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Catégorie : Articles

A Christmas Carol de Charles Dickens

 Le carol, dont les origines sont à la fois très anciennes et très complexes, est devenu, grâce à Charles Dickens (1812-1870), entre autres, non seulement un chant de Noël extrêmement populaire mais également l'occasion de montrer en quoi consiste véritablement la charité non sentimentale. Son chef-d'œuvre littéraire, écrit pour le Noël 1843, a suscité nombre de vocations musicales, folkloriques autant que savantes. Pensons notamment à la très belle mise en musique de Ralph Vaughan Williams (1872-1958). Pour les Britanniques, Noël revêt une autre signification que celle, rudimentaire pour le moins, qui consiste à manger outre mesure jusqu'à s'en rendre malade. C'est alors que le folklore prend son authentique dimension hélas oubliée en de nombreux autres lieux. Ainsi, se trouver à Londres durant la riche période de l'Avent correspond à une belle récompense pour ceux qui savent apprécier le sens profond du carol. L'adaptation réalisée pour le théâtre, au Noël Coward Theatre de Londres, par Patrick Barlow relève aussi de l'accomplissement le plus parfait : dramaturgie de haut niveau grâce, notamment, à la présence du grand comédien anglais Jim Broadbent, dans le rôle éminent de d'Ebenezer Scrooge, musique charmante, au sens étymologique de ce mot, grâce à l'intelligente adaptation du corpus de carols anglais qui se chantent aussi bien dans les églises que dans les pubs. Décors, acteurs-chanteurs, humour, sentiments … voilà tout ce que l'on désire et que l'on obtient dans un théâtre du West End, non loin du beau sapin norvégien de Trafalgar Square.

 

 

The Mikado or The Town of Titipu de Gilbert & Sullivan

 


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Ce type de répertoire lyrique est unique en son genre. Il est essentiellement dû au talent fort imaginatif de l'auteur dramatique londonien Sir William Schwenck Gilbert (1836-1911) et du compositeur et chef d'orchestre Sir Arthur Seymour Sullivan (1842-1900), d'origine irlandaise. Comment définir une telle œuvre ? Il s'agit d'un opéra dont l'esprit est celui que les Anglais désignent par le mot d'entertainment. Autrement dit, le « véritable English national opera ». Le livret de Gilbert est certes divertissant, comique, bien que la musique charmante, extraordinairement mélodique de Sullivan exprime un ton profond et même très émouvant. Ainsi en témoigne la très belle ouverture. Un tel ouvrage ne saurait, en l'occurrence, être qualifié d'opéra-comique ou d'opérette si l'on s'aventurait à en traduire sa spécificité en français. Par ailleurs, Sullivan – compositeur du cœur et non de la tête selon ses propres dires – peut être considéré, sans aucun doute, comme l'une des personnalités les plus remarquables de la musique anglaise. Les écritures du texte et de la musique sont très exigeantes pour les interprètes. Ces derniers étaient en tous points excellents. L'ambiance de l'English National Opera situé au Coliseum Theatre, St Martin's Lane, à quelques pas de Trafalgar Square, est chaleureuse, de même que le public conquis d'avance. Il connaît ce répertoire par cœur car il s'inscrit dans une longue tradition dont le masque, le ballad opera ou le glee sont les ancêtres les plus probants. The Mikado a été créé, au Savoy Theatre, le 14 mars 1885.

 


