Mes longs et fréquents séjours londoniens me donnent l'occasion d'assister à des événements exceptionnels. L'un d'entre eux, à St Paul's Church, Covent Garden, était consacré à l'exécution de trois œuvres majeures de la musique anglaise de notre époque. David Owen Norris (*1953) – sur lequel j'ai déjà écrit un article en novembre 2013, dans cette même Newsletter(1) – faisait entendre son Concerto pour piano en Ut, interprété par lui-même de manière extraordinaire de finesse et d'énergie imaginative, sa Fantasia upon a suffragist song by Sir Hubert Parry(2), Turning Points, For choirs, children's choir, STB soloists, one or two pianos, electric guitars, brass band, organ & orchestra ; puis, pour conclure, sa Symphony. Ce concert était donné en la très hogarthienne(3) St Paul's Church de Covent Garden.

Placé sous le patronage de l'actuel Duc de Wellington et du Professeur Anne Curry, il était donné par l'excellent, jeune, dynamique et intelligent Orchestra of St Paul's dirigé par le remarquable Ben Palmer, par ailleurs compositeur, arrangeur et orchestrateur. Pour moi qui me consacre, musicologiquement et hymnologiquement, à la musique anglaise, celle de Norris correspond bien au concept de l'Englishness auquel j'ajouterai volontiers le néologisme de Norrisness, tant son langage, sa pensée musicale sont uniques. Esprit vif et indépendant, hautement cultivé et pourvu d'un humour que Dickens n'aurait certainement pas renié, David Owen Norris témoigne d'une belle tolérance et ouverture d'esprit sans pour autant tomber – thank goodness – dans le snobisme esthétique aussi pédant qu'arrogant qui, hélas, est trop souvent attaché à ce que d'aucuns nomment étrangement « musique contemporaine ». Ce superbe concert était, de surcroît, attaché à la célébration du six centième anniversaire de la Bataille d'Azincourt qui a opposé, le vendredi 25 octobre 1415, le roi d'Angleterre Henry V (1387-1422) au roi de France Charles VI (1368-1422). Le Concerto pour piano de Norris est construit à partir d'une « discussion » entre le soliste et l'orchestre sous la forme d'une véritable dramaturgie. Elle témoigne, sans conteste, de la Norrisness déjà évoquée selon laquelle la composition doit essentiellement s'appuyer sur une réflexion où l'éthique joue un rôle fondamental. Les références populaires (Country Dance) – ainsi dans le Finale – constituent toujours une source importante pour Norris qui, ce faisant, se situe dans la lignée de ses grands prédécesseurs tel Ralph Vaughan Williams (1872-1958) avec lequel il partage ce bel équilibre entre esprit et intellect comme l'atteste l'imagination mélodique portée par une harmonie originale, non dogmatique, et un rythme le plus souvent roboratif. La tonalité d'Ut Majeur affirme avec énergie – comme le précise le compositeur, soucieux d'une herméneutique sonore – son droit de seigneur. Les différents motifs s'entrelacent, s'opposent, discutent, mettent en perspective. Science et inspiration sont désormais complémentaires. Ce magnifique Concerto a été créé le 27 mai 2008 dans le cadre de l'English Music Festival à Dorchester Abbey, dans l'Oxfordshire. Norris dirigeait alors, de son piano, le Southern Sinfonia. Très heureusement, l'œuvre sera enregistrée en janvier prochain pour la BBC.

