C'est presque un lieu commun de dire que les concerts dont Claudio Abbado, à la tête de l'Orchestre du festival, gratifie le public de Lucerne, sont des moments, plus que privilégiés, merveilleux. Il n'est que de comparer avec n'importe quel autre concert, fut-il du plus haut niveau, pour le vérifier. Ce que le maestro achève avec cette phalange d'élite tient tout simplement du prodige : un son clair, d'une absolue transparence, le nombre impressionnant de musiciens n'en affectant pas la limpidité, tant chacun fait figure de soliste et tous agissent, dans les cordes notamment, comme un seul instrument.

Un jeu partageant une extrême flexibilité et surtout une totale spontanéité. Des nuances instrumentales proprement incroyables dans la section des bois. Leur second programme de l'édition 2013 réunissait la symphonie N° 7 de Schubert et la 9 ème symphonie de Bruckner. Deux inachevées en somme. De celle de Schubert, on a glosé sur son inachèvement, au point de penser qu'il y avait là comme une métaphore de la propre existence du compositeur, sa maladie, sa mort prématurée, sa brève vie, si courte, non achevée. Mais il faut replacer la pièce dans le cours de l'œuvre, en 1822, alors que Schubert, qui traverse une période difficile, va bientôt être happé par d'autres tâches, dont un projet d'opéra, Fierrabras, le cycle vocal de La Belle Meunière et sa grande Wanderer Fantaisie pianistique. Ces deux mouvements figurent au nombre des plus émouvants condensés symphoniques de l'histoire. Abbado, dont l'affinité avec le langage schubertien n'est pas nouvelle, en livre la quintessence. Qui semble rendre presque vain tout commentaire, tant on est aux confins de l'épure. Que de bonheur au long de ces pages : la phrase contemplative qui ouvre l'allegro moderato, jouée dans un pianissimo envoûtant, une sorte d'abysse, dans laquelle Brigitte Massin voit « un de ces motifs d'ensevelissement chers au génie schubertien », et qui prend une signification particulière dans le tempo retenu qu'adopte Abbado ; puis le second thème de ländler, ici tendre et doucement mélancolique ; et le développement qui se veut sourdement dramatique avec l'appel des trombones. Au second mouvement, andante con moto, Abbado déchaîne des explosions passionnées, traversées soudain de ce solo, proprement magique, de clarinette qui ouvre le deuxième thème, vite relayé par le hautbois et la flûte. Abbado libère des contrastes dynamiques étonnants, pas tant dans les forte que dans des pianissimos extatiques, où frémissent les cordes. Il ménage aussi de longs silences évocateurs qui projettent sur cette partie un autre ombre dramatique, pas moins saisissante de gravité.

 

Anton Bruckner n'a pas achevé sa Neuvième Symphonie, son ultime message, débouchant sur rien moins que l'éternité. Là aussi, on a disserté sur les raisons de l'inachèvement : peur de se confronter à l'ombre de Beethoven, forces vitales déclinantes. Là aussi, la disposition, en trois mouvements cette fois, n'emporte pas moins un sentiment de complétude, plus peut-être que dans le cas de la symphonie en si mineur de Schubert. Si l'univers sonore est bien différent, le rapprochement avec l'Inachevée est fascinant. Abbado adopte, ici, une large palette dynamique pour rendre compte de ce paysage souvent colossal, quoique le forte tonitruant, favorisé par bien des chefs, soit banni au profit d'une manière plus centrale. Ce message de spiritualité, ces moments terrifiants de doute, le chef italien les ménagent comme si le temps devenait espace. Il organise les méditations suprêmes, que sont les deux mouvements extrêmes, autour d'un scherzo qui en forme la plus vivifiante des transitions. Le premier mouvement, là encore, semble voir sourdre la musique de quelque ailleurs. Le scherzo prend l'allure d'une sorte de danse macabre, avec sa fameuse scansion primaire qui a à voir avec l'élément cosmique, et même le barbare, comme, plus tard, l'imaginera un Stravinsky dans Le Sacre du printemps. Il est traversé d'un trio soudain quasi bondissant. L'adagio final nous ouvre les portes du paradis : ce sentiment de perfection hors de portée, soudain entrevu. On est enivré par ces majestueux crescendos et ces grands climats d'exaltation sonore. Ce qui frappe aussi c'est la manière de ménager les transitions abruptes et les pauses soudaines, a priori incongrues, en réalité voulues, ou ces figures harmoniques qui révèlent un paysage où la tonalité s'éloigne de sa certitude. Comme dans la symphonie de Schubert, la gravité du propos ne saurait échapper, quoique non pesante. Le souffle de la vie plutôt ! Et une expérience musicale mémorable, qu'une salle, debout dès le deuxième rappel, n'en finira pas de saluer.