Que la musique de Karol Beffa (*1973) fasse vibrer les échos les plus discrètement profonds de notre siècle, la variété des interprètes qui la donnent à entendre et le nombre des institutions qui en couronnent les mérites le disent assez. Là, évidemment, n'est pas l'essentiel. Il y a quelques mois, masqué par l'ombre protectrice d'une petite salle des Hautes-Alpes où le compositeur-improvisateur-interprète se produisait en duo, je songeais au vieil ami disparu, à Serge Nigg. Plus précisément à notre conversation relative à Karol Beffa, cet étonnant jeune musicien dont le hasard nous avait permis, à des titres divers, de tôt découvrir les mérites.

Notant que le caractère le plus plaisant de la vie musicale française n'était autre que son individualisme, son hostilité déclarée au despotisme esthétique, Serge Nigg (admirablement placé pour en juger !) aimait à rappeler que les Rameau, Berlioz, Debussy, Ravel… avaient toujours été des solitaires mal compris, des perturbateurs, étrangers à tout esprit de concession. Sans Berlioz, notait-il, qu'eût été l'orchestration des grands Allemands du second XIXe siècle, de Wagner à Richard Strauss ? Et les grands compositeurs du XXe siècle n'ont-ils pas, tous, contracté une dette particulière à l'endroit de Debussy, sauveur de la musique à une époque où elle risquait de sombrer dans la grandiloquence ? Parmi les noms des jeunes compositeurs commençant, en ce début de troisième millénaire, à émerger, ce n'est donc pas un hasard si celui de Karol Beffa nous était alors apparu comme distinctif d'un mouvement faisant litière d'une dictature très parisienne, aussi mortifère que pérenne depuis plus d'un demi-siècle.


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Sans doute la brillante et très éclectique formation reçue par le jeune Beffa n'est-elle pas étrangère à la formidable leçon de liberté dispensée par sa magnifique musique. Il me souvient (comme assurément à tous les enseignants qui eurent la bonne fortune de le découvrir sur les bancs de leurs amphithéâtres) que ce jeune aspirant à la gloire musicale manifesta tôt une indépendance intellectuelle et esthétique des plus réjouissantes, aux antipodes des ukases d'une cour encore toute-puissante au soir du XXe siècle. « En musique, écrivait Xenakis, il ne sert à rien de faire de la théorie, il faut faire de la musique ». Que ce mot me soit revenu lors d'une audition du concerto pour alto de Beffa (supérieurement restitué par Arnaud Thorette), je ne saurai exactement dire pourquoi. Mais, indépendamment de la pure émotion dispensée par ce chef-d'œuvre d'élégiaque et vigoureuse mélancolie, j'y ai retrouvé ce message nostalgique qui, ciblant les frontières de l'inaccessible, immerge soudain l'auditeur dans la houle du pays d'autrefois, qui est aussi celui de demain. Enfant, c'est à Berlioz que je demandais ces clefs, adolescent à Varèse ; au temps de la grande maturité, quel soulagement (après tant d'années de doutes et de souffrances) de découvrir que les passeurs d'éternité n'ont rien abdiqué de leur mission, même si, dans le grand fracas de notre monde en surchauffe, ils sont peut-être moins faciles à repérer qu'autrefois !

Pour rester dans la sphère concertante (puisque la musique reste avant tout la résolution de conflits indéchiffrables), c'est tout l'enregistrement d'Into the dark (Karol Beffa, piano ; Karine Deshayes, mezzo-soprano ; Arnaud Thorette, violon, alto ; Emmanuel Ceysson, harpe ; Johan Farjot, direction – CD Aparté) auquel l'auditeur s'affrontera avec la certitude d'y rencontrer ce qu'il n'attendait pas. Rien de plus déroutant, dans ce climat d'intense séduction sonore, que ce cheminement subtil entre les deux abîmes de la complaisance spéculative et de la résurgence lyrique. Pour Karol Beffa (qui a peut-être eu la grande chance de ne pas naître vingt ans plus tôt), le problème d'étonner à tout prix (si caractéristique des années 60 !) ne s'est pas posé. Moins préoccupé de chercher que de trouver (Masques, CD Triton, 2009), il excelle en tout domaine avec une aisance confondante, brillant au clavier, profond devant la table de composition (Concerto pour trompette, CD Indesens, 2015), virtuose dans sa confrontation avec les univers parents (plus particulièrement le jazz), inégalable au jeu de l'invention spontanée (Improvisations, CD Intrada, 2008). L'inspiration ? Sans doute. Cette "terrible inspiration" qui visite sans être invitée, et dont l'univers boulézien avait déjà fait (au temps lointain où l'auteur de ces lignes était sagement assis dans la caverne du gourou) son premier repoussoir, témoignant, à défaut de mieux, d'une louable lucidité en fixant à la musique des limites au-delà desquelles il se savait perdu. Aux antipodes, donc, de la vigoureuse déclaration du grand Varèse brocardant les "petits épiciers" de la composition et annonçant les belles heures d'un art régénéré : « Le triomphe de la sensibilité n'est point une tragédie. Que la musique sonne ! ». Il y a un demi-siècle que le magnifique Edgar nous a quittés et sa musique est plus vivante que jamais ; il me plaît de croire que, pour celle de Karol Beffa, l'avenir aussi dure longtemps...

Découvertes…

Faute de connaître le catalogue complet des œuvres de Karol Beffa (dont j'imagine qu'il a déjà dépassé les cent numéros), je ne puis qu'attirer l'attention du lecteur sur un certain nombre de partitions d'un intérêt souvent exceptionnel : Six études pour piano, Gravitations, pour clarinette, Mirages pour piano à quatre mains, Passacaille pour orgue, Sarabande et Doubles pour piano, clavecin ou clavicorde, Subway pour trompette et piano, Elévation pour piano et quatuor à cordes, Concerto pour alto et orchestre à cordes, Into the Dark pour piano et orchestre à cordes, Concerto pour harpe et orchestre à cordes, Rainbow pour piano et orchestre à cordes, Six mélodies pour voix et piano, Nuit obscure pour orchestre à cordes et voix…