélodies une interprétation digne d'éloges par la qualité de sa diction, la clarté de son timbre et la sincérité de sa narration, remarquablement soutenu par l'Orchestre de l'Opéra de Rouen ayant à cœur de faire valoir toute la beauté et la richesse de l'orchestration.

 

 

 


Marie-Josèphe Jude ©Thierry Cohen

 

 

 

Le deuxième concert, quant à lui, se déroulait dans la très belle et très intime salle du Baillage à Cany-Barville. Un programme conçu de façon particulièrement intelligentesoulignant l'étroit syncrétisme entre musique et littérature au XIXe siècle, toutes deux réunies dans un même projet esthétique, ainsi que les relations ténues existant entre musique et mémoire. Quoi de plus pertinent alors, pour illustrer cette collaboration, que la Sonate de Vinteuil qui parcourt les différents tomes de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Il est désormais bien établi que cette  fameuse sonate fictive dont Swann entend le thème dans le salon des Verdurin est la Sonate pour violon et piano de César Franck dont Proust s'inspira pour en faire le support emblématique de la mémoire. Elle représente pour Proust un idéal esthétique qui libère les différentes formes de la mémoire. Dans le roman elle évoque, pour Charles Swann, son amour tumultueux  pour Odette de Crécy, elle constitue un lien avec le passé, prise de conscience d'une réalité oubliée. A l'inverse de sa relation amoureuse et bien après la rupture, elle exprime la stabilité de la mémoire, elle lui offre un asile et lui donne l'occasion de revivre  le passé oublié.

 

 

 

Pour Proust, la musique nous ouvre à un univers éternel, inaccessible à l'intelligence, échappant au temps, qui permet d'exprimer ce que  le langage ne peut exprimer. Les rapports entre mémoire, amnésie et musique remontent à la préhistoire de l'homme puisqu'avant d'accéder au langage, puis à l'écriture, l'homme a commencé par chanter, cette oralité  ne pouvant perdurer que grâce à la mémoire qui en assure la transmission. L'histoire personnelle, et son écho dans le souvenir, est l'une des bases de l'image que la psychanalyse freudienne se donne de la psyché. Une représentation dynamique du temps, distinguant le temps naturel de l'instant, celui du désir et le temps formel des horloges, celui de la durée,  permet de rendre compte d'un grand nombre de procédés  observés dans le domaine de la mémoire, sans oublier le destin, l'éternité, le temps hors du temps. Le temps de l'instant nous est aussi nécessaire que le temps formel, le premier est le temps du désir, à son acmé il est le temps hors du temps, le second est le temps de la mise en séquence, de la pondération des rapports de durée, du contrôle et de la critique de l'affect. Ces traces mnésiques, nées de l'affect, peuvent être réactivées par des expériences ultérieures, souvenirs conscients ou inconscients, mais également remises en place par le « moi » qui est une instance liée en grande partie à la conscience et qui vise à maintenir un état d'équilibre, tant il est vrai que notre passé influence la manière dont nous vivons notre présent. Cette petite phrase de la sonate de Vinteuil confirme que l'art est plus puissant que l'amour, fugace et à jamais perdu. Par la petite phrase de la Sonate de Vinteuil Proust explicite la pensée de Schopenhauer, exprimé dans Le Monde comme Volonté et comme Représentation, selon laquelle la musique est un vecteur préférentiel nous permettant d'accéder au monde des Idées, faisant correspondre Volonté et Représentation dans une abstraction qui nous fait échapper au temps.

 

 

 

Pour ce concert centré autour de la Sonate de Vinteuil, Jean Michel Verneiges reprend de façon exhaustive dans les différents tomes de la Recherche, les autres sources d'inspiration proustiennes possibles comme la Sonate n° 1 de Saint-Saëns ou encore la Sonate n° 1 de Fauré. C'est à un parcours entre ces différentes sources, en résonance avec des passages judicieusement choisis de la Recherche que se construit ce concert magnifiquement interprété par Marie-Josèphe Jude au piano, François-Marie Drieux au violon et la captivante Karine Texier comme récitante. Une soirée magnifique dont on se souviendra, c'est le moins qu'on puisse faire ! Un très beau programme. A suivre (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.).