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Catégorie : CDs&DVDs

Cet album richement documenté luxueusement présenté ambitionne de célébrer la naissance de l'opéra en focalisant sur ce qui a précédé la création de l'Orfeo de Monteverdi à Mantoue en 1607. Et ainsi retracer la tradition des ''intermedii'' au Seicento, ou divertissements insérés au milieu de pièces de théâtre et bénéficiant d'une présentation visuelle fastueuse. Musicalement, ils offraient un mélange de formes populaires comme la chanson, et savantes, tel que l'art du madrigal. Cette tradition a été instaurée dans les cours princières italiennes, en particulier celle de Florence durant la dynastie des Medicis, pour célébrer les grands événements dynastiques, mariages, naissances...

Elle connaitra son apogée en 1589 à l'occasion du mariage de Ferdinand de Médicis avec Christine de Lorraine, nièce du Roi de France.
Pour ce faire, Raphaël Pichon a conçu une fresque imaginaire en quatre parties, constituée de quatre ''intermedii'' créés de toutes pièces à partir de musiques essentiellement vocales de divers compositeurs de l'époque, et selon un canevas dramaturgique enchâssant deux mini drames, « La fable d'Apollon » et « Les larmes

d'Orphée », dans deux divertissements plus exubérants : « L'Empire de l'Amour » et « Le ballet des amants royaux ». Pichon, qui se défend de toute reconstitution servile, revendique le fruit de l'imagination créatrice. Qui l'a amené à puiser dans un matériau pléthorique et faire un choix drastique qu'il explicite dans l' ''argument commenté'' du livre accompagnant les disques. En fait, un choix éclairé si l'on en juge par la pertinence des transitions et les contrastes souvent saisissants d'une pièce à l'autre.

Le premier intermède, en guise d'Ouverture, est destiné à célébrer la puissance de l'Amour dans toutes ses manifestations, ici sur les musiques de Fantini, Malvezzi, Caccini, Marenzio, Brunelli et Striggio. Le deuxième intermède « La Fable d'Apollon », divisé en trois scènes, est bâti sur des musiques tirées de La Pellegrina de Malvezzi et de La Dafne de Da Gagliano. Où est contée la descente sur terre d'Apollon, ce qui donne lieu à festivités, puis l'épisode du combat d'Apollon avec le serpent, un monstre effrayant la foule des nymphes et des bergers, où Alessandro Orologio décrit la violence de l'affrontement par l'opposition entre instruments percutants. Enfin, les amours contrariés du dieu et de Daphné, celle-ci ayant été métamorphosée en laurier, et le beau lamento d'Apollon, sur des musiques tirées ici aussi de La Dafne d'Orologio. Au troisième intermède, « Les larmes d'Orphée », largement emprunté à deux drames de Caccini et de Peri portant le même titre de L'Euridice, on assiste aux noces, puis à la mort d'Orphée, à la scène des Enfers, introduite par une sinfonia d'Allegri précédant les exhortations de Pluton, enfin à l'apothéose d'Orphée. Le dernier intermède intitulé « Le ballet de amants royaux », entamé par un ''ballo'' de Buonamente, et où l'on revient à la musique de La Pellegrina de Malvezzi, mais aussi de Cavalieri, termine le parcours par moult réjouissances.

L'interprétation n'appelle que des éloges car Raphaël Pichon sait combien habiter ces musiques d'un geste toujours vivant : élasticité de la battue, favorisant une dynamique très large et contrastée, sens inné de la construction. Il sait compter sur l'engagement de son Ensemble Pygmalion, une phalange déjà rompue à pareil exercice : couleurs des instruments historiques, beauté du phrasé, souplesse de l'articulation, en un mot extrême plasticité du discours. Appartenant à la jeune génération de chanteurs qui a si bien assimilé une vocalité exigeante, souvent exubérante, à une ou plusieurs voix, et met en œuvre des vocalises souvent imitatives pour évoquer le sens de tel mot ou traduire l'impact des passions - les ''affetti -, les solistes se font un régal du style orné du madrigal ou du lamento, ou encore de la monodie adossée à la basse continue. On en détachera le milanais Renato Dolcini, beau timbre de baryton clair, tour à tour Apollon puis Orphée, d'une expression souvent bouleversante. Les chœurs de Pygmalion sont tout aussi somptueux. Capté dans la Chapelle royale du Château de Versailles, à l'automne 2016, pour les 10 ans de Pygmalion, l'enregistrement bénéficie d'une acoustique ample aux riches harmoniques et d'une spatialisation très étudiée, en particulier pour ce qui est des effets d'écho ou de la différentiation des ensembles à plusieurs voix. Au final, un projet musicologique enrichissant et une expérience sonore passionnante.