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L'action se situe au Japon dans la ville imaginaire de Titipu, au bord de la mer. L'intrigue est fantasque : le second trombone de la fanfare, Nanki-Poo, fils déguisé du Mikado [nom archaïque pour l'Empereur du Japon], a eu le malheur de tomber amoureux de la jolie Yum-Yum. Mais le flirt, proscrit dans ce pays, est passible de la peine de mort ! Rien que cela. Rassurons-nous, tout finira pour le mieux après maintes péripéties car il s'agit d'une farce et non d'une horrifique tragédie. L'ouvrage jongle, en quelque sorte, avec de nombreux motifs : l'amour, la mort, la justice, l'impermanence du bonheur, la beauté naturelle de même que l'illusion sur le monde. Musicalement, les chœurs, les arias, les ensembles vocaux, les ballets et les passages orchestraux sont à la fois éblouissants, dynamiques et touchants. J'apprécie particulièrement l'énergie du premier chœur, If you want to know who we are («Si vous voulez savoir qui nous sommes »). Derrière cette façade charmante, se trouvent l'engouement des Victoriens pour le Japon, de même qu'une critique, dans l'esprit de Hogarth, de certaines attitudes du monde victorien. La représentation londonienne à laquelle j'ai assisté a actualisé ces critiques qui n'ont pas manqué de ravir l'auditoire. La basse Robert Lloyd (Mikado), le ténor Anthony Gregory (Nanki-Poo) et la soprano Mary Bevan, notamment, ont été de grands acteurs et d'inoubliables chanteurs, naturels et maîtres de leur belle vocalité. Le chœur, les danseurs, l'orchestre dirigé par l'excellent Fergus Macleod ont soutenu l'ensemble avec une vigueur enthousiasmante. Quel beau spectacle de Noël, de haute qualité et sans prétention esthétique grâce à la lumineuse et humoristique mise en scène de Jonathan Miller. Exactement ce que souhaitaient Gilbert & Sullivan.

 

 

Musiques de scène shakespeariennes au Sam Wanamaker Playhouse et au Barbican theater

 


Pericles / DR

 

Il y a de nombreuses façons pour interpréter Shakespeare, notamment dans le vaste domaine de la musique de scène qui, à l'instar de la musique de film, ne devrait certes pas être considérée comme un art mineur. Claire van Kampen, Alex Baranowski et Paul Englishby se sont prêtés à cet exercice difficile. La première – dont j'ai déjà parlé dans cette même Newsletter – a imaginé Pericles (1608) musicalement. Cette pièce magnifique, tel un conte, est curieusement peu connue. Shakespeare l'a composée en collaboration avec le pamphlétaire et auteur dramatique George Wilkins († 1618). Claire van Kampen a une réelle puissance poétique lorsqu'elle accompagne la dramaturgie complexe de ces deux génies. Elle possède une excellente connaissance acoustique de la petite salle jacobéenne insérée dans le Globe Theatre, sur les bords de la Tamise. Ses musiciens dirigés par Adrian Woodward vont et viennent, frôlent le public éclairé uniquement par des chandelles. L'instrumentarium est d'une richesse incomparable : cornet à bouquin, flûte à bec, percussion, rauschpfeife, violon, guitare, oud, symphonie, théorbe, violone, viole, kantele. Les musiciens font corps avec les excellents acteurs largement dominés par l'extraordinaire Sheila Reid, interprète de l'immense poète médiéval John Gower († 1408), personnage qui introduit et commente chaque partie.

 


Cymbeline / DR

 

En revanche, dans le même lieu, la représentation de l'intéressant Cymbeline (1610), autre pièce mal connue, attribuée, cette fois, au seul Shakespeare, m'a déçu et sur le plan musical et quant aux acteurs que j'ai trouvé inhabituellement mauvais. En réalité, la musique d'Alex Baranowski associée à cet ouvrage est d'une rare vulgarité. Dès le début, avant même que la pièce ne commence, on entend un violoncelle gras entonner d'étranges et déplaisantes sonorités à faire détester cet instrument. Il est donc permis – et au demeurant fort intéressant – de s'interroger sur l'interaction entre le texte et sa mise en perspective musicale. En l'occurrence, ce fut catastrophique d'autant plus que deux jours auparavant, j'avais assisté à l'Henry V (1599) de la Royal Shakespeare Company, au Barbican.

