Jean de La Ville de Mirmont : L’horizon chimérique

 

Voici réédités, dans la collection « Les Cahiers Rouges », chez Grasset, les trois ouvrages d’un jeune auteur, Jean de La Ville de Mirmont.  Tué à la Guerre de 14, à vingt-sept ans, il avait eu tout juste le temps de publier Les dimanches de Jean Dézert, roman autobiographique.  Les Contes et L’horizon chimérique, recueil de poèmes, ne le furent qu’après sa mort.

Voici donc ces textes réunis, voici le bonheur de lire et relire ces vers, fleurons de l’œuvre interrompue :

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte

Le dernier de vous tous est parti sur la mer

Le couchant emporte tant de voiles ouvertes Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

 

Quel professeur de français osera dire à ses élèves : « Éteignez vos portables, écoutez plutôt cette voix »… N’en serait-il qu’un seul pour l’entendre, cela vaudrait la peine d’essayer.

 

Jean de La Ville de Mirmont est né le 2 décembre 1886, à Bordeaux, dans ce milieu de la grande bourgeoisie protestante.  Famille de six enfants.  Le père, éminent latiniste et professeur, intimide le petit Jean mais une tendre complicité le lie à sa mère.  Une photographie les montre appuyés l’un contre l’autre, elle discrètement souriante, lui angelot pensif aux joues rondes.

Si la myopie emplit ses beaux yeux noirs de rêves, elle brisera cependant le plus cher : devenir marin.  On n’en était pas encore à la fine incision de la cornée qui corrige la mauvaise vue des myopes.  Jean restera sur le quai.

Je suis né dans un port et depuis mon enfance

J’ai vu passer par là bien des pays divers

Attentif à la brise et toujours en partance

Mon cœur n’a jamais pris le chemin de la mer…

Il prendra celui de la capitale.  Dans Les dimanches de Jean Dézert, le narrateur, son double, raconte l’aventure extraordinaire qu’était alors le passage de la province à Paris… la chambre rue du Bac… puis le petit appartement Île Saint-Louis…

Jean travaille comme rédacteur à la Préfecture de la Seine.  « La vie est une salle d’attente », dit-il.  Le soir, il change d’écriture.  Prose en pointe sèche et poésie alternent sous sa plume.  Le préfacier des « Cahiers Rouges », Marcel Schneider, souligne la différence, « l’abîme », entre le romancier et le poète : « Autant le premier nous provoque, autant le second nous émeut… »

 

Nouveau Parisien, Jean de La Ville rencontre souvent un autre écrivain-poète, François Mauriac.  À Bordeaux, bien que voisins sur les bancs de la Faculté des Lettres, et du même âge (Mauriac n’avait qu’un an de plus), ils ne s’étaient guère fréquentés.  Question de « préséances », de nuances sociales aussi subtiles que draconiennes ?  Peu importe !  L’air de Paris nouera entre ces deux Bordelais une amitié indéfectible.

Les chalands glissent, le temps passe, la guerre approche, puis éclate.  L’hécatombe, la tuerie.  Le 28 novembre 1914, un communiqué annonce : « À Verneuil, en Champagne, à cinq heures du soir, le sergent La Ville de Mirmont est enseveli avec deux de ses hommes sous une vague de terre, alors qu’il venait de refuser la relève… »

Une feuille de papier froissé, retrouvée sur sa table à écrire, portait ces vers :

Cette fois, mon cœur, c’est le grand voyage

Nous ne savons pas si nous reviendrons

Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages

Qu’importe, mon cœur, puisque nous partons

 

« Mon cœur »… deux mots qui rythment ses poèmes… non point comme des clichés mais comme un battement régulier qu’entendent toujours ses fidèles : Michel Suffran, Charles Dantzig, Xavier Darcos, Julien Clerc chantant « Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse… »

Impossible de passer par Bordeaux, sans voir bouger, à l’horizon, l’aile de cet archange foudroyé, sans murmurer avec lui : 

 

Diane, Séléné, lune de beau métal

ou encore Je ne veux que le vent, je ne veux que la mer… ou encore Car j’ai de grands départs inassouvis en moi

ou cet adieu aux trois-mâts : La mer vous a rendus à votre destinée

 

Gabriel Fauré, sur la fin de sa vie, découvre les poèmes de ce jeune mort, les met en musique, les confie à la grande voix de Charles Panzera.  Succès total.  Perfection.  Chance, pour des textes inoubliables et pourtant oubliés, d’être maintenus à la surface du temps…

 

L’horizon chimérique, tout le monde dit que c’est de Fauré.  Mais nous, les poètes, revenons en secret sur nos pas, afin de retrouver, le long des quais, entre les hangars à vanille et les masques de pierre ornant les façades, l’adolescent d’autrefois, l’enfant des fleuves qui rêvait de mer et qui, le premier, donna à ce ciel le titre d’Horizon chimérique.


 

Simone Dufay