René Martin, l'infatigable initiateur du Festival de la Roque d'Anthéron a choisi d'ouvrir la 36 ème édition par un concert de musique française. Avec Bertrand Chamayou en soliste et l'orchestre national de Lyon dirigé par Andris Poga. Debussy, Ravel, Fauré et Saint Saens : la palette des couleurs est irréprochable. La Petite Suite de Debussy nous met en bouche, quatre mouvements qui nous mènent successivement « en bateau », « en cortège » pour s'accomplir dans un menuet puis un ballet. Musique composée en 1889, soit six ans avant l'invention du cinéma, elle préfigure ce que seront les musiques de film trente ans plus tard. Des glissandos de cordes légers et des thèmes imagés qui s'enchaînent comme Les fêtes galantes de Verlaine qui les auraient inspirés.

 

 

 

 

Puis arrive Bertrand Chamayou et sa frêle silhouette. Jouer le Concerto en sol de Ravel, un des morceaux « monuments » du XX ème siècle relève du défi. Il a été joué maintes et maintes fois, on l'a entendu si souvent. Mais Bertrand Chamayou nous entraîne immédiatement dans son sillage. Il faut un toucher aérien pour reproduire les envolées arachnéennes du premier mouvement, qui démarre pourtant sur un coup de fouet, mais aussi un sens acéré du rythme pour faire « swinguer » les clins d'œil au jazz cher à Ravel. Le pianiste réussit à faire sonner son piano entre fougue et langueur et le faire briller avec la  prestance imposée par une telle partition, comme le notait Prokoviev à propos de ce concerto. Dans la cadence et avec une rare élégance, Bertrand Chamayou ne se prive pas de balayer le clavier d'amples arpèges ponctués de trilles ; des trilles raffinés, véritables mélodies croisées par la main gauche avec de petites notes malicieuses et piquées comme des sauts de moineaux avant que ce premier mouvement noté Allegremente se termine majestueusement sur une gamme tonitruante. Pour l'adagio Assai, deuxième mouvement du concerto, le plus connu, le pianiste doit se glisser dans un habit familier qui sied au public, il exige la perfection. D'abord, la mélodie s'étire sur de longues et lentes mesures, c'est un pur hommage à Mozart  (à Haydn aussi). De la main droite, Bertrand Chamayou fait chanter avec délicatesse le thème de cette fausse valse mélancolique pendant que la main gauche marque le temps sans fioritures jusqu'à ce qu'un long trille, de ces trilles parfaitement maîtrisés où le pianiste excelle, introduise l'entrée de l'orchestre qui reprend le thème pianissimo comme une longue complainte, en même temps que le pianiste l'illustre avec un subtil équilibre entre orchestre et solo par des montées et des descentes de triples croches virtuoses..

 

 

 

Lorsqu'on questionnait Ravel sur cette longue phrase qui coule et semblait avoir été écrite d'un seul jet, le compositeur s'exclamait : « qui coule, qui coule !  mais ce mouvement je l'ai écrit deux mesures après deux mesures, j'ai failli en crever ! » Le dernier mouvement presto  porte bien son nom, il se joue comme une véritable course poursuite entre le piano et l'orchestre. S'y entrelacent des échos de rag-time, de Gershwin, des bruits mécaniques, des bribes de musique de corrida où Bertrand Chamayou réussit à dompter les glissandos des cuivres et parvient, grâce à ses accords puissamment plaqués, ses gammes et ses arpèges galopants, à magnifier la partie du piano en donnant à ce concerto tout le brillant et le faste qu'il exige pour être plus qu'une œuvre divertissante. Ravel avait raison de préciser, par opposition avec le Concerto pour la main gauche, que le Concerto en sol n'est pas qu'un concerto pour la main droite. Bertrand Chamayou nous l'a prouvé

 

 

Avant le deuxième concerto, petite incursion orchestrale chez Gabriel Fauré avec Masques et Bergamasques, une musique de scène sur un livret de René Fauchois. Beaucoup de charme dans la direction d'orchestre d'Andris Poga de cette polyphonie élégante ; et si Fauré se défendait d'être du côté des impressionnistes – « je n'aime pas le flou », disait-il -, l'image est omniprésente dans cette musique puisque l'œuvre fut inspirée par un décor de Watteau. Ravel reconnaissait avoir subi fortement l'influence de Saint-Saëns dans l'écriture de ses concertos. Bertrand Chamayou enchaîne justement Ravel avec le Cinquième Concerto de Saint-Saëns dit « l'Égyptien », une des dernières œuvres du compositeur. Le premier mouvement tout en contrastes, passe d'un thème très calme et chantant à des variations qui vont crescendo. Le pianiste y déploie progressivement toute son énergie avec une belle économie de gestes et une aisance naturelle sous laquelle se cache une vraie sensibilité! Si le premier mouvement n'est pas très égyptien, le second, Saint-Saëns l'aurait écrit à Louxor en entendant un chanteur nubien sur une felouque, un chant qu'il aurait noté sur sa manchette ; ce qui donne lieu à quelques mesures orientales et un thème pentatonique si caractéristique des mélodies du moyen Orient. Encore une fois après ce thème paisible, l'Orient devient virtuose et très figuratif avec des larges touches naturalistes, impressionnistes et impressionnantes où se coule sans effort Bertrand Chamayou avant que les images s'estompent au milieu des grillons et des grenouilles du Nil qu'évoquera Saint-Saëns. Dans le final aussi, le compositeur nous assène le bruit des hélices du navire, qui se traduisent en roulements où les arpèges du  piano se mêlent aux tutti de l'orchestre avant de se convertir en un second thème qui s'achève sur une belle chevauchée montante du piano où Bertrand Chamayou se complaît avec délices jusqu'aux deux accords de la fin. Quel dommage que, presque tout au long de ce concerto, la belle énergie du piano ait quelque peu été étouffée par la mainmise des quatre cors et des deux trombones dont les tutti ont couvert trop souvent la virtuosité et les nuances du piano. Mais quel plaisir d'entendre cette musique, un soir d'été, parmi les platanes centenaires de la Roque d'Anthéron, loin des bruits de la ville et de la fureur.