Petit bourg au cœur du Gâtinais, d'environ 2 200 habitants, Égreville invite à la flânerie. Vous êtes  alors le  visiteur que rien ne presse, loin de l'agitation de la ville.  Voici, regroupés dans la rue principale, la Mairie, l'École, la Poste, l'Office de Tourisme... Commodités  quotidiennes d'un village tranquille et vivant, bien enraciné dans son terroir.

Mais voilà que, surpris et curieux, vous suspendez votre marche…  Car, devant vous, se dresse  le magnifique ensemble de l'église Saint-Martin et de la  grande halle du XVe siècle. Ornements valeureux de la place Jules-Massenet, ils témoignent du long passé d’un bourg qui survécut à la guerre de Cent ans et aux autres tumultes de l'Histoire. 

Une page récente sur Internet, réalisée par la mairie et l'Association d'Histoire locale, nous renseigne : « Sous la Renaissance, François Ier offrit le domaine d'Égreville à sa maîtresse Anne de Pisseleu (…)  qui séjourna très peu en ses terres d'Égreville, reçues en dot pour faire une maîtresse acceptable pour le roi. On disait d'elle qu'elle était la plus belle des savantes et la plus savante des belles. » (1)

Au bout de la place Jules-Massenet, un chemin presque de campagne s'offre à vous. Ombragé et secret. Derrière les hauts murs, les portes closes, les vestiges des tours d'un château féodal, vous pouvez admirer les cimes majestueuses d'arbres plus que centenaires, que balance une brise légère.

Et, à deux pas, le château où vécut Massenet.

Il se dévoile discrètement car il est propriété privée.  Massenet l'avait acheté en 1899. Au fil du temps, remanié, partiellement démoli, restauré, réaménagé, il n'avait plus rien de féodal. C'est une  demeure aimable à laquelle un grand parc donne un charme pastoral.

 

Dans les dernières années de sa vie, Massenet y venait souvent. Retraite paisible et bucolique dans une nature et un village qu'il aimait. Peut-être ici se plaisait-il  à inviter, dans son cabinet de travail, celles et ceux qui avaient inspiré ses opéras  et ses  mélodies. Citons Manon, d'après  les Mémoires de l'abbé Prévost. (2)

Drôle d'abbé que cet Antoine François Prévost : écrivain, études chez les jésuites, aventurier, plusieurs fois exilé hors de France (raison pour laquelle il ajoute à son patronyme « dit d'Exiles ».  Ruiné, il se retire dans la solitude. En 1763, une crise d'apoplexie l'emporte après une visite à ses amis bénédictins.  Sainte-Beuve écrivit à son propos qu'il « posséda les honneurs du talent sans monter jusqu'au génie ». (3)

 

Parmi tant d'autres personnages qui apportèrent à Massenet  la renommée, citons encore Thaïs et Athanaël, adaptés du roman d'Anatole France.  Et, bien sûr, Charlotte et Werther, les romantiques héros de Goethe…

Goethe, justement.  En 1774, il publie un roman épistolaire, Les souffrances du jeune Werther. Premier roman, point de départ d’une œuvre considérable et plurielle.  À sa parution, le livre fait fureur en Europe.  Dans une certaine jeunesse exaltée, il déclenche une  épidémie de « fièvre werthérienne », accompagnée d'une sorte de nihilisme, de mélancolie morbide. Il s'ensuit une vague de suicides nourris par une vision désenchantée de la vie et de passions amoureuses sans espoir.

Début du romantisme, début d'une époque qui annonce un changement radical de société et des mœurs.  Le « moi » s'expose et se raconte dans sa fragilité et ses inquiétudes.  Lettres et journaux intimes foisonnent. On y exprime ses sentiments avec abandon.  Il faut lire JeanJacques Rousseau, Alfred de Musset, Benjamin Constant, Madame de Staël...  Le Werther de Goethe donne le ton.

« Ah ! Lorsque encore dans l'ivresse du sommeil, je la cherche et là-dessus me réveille, un torrent de larmes s'échappe de mon cœur oppressé, et je pleure inconsolable devant le sombre avenir qui m'attend. » (Lettre à son ami Wilhelm).

Le romantisme, déluge de larmes ?  Ou délices ambiguës des larmes ?  Anne VincentBuffault, historienne, analyse :

« La pratique des larmes  au XVIIIe siècle participe d'un usage fervent de la sensibilité. Expansion des âmes, ou communication des cœurs » (4). Charlotte et Werther ne sont-ils pas les emblématiques héros de ce romantisme éploré ?  Jeunes, beaux sans doute, pleins de noblesse morale, mais foudroyés par une passion impossible.

« Je veux mourir (…) Je me sacrifie pour toi, ma Charlotte », s'écrie le Werther de Goethe.

Quand Massenet s'empara de leurs souffrances pour composer son Werther en 1885, près de cent cinquante ans après Goethe, la passion amoureuse n' était plus ce qu'elle avait été.  Plus bourgeoise, plus convenue, plus convenable. Mais Massenet, qu'on décrit comme  mélancolique et émotif, trouva en lui-même les accents  dramatiques et lyriques qui le firent applaudir.

Manon, Thaïs, Charlotte, Werther...

Peut-être ici, à Égreville,  Massenet entendait-il leurs voix proches et sensibles. Ainsi Charlotte, au moment où Werther va mourir (acte IV) :

Et  moi Werther, et  moi, je t'aime !

Oui, du jour même

Où tu parus devant mes yeux,

J'ai senti qu'une chaîne

Impossible à briser nous liait tous les deux !

Peut-être  aussi, dans le parc qui enchantait ses pas, refaisait-il avec ses chers fantômes le chemin d'une vie tout entière consacrée à la musique.  Le compositeur est mort en 1912.  Il repose désormais dans le cimetière d'Égreville. Son château a été vendu en 2001.

Cette année, la commune va lui rendre un hommage à l'occasion du centenaire de sa disparition. (5)

Suzanne Galli. Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

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1.  Association de l'Histoire locale. Mairie : 01 64 78 51 10.

2.  Mémoires et aventures d'un homme de qualité.

3.  Les grands écrivains français, septembre 1881.

4.  Histoire des larmes, préface. Petite bibliothèque Payot (2001).

5.  Renseignements : Office de tourisme.

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