 


Henry V / DR

 

Quelle différence abyssale de conception entre les acteurs du Globe et ceux de la RSC. Les premiers cèdent volontiers à l'euphorie gratuite tandis que les seconds approfondissent le sens et lui attribuent une véritable dimension épique. Je préfère vraiment cette approche même si je prends généralement du plaisir à assister aux représentations du Globe, par ailleurs stimulantes pour des pièces « italianisantes ». En ce qui concerne Henry V, Paul Englishby, associé à la RSC, a imaginé une musique discrète et puissante tout à la fois (soprano, bois, violon, guitare, trompette, tuba, percussion, claviers). La dramaturgie de cette History complexe était maîtrisée de manière parfaite. L'impressionnant Oliver Ford Davis incarnait le chœur avec une dignité exceptionnelle. L'ensemble des acteurs et musiciens mis en scène par Gregory Doran était admirable de puissance et de sincérité. L'ambiance moderne de Barbican est peut-être moins authentique que celle du Globe mais, en définitive, plus satisfaisante pour une compréhension positive de l'esprit shakespearien, hautement musical.

 

 

HengeMusic de David Owen Norris

 


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L'une des dernières partitions du très cultivé et imaginatif musicien qu'est David Owen Norris correspond, en réalité, à une expérience unique en son genre. Il a composé la musique pour laquelle le cinéaste Rob Lambert a réalisé un film également associé à de très beaux poèmes de Barney Norris. Il convient bien, en l'occurrence, de souligner qu'il ne s'agit pas de « musique de film » mais d'une musique essentielle qui inspire entièrement et fondamentalement un film. J'ai déjà évoqué, dans cette Newsletter, les œuvres du père et du fils et suis particulièrement heureux de présenter à nouveau des talents si originaux, si pétris d'émotion, de connaissance et de sensibilité. L'instrumentarium est composé d'un Quatuor de saxophones et de l'orgue. La partition évoque les Quatre Saisons. Commençant par l'hiver, je suis particulièrement sensible à des passages qui correspondent, par exemple, à un bel accord sur ut, ou encore à la pavane et galliard qui rappellent un passé spécifique à la musique anglaise de consort de violes, entre autres, sans pour autant sacrifier à un archaïsme formel. Je pense aussi à tel motif mélancolique de l'automne laissant s'exprimer le tune des saxophones avec une maîtrise exceptionnelle de beauté et de transcendance. Encore une fois, le langage de Norris, fait d'Englishness, est unique en son genre. Jamais il ne se répète formellement et, cependant, nous reconnaissons immédiatement sa Stimmung tellement attachante et réconfortante pour des oreilles qui refusent certains aspects de ce que d'aucuns nomment dogmatiquement « musique contemporaine ». Le titre – HengeMusic – renvoie aux sources de l'Humanité, aux circles de Knowlton, dans le Dorset, à la période néolithique ou Âge de Bronze. David Owen Norris comprend le langage symbolique. En associant la notion de cercle-mystère à celle de « paysage » (landscape) et au cycle des saisons, il met en évidence et exprime le fait que la musique est un « mythe sonore ». Les ruines de l'église normande, au centre du cercle, attestent, de surcroît, du lien essentiel entre les cultures. Le compositeur ajoute que « l'orgue représente le paysage et les forces de la nature tandis que les saxophones figurent l'Humanité, opérant les interventions humaines successives à travers les siècles ». Il attribue de l'importance à la nécessaire permanence de la quête de sens tout en sollicitant des disciplines aussi complémentaires que l'astronomie, l'archéologie, l'histoire, la géographie, la religion et l'histoire de la religion considérée non comme un dogme mais, encore une fois, comme un mythe. Quel merveilleux message de paix en ces temps si troublés. Les émouvants et naturels poèmes récités de Barney Norris ponctuent le discours tout en invitant à une simple et profonde réflexion.

 


Keble College Oxford / DR

 

Les interprètes – John Harle, Rob Buckland, Paul Stevens, Andy Findon (saxophones) et Sarah Baldock (orgue) – sont excellents. Une part d'improvisation, captivante, donne libre cours à leur imagination sonore. La création de HengeMusic eut lieu le 29 octobre dernier au Keble College d'Oxford dont David Owen Norris est Honorary Fellow. Ce faisant, ce compositeur hélas encore inconnu en France a non seulement contribué à la création musicale la plus édifiante mais aussi à la diffusion de la connaissance grâce à son sens inné de la pédagogie.

 

 

James Lyon.