Artiste étoile de cette édition, Mitsuko Uchida était aux côtés de la cantatrice Dorothea Röschmann pour une soirée de lieder réunissant Schumann et Berg.  Mozartienne accomplie - on se souvient de sa vibrante incarnation de Donna Elvira à Salzbourg et ailleurs - la chanteuse ne délaisse pas pour autant le répertoire exigeant de la mélodie, comme ses illustres devancières, et la pianiste ajoute cet exercice délicat à sa couronne. Le Liederkreis op. 39 de Schumann est un hommage à Clara, composé en 1840, année faste chez lui, au moment où les choses vont se débloquer du côté du Papa Wieck quant à l'union de sa fille avec le musicien. Ces douze lieder sur des poèmes de Joseph von Eichendorff passent pour un sommet de l'art romantique.

On y croise ces climats de légendes, ce pressentiment omniprésent de la mort, et le langage des voix intérieures, qui conduisent le musicien à adopter un ton général feutré, dans le registre piano en majeure partie. La coulée pianistique évolue entre ombre et lumière. La première partie est assez avenante, un brin nostalgique, évocatrice de la légende de la Loreley, ou hymne à l'amour. Alors que la seconde est plus sombre. Schumann a trouvé dans la poésie d'Eichendorff ce type de formulation directe qu'il voulait exprimer dans sa musique. La voix de soprano peut étonner ici, tant on reste sur le souvenir d'exécutions par celle de baryton. Mais Dorothea Röschmann fait montre de doigté, même si quelques passages dans le haut du registre la contraignent à forcer le trait. Uchida est discrète, mais séduit par la transparence de son jeu. La chanteuse est plus à l'aise dans le cycle de L'amour et la vie d'une femme. Cet opus 42 suit de peu le précédent cycle. Comme dans le cas du Lierderkreis, l'écriture pianistique ressortit plus d'un commentaire instrumental que d'un simple accompagnement. Elle se distingue par son autonomie par rapport à la ligne de chant, à la différence de la manière de Schubert, et priorité est clairement accordée au texte. La poésie, aujourd'hui un peu démodée, de Adelbert von Chamisso, sur la psychologie féminine petite-bourgeoise, n'en exprime pas moins des sentiments authentiques et donne lieu à un cycle structuré qui, à la différence du Liederkreis, déroule une action : le destin de la femme aimée, à travers les belles étapes de la vie, et qui sur ses vieux jours, en vient à célébrer le bonheur des souvenirs du passé. Schumann pare cette action d'une unité thématique, comme naguère Beethoven dans A la bien-aimée lointaine, dont au demeurant une citation se fait explicitement jour au sixième lied. Le piano se fait plus présent, presque épique. La conclusion restera d'ailleurs au clavier, au fil du postlude du huitième et dernier lied, épilogue instrumental bouleversant. Les Sieben frühe Lieder (Sept lieder de jeunesse) de Berg, placés au milieu du récital, forment un contraste intéressant et trouvent Dorothea Röschmann à son meilleur. Écrits dans les années 1905-1908, ils ne seront publiés qu'en 1928, à la fois dans la version avec piano et dans celle pour orchestre. Là encore, le musicien a voulu adresser un message secret à sa femme Hélène. Puisant dans la poétique d'auteurs contemporains, à l'exception de Lenau, Berg s'y montre lyrique. Musicalement, le parallèle avec Schumann est évident. Un large panorama de thèmes montre que Berg se situe bien au-delà d'exercices d'apprentissage. Le langage du futur est déjà là, bien présent. L'ensemble offre ceci de particulier de réunir des manières différentes, voire disparates, et pourtant de donner le sentiment de continuité : le romanesque, la façon impressionniste, les reflets d'une lumière fanée annonçant l'univers particulier de Wozzeck. Uchida, familière de l'idiome du compositeur et de sa mouvance harmonique incessante, offre à la chanteuse plus qu'un simple accompagnement, un vrai partenariat. Un long bis de Schumann conclut une soirée de qualité.