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Catégorie : Articles

Posons bien les données concrètes du problème... en rappelant à nos chers lecteurs combien ils sont concernés puisque l’argent du contribuable finance l’opération : le festival Présences de Radio France (22e édition en 2012) consiste à dédier une considérable série de concerts (14 en six journées, cette année) au culte d’un seul compositeur (assorti de quelques « sparring-partners »), tous événements radiodiffusés, accompagnés d’une brochure-programme d’un réel intérêt documentaire, bénéficiant d’une formidable campagne de communication, et concentrant en un haut lieu parisien (ce fut naguère la Maison de la Radio, c’était cette année le Théâtre du Châtelet, d’ailleurs trop grand pour un auditoire... clairsemé) la possibilité de donner plusieurs « premières » en l’espace de quelques jours.  Autrement dit, pendant qu’un seul, élu d’on ne sait quels arbitres des élégances (ou plutôt, on ne le sait que trop !), bénéficie de cette débauche de moyens (et de revenus pour l’impétrant !), cent autres compositeurs, guère inférieurs en mérite musical,  peuvent à bon droit le jalouser.  Si encore cette chance distinguait le génie du siècle !  Mais c’est rarement le cas, et l’on s’amuse d’entendre dans les couloirs de fidèles-z-auditeurs évoquer avec une moue dédaigneuse de précédentes éditions.  À dire vrai, ce somptueux cadeau ne manque pas d’effets pervers : il faut en effet une carrure exceptionnelle pour résister à l’étalage surabondant de tant de fruits issus d’un même cerveau, et une telle programmation n’a pas sa pareille pour faire ressortir les défaillances ou les trucs d’un compositeur, et pour dégonfler bien des inconsistances.

 

Cette année, Oscar Strasnoy (natif de Buenos Aires), à seulement 41 ans, bénéficiait de cette rétrospective.  Il en ressortait que sa veine théâtrale domine incontestablement la palette de ses autres talents.  Qu’il s’agisse du Bal, d’après Irène Nemirovsky, ou de Geschichte d’après Gombrowicz, l’art satirique dans la dénonciation des travers bourgeois passe par une incisivité dans les dialogues qui appelle de réelles performances de comédiens de la part des chanteurs.  Le langage ne présente aucune « griffe » novatrice, mais à quoi servirait de révolutionner la manière musicale si l’impact scénique devait s’en trouver dilué !  On saluera les interprètes desdites œuvres : la caricaturale famille de parvenus campée par Miriam Gordon-Stewart, Trine Wilsberg Lund, Chantal Perraud, Fabrice Dalis dans Le Bal (où la projection de non moins caricaturales planches dessinées par Hermenegildo Sabat compensait les limitations de la version de concert), puis le défi relevé, dans la mise en scène de Titus Selge  pour Geschichte, par les six chanteurs a cappella (autant dire : du trapèze sans filet) des Neue Vocalsolisten de Stuttgart avec, en vedette, le contre-ténor Daniel Gloger déjà entendu la veille, campant une autre famille où se dessine la parabole des vices du totalitarisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour le reste, Oscar Strasnoy « abuse du droit de citation », aurait dit ironiquement Florent Schmitt, et nous abreuve de partitions construites sur l’inspiration d’autrui (voilà une pratique rentable pour gagner du temps... et de l’argent !).  Y passent – bien malgré eux – J.S. Bach, Paganini, Purcell, des collages d’emprunts à Mozart, Beethoven, Schumann, Mahler, Stravinsky et à bien d’autres encore, etc., etc.   Mais le traitement de l’orchestre dans Sum révèle la vacuité de l’inspiration personnelle, et les bribes de mots entre les bribes de notes que doivent sortir les musiciens jouant Ecos (c’est commode pour les instrumentistes à vent !) ne font que masquer l’absence de consistance sous un snobisme d’extravagance.

 

Il y eut pourtant un grand moment, dans ce festival : après avoir entendu l’Ensemble 2e2m rater (au CRR de Paris où une création de Martin Matalon et Capriccio de Janáček en firent les frais, ce qui est fort fâcheux) ou moyennement réussir (à Présences) plusieurs concerts d’affilée, on respira une grande bouffée de talent à l’écoute des membres de l’Ensemble Zellig.  Autant il ne reste de la flûte que le souffle mais guère de son chez 2e2m, autant la flûtiste Anne-Cécile Cuniot constitue l’un des atouts de Zellig, aussi séduisante par la maîtrise des modes de jeu que par la rondeur expressive de sa sonorité ; ses camarades ne lui sont en rien inférieurs : le violoniste Marc Vieillefon, la violoncelliste Silvia Lenzi, le clarinettiste Étienne Lamaison, et le pianiste Jonas Vitaud qui fit montre d’un toucher infiniment délicat dans la ciselure et d’une présence puissante par ailleurs.  En effet, l’Ensemble Zellig passait du travail de délicatesse minimaliste requis par Naipes de Strasnoy et Sinfonien de Vincent Manac’h, à l’inexorable violence de Gallop du Japonais Masakazu Natsuda, l’œuvre la plus personnelle et  la plus... frappante (au propre comme au figuré) de cette programmation contemporaine, d’un impact aussi physique qu’une séance d’arts martiaux, et conduite comme telle par le compositeur.  Ce concert offrait en seconde partie une interprétation d’anthologie du Pierrot lunaire de Schoenberg, sous la direction d’Oscar Strasnoy soi-même, avec Ingrid Caven en diseuse de cabaret.  Débarrassée de tous les débats conceptuels qui s’affrontèrent, de Schoenberg à Boulez, autour de la manière de traiter le Sprechgesang, la lumineuse vision des artistes de ce 15 janvier 2012 ramenait l’œuvre à ses sources, c'est-à-dire à une déclamation de cabaret enracinée dans une époque où la diction même des acteurs de théâtre parlé se moulait sur des effets mélopéiques et des modulations dynamiques aujourd’hui tombés en désuétude.  La voix d’Ingrid Caven passait de miaulements en griffures, d’accents de tragédienne en minauderies de petite fille, au gré de poèmes dont on redécouvrait la portée symboliste autant que l’expressionnisme.  Tous les instrumentistes de l’Ensemble Zellig apportèrent à cette partition, si souvent condamnée à l’aridité par les interprètes des générations antérieures, la fraîche jeunesse d’un regard l’intégrant désormais à l’échelle de l’histoire, donc capable de la parer avec liberté du plus attentionné modelé dans le galbe de la musicalité des lignes.  Du coup – effet non désiré par les programmateurs, j’imagine – Pierrot lunaire imposait son indétrônable modernité, frottée aux sinuosités des virages esthétiques, par-delà les balbutiements de jeunes compositeurs qui n’auront ni son audace révolutionnaire, ni son universalité pour résister au passage du temps.

