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Catégorie : Articles

Maurizio Pollini fête ses 70 ans.  Se souvient-on de son premier concert parisien, dans les années 1970, donné dans de bien curieuses circonstances ?  Une répétition générale publique du Requiem de Verdi par les Berliner Philharmoniker, dirigés par Karajan, ayant mal tourné, après que le chef eut décidé d'en écourter le travail, et le public ayant fait savoir haut et court, démonstration à l'appui, qu'il allait tout casser, la direction de la salle de l'avenue Montaigne prit la décision, pour calmer les esprits, de distribuer gratis des billets pour le concert du soir, où devait se produire un jeune pianiste, quasi inconnu alors...  C'est ainsi que Pollini faisait salle comble dès son premier rendez-vous avec Paris, et un triomphe.  Ses apparitions depuis lors, là comme à la Salle Pleyel, sans compter le grand amphi de la Fac de Droit de la rue d'Assas, ont toujours été saluées par l'immense satisfaction d'un public fidèle, qui aime cet homme, d'apparence timide, capable, lorsque devant le clavier, de transfigurer la musique.  Ayant à peu près tout abordé, il s'est lancé, depuis quelques années dans des projets thématiques, rapprochant, en un même geste interprétatif, compositeurs adoubés et musiciens contemporains. Les « Progetto Pollini », puis « Pollini Perspectives » devaient apporter aux récitals cet esprit de renouveau, un brin provocateur en apparence, que Pollini adore distiller.  La présente série de « Pollini Perspectives », débutée fin 2010, et qui se poursuivra jusqu'en 2013, en est à sa deuxième étape.  Parallèlement, DG, la maison de disque attitrée du pianiste, publie un nouveau CD et plusieurs rééditions de ses interprétations marquantes.  Bon anniversaire donc, maestro !

 

 

 

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Pollini rapproche Beethoven & Stockhausen à la Salle Pleyel

 

La foule des grands événements, et une brochette de ministres, prenaient d'assaut la Salle Pleyel, pour le concert Beethoven / Stockhausen.  Ce voisinage n'est pas nouveau chez Pollini.  Ne l'avait-il pas imposé, lors du mémorable concert donné à Assas, aux débuts de sa carrière parisienne !  Son apparition, en mitaines, pour déchiffrer quelques Klavierstücke de l'enfant terrible du contemporain allemand, avait surpris autant qu'intrigué.  Pollini est fidèle en amitié artistique, et récidive donc quarante ans après.  Et courageux, mais logique avec lui-même, il place ce compositeur en seconde partie, démarche presque impensable il y a seulement une décennie.  N'étaient quelques défections, les auditeurs demeurent fidèles au poste, et même nos ministres occupés.  Au nombre de dix, les Klavierstücke, dont la composition a débuté en 1952, ont marqué l'histoire du piano de la seconde moitié du XXe siècle.  Leur modernité, qui dérangea tant à leur création, est aujourd'hui presque digérée.  Le Klavierstück X, écrit à l'aube des années 1960, est pourtant tout sauf aisé à appréhender.  Il constitue pour l'auteur l'aboutissement d'un processus de recherches sur la matière pianistique, et propose une nouvelle manière d'aborder le débat entre « ordre et désordre relatif », un des fondements de sa démarche intellectuelle.  On perçoit un travail sur le silence,  ménagé au milieu de traits qui vont du martèlement le plus sauvage au trille d'une impalpable discrétion.  Les phrases ou bribes de phrases s'enchaînent ou s'interrompent de manière aléatoire, le clavier étant utilisé dans son entièreté pour créer des sonorités de l'extrême.  Surtout, Stockhausen privilégie l'effet de résonance, directe par l'usage de la pédale, voire indirecte, alors qu'une note ou un groupe de notes sont  légèrement effleurés, le pianiste retenant le son, penché sur la gauche durant plusieurs secondes.  Le jeu exigé de l'interprète est autant physique que proprement musical, car il lui est demandé de déployer une force tellurique dans les aplats des poignets, et même des bras, comme dans le touché des doigts.  Pollini, en terrain connu, nanti de mitaines plus discrètes que naguère, déploie une rigueur à toute épreuve et on ne peut que saluer la performance.

