A BEAUNE : La fine tragédie de Didon et Enée

 

Henry PURCELL: Dido and Eneas. Opéra en trois actes. Livret de Nahum Tate. Marc-Antoine CHARPENTIER : Actéon. Pastorale en musique ou opéra de chasse. Vivica Genaux, Yaïr Polishook, Daniela Skorka, Anat Edri, pauline sikirjji, Jean-François Novelli, Mark Milhofer, Etienne Bazola, Mathieu Montagne, Paul Crémazy. Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. Version de concert.Ouvrant sa saison dans la magnifique cour des Hospices, sous une nuit étoilée, le Festival de Beaune présentait Didon et Enée de Purcell. Christophe Rousset, un habitué des lieux, en était l'artisan, à la tête de ses Talens Lyriques. L'unique opéra de Purcell conserve une part de mystère quant à ses origines : créé pour un pensionnat de jeunes filles de Chelsea ou imaginé pour le pur divertissement du roi Charles II ? Les plus récentes études tendent à privilégier cette seconde explication. Autre élément intéressant : le rapprochement avec la musique française.

Le futur Charles II d'Angleterre vécut longtemps en exil en France où il se prit de passion pour les œuvres des musiciens de l'époque, qu'il introduit dès son retour outre Manche, comme Marc-Antoine Charpentier. Quoi qu'il en soit, Didon et Enée reste une pièce à part et offre bien  d'autre singularités. Son extrême concision d'abord : trois actes enchaînés, d'une durée totale de moins d'une heure ; un effectif instrumental réduit tout comme sa distribution vocale ; une trame mêlant tragique et comique, héritée du masque de cour anglais, pour conter l'histoire bien connue du désamour de la reine de Carthage et de son ingrat héros appelé à fonder Troie. L'interprétation de Rousset est intéressante en ce qu'elle est empreinte d'une sobriété qui tend à gommer les excès de bien des lectures britanniques : dans les passages dits comiques par exemple, telles les interventions de la Sorcière ou Magicienne, dont le rôle est confié ici à un baryton, et non à une mezzo comme souvent. Le caractère sarcastique d'un passage comme « Appear, Appear at my call » sera volontairement peu souligné : foin des imprécations nasillardes de la dame. De même que celles des deux autres sorcières. Il en résulte un continuum tragique plus cohérent. L'orchestre est très clair, ce que favorise l'acoustique feutrée de la cour des Hospices. Ouverture, ritournelles et danses sont pensées avec goût et les musiciens de Talens Lyriques jouent raffiné. Et on admire le continuo évocateur comme le beau clavecin de Francesco Corti. Tout comme l'idée de composer le chœur de l'ensemble des solistes, ce qui gagne en intensité. Vivica Genaux, qu'on n'associait pas forcément à la partie de Didon, en donne un portrait de classe : noblesse d'accents, déclamation elle aussi nantie de sobriété, ornementations vocales irréprochables. Le premier air « Ah! Belinda, I am prest » (Ah! Belinda, je suis oppressée), comme le célèbre lamento final culminant sur « Remenber me » impressionnent par leur juste émotion. L'Enée du baryton israélien Yaïr Polishook, un nom nouveau, est tout aussi frappé au coin de la mesure, voire de la retenue dans l'arioso purcellien. Leur duo est frappé au coin de la retenue. Des autres protagonistes, on retiendra la Belinda de Daniela Skorka, d'une grande fraicheur, le Spirit du ténor Jean-François Novelli, la sorcière d'Etienne Bazola et le marin de Mark Milhofer.

 

Ce dernier est la figure centrale de la Pastorale Actéon de Marc-Antoine Charpentier, qui ouvrait la soirée. Choix judicieux, car outre la simultanéité chronologique, l'année 1684, les deux œuvres partagent une même idée de raffinement orchestral et de subtilité dramatique. Actéon a été écrit pour Mlle de Guise, protectrice du musicien, et cette mini tragédie, tirée du livre III des Métamorphoses d'Ovide, sur la destinée infortunée d'un jeune homme insouciant qui surpris à épier Diane et ses compagnes se baigner dans une source, se vit transformer en cerf, annonce déjà en ses six scènes la profondeur de David et Jonathas. La musique en est élégante, comme le Prélude et le chœur des chasseurs et, plus tard, l'interlude avant la scène 5, d'une grande affliction. La fin chorale sonne comme un requiem. Superbe interprétation de Rousset et de ses forces instrumentales et vocales, dont le haute-contre Mark Milhofer, fort émouvant dans sa fervente déclamation.