 

 

 

Dans un tout autre répertoire, la scène de Salle Pleyel s’ouvrait à la présence des jeunes  espoirs venus de l’Est, auréolés des lauriers du Concours Tchaïkovski (21 janvier 2012).  Le 1er Prix de violon n’ayant pas été attribué en 2011, on nous présentait deux binômes piano-violoncelle fort contrastés.  Le premier, Ivan Karizna à l’archet et Alexander Romanovsky au clavier, affichait un jeu bien convenable de bons élèves, mais dénué d’invention et d’élan.  Puis vint la deuxième équipe, Narek Hakhnazaryan au violoncelle et Daniil Trifonov au piano, et l’imagination prit le pouvoir : le public, qui leur fit une ovation, ne s’y trompa guère.

 

 

 

 

Daniil Trifonov ©DR

 

 

 

 

 

Qu’il s’agisse du Pezzo capriccioso de Tchaïkovski, de l’Élégie de Fauré, ou des cascades de virtuosité déployées par Paganini au long des Variations sur un thème du Moïse de Rossini (évidemment conçues pour le violon, mais adaptées au violoncelle par Pierre Fournier), les deux artistes surent faire un sort à chaque esthétique, avec un égal engagement.  En deuxième partie, Daniil Trifonov (20 ans), qui avait été couronné « Grand Prix » du concours, toutes catégories confondues, revenait seul en scène.  Concertiste déjà lancé, il séduit par une plasticité du jeu, habile à sculpter les évolutions de la sonorité ; il n’est que de le voir approcher le clavier avant d’attaquer la première note pour comprendre que le son, formé à l’intérieur de son être, va se communiquer par la caresse à son prolongement d’ivoire et d’ébène.  Ainsi traités, les Reflets dans l’eau de Debussy flottaient dans l’immatérialité la plus poétique.  Un vainqueur de concours international doit s’exhiber dans un cheval de bataille, alors les Études op. 10 de Chopin firent l’affaire. La vivacité des intentions d’interprétation permet à Daniil Trifonov de capturer l’attention du public, et les études de légèreté offrirent la plus éloquente démonstration de son toucher.  Les études de puissance furent traitées... à la russe, je veux dire selon le défaut commun aux Russes lorsqu’ils s’emparent de Chopin avec une poigne musclée mais par trop extérieure (une malheureuse valse du même, violentée en bis, subit les derniers outrages !) : peut-on demander à un Russe d’endosser les états d’âme de l’étude « révolutionnaire », alors même que c’est contre les Russes que les Polonais se soulevèrent en 1830 ?  Mais les acclamations du public consacrant le panache, on se dit qu’il va falloir à ce jeune homme exceptionnellement doué une grande force de caractère pour cultiver le précieux sillon de sa musicalité la plus raffinée, et résister aux sirènes des succès faciles remportés au détriment de l’approfondissement sensible.  Combien de jeunes virtuoses ont-ils succombé à la griserie que leur procuraient leurs formidables moyens, et freiné d’autant la maturation de leur réflexion d’authentique interprète !

 

C’est à ces considérations que l’on s’abandonnait en écoutant le cheminement vers les  profondeurs qu’accomplit de plus en plus intensément Jean-Marc Luisada, convié à se produire dans le cadre aussi somptueux pour l’œil qu’inadapté pour l’oreille du Musée Jacquemart-André (21 janvier 2012) : un artiste de sa maturité n’a point peur d’habiter les étendues parfois désertiques de la Sonate « Reliquie »  D. 840 de Schubert, et nous invite – après tant d’exhibitions de l’Année Liszt – à une relecture des replis dramatiques de la Sonate en si mineur.  L’esprit a pris le pas sur la main, et ce qu’il nous enseigne (et enseigne à ses élèves) bouscule les habitudes pour nous ramener à l’essentiel : analyser la partition d’un œil neuf, débarrassé des clichés.  Son bis ne devait rien à la virtuosité mais tout à l’intériorité : l’Élégie en lab majeur – guère plus d’une page, mais harmoniquement si caractéristique – de Wagner.