 

 

 

 

 

 

 

 

La première partie du concert était consacrée aux Sonates n° 24, 25, 26 et 27 de Beethoven. Composées entre 1807 et 1810, les trois premières sont de proportions restreintes et moins visionnaires que leurs immédiates sœurs, « Waldstein » et « Appassionata ».  Pollini les aborde sur le versant preste, ménageant un sentiment d'urgence permanent, qui souvent ne laisse pas à l'auditeur le temps de se reprendre.  Cela surprend.  Pas tellement, lorsqu'on sait combien le pianiste voit dans le maître de Bonn un moderne.  L'impression s'amplifie même dans la Sonate n°26, dite « Les Adieux », du nom donné au premier mouvement de celle qui est la seule, parmi les 32, à prévoir un programme.  Dédiée à l'Archiduc Rodolphe, cette pièce a des relents héroïques, patriotiques presque, dans son premier mouvement.  Pollini en livre toute la nouveauté des modulations, passant de l'adagio à un allegro très tendu.  La deuxième séquence, « L'absence », très courte, libère une morne tristesse, combattue par des bouffées optimistes.  Le final, marquant « Le Retour », sera virtuose, surtout dans le tempo fort rapide pris par Pollini.  La vision dramatique est plus que sous-jacente.  Elle est plus affirmée encore dans la Sonate n°27, alors que Beethoven livrait son Fidelio, repris de sa précédente Léonore : y fleure un esprit proche de l'opéra, d'expressivité exacerbée, de lyrisme intense, en particulier au deuxième mouvement, marqué « pas trop vite et très chantant ».  Pollini porte ici à l'extrême le questionnement de la musique de Beethoven.  Sa vision est à l'opposé d'une lecture empruntée au classicisme viennois.  Le résultat sonore étonne, jeu implacable, traits presque boulés à maints endroits.  Et dérange incontestablement.  Car, comme il le fait en proposant la pièce de Stockhausen, Pollini ne cherche pas la facilité, non plus que la séduction d'un jeu léché et séduisant.  Mais on est emporté dans ce tourbillon, entraîné par cette conception intellectuellement engagée, portant sur l'essence même du geste beethovénien.  Au final, un concert étrange où est exigée de l'auditeur une démarche d'adhésion plus que d'assistance à un événement pour se faire plaisir.

 

 

 

 

 

Johannes BRAHMS : Concerto n° 1 pour piano et orchestre op. 15.  Maurizio Pollini, piano. Staatskapelle Dresden, dir. Christian Thielemann.   Universal/DG : 477 9882.  TT : 45'50.

 

Pollini aborde ce concerto au disque pour la troisième fois.  Après le partenariat avec Böhm et les Viennois, puis avec Abbado et les Berliner, le voici en compagnie de Thielemann conduisant l'orchestre de la Staatskapelle de Dresde.  Une réunion improbable, tant les deux musiciens sont, a priori, différents, l'intellectuel pianiste, scrutant le tréfonds, un chef instinctif, très expansif.  Mais comme dans bien des cas, événement aidant, la mayonnaise prend.  Cette exécution a, en effet, été saisie live lors du Musikfestspiele de Dresde, au printemps 2011.  Une constatation s'établit d'emblée : enhardi par la dimension symphonique de l'œuvre, le chef impose une vision d'un ambitus extrême, confectionne une écrin grandiose.  La patine sonore de la légendaire phalange saxonne favorise cette approche, dispensant un fondu mordoré, bien timbré, d'une rondeur magnifique.  Ce qui va influer sur la manière dont Pollini appréhende la pièce, où le piano est souvent intimement mêlé à l'orchestre.  Le maestoso, très retenu par Thielemann, s'appesantit sur la ligne de basse, cette pédale grave des cordes que prolongent les timbales.  Le soliste s'y développe avec aise, laissant cohabiter les plages de réflexion et les phases héroïques, que Brahms a voulu tourmentées dans leurs contrastes de rudesse et de tendresse.  L'adagio livre une méditation passionnée, quasi religieuse, introduite par un flux orchestral ppp, puis s'enflant en une forme de choral.  Le piano, qui fait une entrée discrète, va développer une ligne simple sur fond d'harmonie des cuivres et une sourdine des cordes graves.  Là encore, la battue lente, quasi contemplative, du chef souligne la résonance de l'orchestre brahmsien, élargit le spectre.  Le piano de Pollini en acquiert une consistance plus charnue, qui confère au discours une aura quasi mystique, ce que la péroraison avec ses cascades de trilles, porte à l'emphase.  Le contraste n'en est que plus marqué avec le rondo final.  La puissance retrouve ses droits, l'indication allegro sa juste gaieté, et le jeu de Pollini, triomphant d'une certaine rusticité, sa transparence italienne.  Le grand thème lyrique qui en forme le centre, s'élève sans pathos, toujours préoccupé cependant qu'il est de cette largeur de ton qui caractérise, décidément, cette exécution.  Le passage fugué est un modèle de travail orchestral et la cadence a fière allure.  Une interprétation d'un romantisme marqué, qu'on n'attendait pas de la part de Pollini, dissemblable des deux autres citées.  Restituée par un enregistrement d'un étonnant relief.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pour raviver l'attention sur la production, immense, de Pollini au disque, DG saisit l'occasion de l'anniversaire du pianiste, et des 40 ans de leur indéfectible collaboration, pour remettre sur le marché ses interprétations bien connues.  En trois coffrets.  

 

 

 

     

 

 

 

 

 

Pour célébrer Chopin, son compositeur favori, est proposé l'ensemble de ses disques de ce compositeur, pour la plupart de référence, dont les parutions se sont échelonnées entre 1972 et 2008.  Ils comportent des gemmes, tel ce premier CD renfermant les Préludes op. 10 et op. 25, qui révélaient l'art suprême de Pollini, transfigurant une technique autre que brillante, ou les Polonaises, d'un geste si sincère, ou encore les Nocturnes, une somme, qui eu égard à la clarté du jeu et à sa profondeur de vue, enthousiasma lors de sa sortie (8 CDs Universal/DG : 477 9908).  Un autre coffret, passionnant, renferme ses interprétations d'œuvres du XXe siècle : de Stravinsky, son tout premier disque, à Prokofiev, de Bartók à la Seconde École de Vienne, Berg, Schoenberg, Webern.  Debussy aussi, auquel Pollini ne viendra que tard, mais combien moderne dans la conception.  Enfin Boulez et les autres « modernes », Luigi Nono, tout comme Giacomo Manzoni qui écrit encore pour lui dans le cadre des « Pollini Perspectives ».  Le Concerto pour piano de Schoenberg comme les deux premiers de Bartók, tous dirigés par l'ami Abbado, figurent haut dans la discographie (6 CDs Universal/DG : 477 9918).  De Debussy, il nous doit encore le Livre II des Préludes.  Enfin, sous le titre « L'art de Maurizio Pollini », un digipack de trois CDs livre la quintessence, un florilège d'interprétations choisies par le pianiste lui-même, représentatives de sa  manière : outre diverses pièces solo de Chopin, Stravinsky, Webern, mais aussi de Bach, Debussy et Liszt, on y retrouve avec joie cet « Empereur » flamboyant, accompagné avec tant de tact par Karl Böhm, qui le chérit vite, sa propre vision, piano et direction, du 24e Concerto de Mozart, et, une rareté, le premier de Chopin, capté à Varsovie, lors du concert final du prestigieux Concours Chopin de 1960, où il raflera le premier prix.  Les disques sont accompagnés d'une riche documentation et d'une belle iconographie, ainsi que du rappel de sa discographie complète chez DG (3 CDs Universal/DG : 477 9529).