Turning Points, en six mouvements, est l'une des partitions les plus extraordinaires qu'il m'ait été donné d'entendre. Il s'agit d'une Celebration of Democracy en référence à trois dates et événements emblématiques de l'histoire anglaise : 1215 pour la Magna Carta(4), 1415 pour Azincourt, et 1815 pour Waterloo. L'intitulé de l'œuvre est, à cet égard, fort explicite : Celebrating the values of Democracy, Turning Points is a piece for many occasions, of private rejoicing or of public solemnity, in any year, at any time, and (its eclectic libretto being drawn from French, German & American sources as well as British) in any country. Le livret renvoie, de la sorte, à des textes et des personnalités d'envergure tels que la Déclaration américaine pour l'indépendance, au poète écossais Robert Burns (1759-1796), aux dépêches du Duc de Wellington (1769-1852), au fameux discours (Gettysburg Address,1863) prononcé le 19 novembre 1863 par Abraham Lincoln (1809-1865), aux paroles de Sir Winston Churchill (1874-1965), de Martin Luther King (1929-1968), de la courageuse et combative Malala Yousafzai. Le célèbre Agincourt Carol, composé peu après la bataille afin d'accueillir Henry V à Londres, associé au motet de louange Princeps serenissime, pour deux et trois voix, constitue un motif essentiel de l'architecture sonore. De même que le song de Parry You'll get there (1912) (5) pour lequel le suffrage des femmes était une préoccupation de premier ordre. La mélodie, comme toujours chez Parry, en est magnificent comme le précise bien Norris dans les notes détaillées et passionnantes de son programme. Le premier mouvement (Battles & Manifestos) fait notamment allusion aux dramatiques moments de la Terreur à partir desquels on entend le slogan révolutionnaire « Liberté, égalité, fraternité » marqué par la dissonance sous toutes ses formes. Le deuxième mouvement (Lament) cite le Livre des quatre dames (1415/16) du poète et pamphlétaire normand Alain Chartier (ca 1385-ca 1433). Ce thrène poignant met en valeur la flûte qui joue une version disloquée du fameux Carol d'Azincourt sur lequel les pianistes reprennent de façon obsédante des fragments de la mélodie de Parry. Le troisième mouvement (Boney) évoque les figures antithétiques du Duc de Wellington et de Napoléon Bonaparte à travers une version tendue du folksong Boney was a warrior collecté, à Chelsea, le 3 avril 1907, par le compositeur américain de naissance australienne Percy Aldridge Grainger (1882-1961). Le quatrième mouvement (Malala) renvoie donc à cette jeune fille pakistanaise, étonnante, victime des Talibans, qui fait campagne en faveur de l'éducation des femmes. I have a dream (1963) de Luther King se superpose à l'affirmation I am Malala. Le cinquième mouvement (Gettysburg) se réfère spécialement à la phrase de l'homme politique américain Thomas Usher Pulaski Charlton (1779-1835) : The price of liberty is eternal vigilance en accord avec le discours de Lincoln soutenu par une musique de guerre aux cuivres. Le Finale réunit l'ensemble mélodique avant de conclure sur le motif de la Magna Carta associé au texte du fameux pêcheur à la ligne, John William Martin. Dans cette vaste entreprise par laquelle histoire, réflexion philosophique, politique et mélodique sont étroitement sollicitées, Norris fait œuvre de novateur. Pour cette extraordinaire démarche, il a intellectuellement été soutenu par le Professeur Anne Curry, spécialiste d'Azincourt et doyenne de la Faculté des Humanités de l'Université de Southampton. Turning Points a été créé le 19 septembre à St Mary's Church de Southampton. Les excellents et nombreux interprètes dirigés par Ben Palmer étaient la soprano Amanda Pitt, le ténor Mark Wilde, par ailleurs initiateur de l'idée, le baryton Peter Savidge, The Children's Choir of St John the Divine, Kennington le New London Chamber Choir, le Southampton University Brass Band dirigé par Daniel Laverick, les guitaristes électriques Aaron Lewns Mercedes Murray Tim Atrill, Ed Holand, Jonathan Richards les pianistes Zexian Au et Harry Mathews, ainsi que l'organiste David Coram. En réalité, dans cette recension, je ne fais qu'esquisser le squelette de cette étonnante musique et les innombrables références qu'elle contient. Elle mériterait qu'on lui consacre un ouvrage entier.

En deuxième partie, nous entendions la Symphonie (2013) en quatre mouvements de Norris qui exprime dans cette partition le chant de la vie (à partir du Big Bang), celui qui n'oppose pas le mythe et la science. Le song, dans sa dimension populaire, imprègne la Symphonie qui se réfère, notamment, à la ballade Watkin's Ale (ca 1590) qui fonde la conclusion. La poésie influence le discours notamment celles de Eleanor Farjeon (1881-1965), qui a beaucoup écrit pour les enfants, de Thomas Hardy (1840-1928), plus âpre, de l'Américaine Lizette Woodworth Reese (1856-1935) (6) et de Roger McGough (1937-), membre des Liverpool poets. La dimension hautement pastorale du mouvement lent, le troisième, est particulièrement touchante. Le solo de hautbois qui précède le ground bass final est d'une beauté insurpassable. Il m'inspire à la fois tristesse et joie. Ces moments atteignent des niveaux intériorisés d'intensité que j'ai entendus aussi chez Anton Bruckner (1824-1896) et Albéric Magnard (1865-1914). Dans le programme, le compositeur a inséré deux merveilleuses et évocatrices gravures symboliques de William Blake (1757-1827), When the Morning Stars sang together(7), et Behold now Behemoth which I made with thee(8), extraites de ses « Illustrations pour le Livre de Job » (1825). Cela en dit long sur l'état d'esprit qui préside à sa conception symphonique dans laquelle les Éléments sont en conflit et en harmonie permanents. Toutefois, l'humour, souvent, se manifeste sans coup férir. Lorsque Norris compose une symphonie, après avoir beaucoup réfléchi, il est conscient que son discours se nourrit de références qui encouragent son imagination mais n'en constituent absolument pas ce que certains musicologues appellent vulgairement « la musique à programme ». Ainsi, lorsqu'il songe au cri de Peter Quint dans l'opéra, opus 54, de Benjamin Britten (1913-1976), The Turn of the Screw (1954), associé à la phrase poétique de William Butler Yeats (1865-1939), véritable successeur spirituel de Blake : the ceremony of innocence is drowned (1919). La conclusion de la Symphonie restaure l'Ut symbolique. Paraphrasant le grand John Milton (1608-1674), Norris écrit : Paradise Regained. En réalité, au paradis, j'étais tout au long de ce concert. Je me suis pincé plusieurs fois. J'y étais vraiment et ce fut un privilège pour moi que d'avoir pu y assister, dans ce lieu londonien si caractéristique où tout à coup l'art prenait une dimension inédite.

Théâtre et mélodie : Eventide de Barney Norris

Barney Norris, fils du grand compositeur David Owen Norris, est un remarquable jeune auteur dramatique et romancier, fin connaisseur de la culture de son pays, de sa musique et, précisément, du répertoire des hymnes.


Barney Norris (Photograph by Mark Douet C31B3957)

Sa pièce, Eventidedonnée au Arcola Theater de Londres - d'une belle originalité, est « un chant d'amour, une élégie, une célébration ». Par ailleurs, elle rappelle l'intitulé d'un tune de l'organiste et compositeur anglais William Henry Monk (1823-1889) (9) associé au beau texte de l'homme d'église écossais Henry Francis Lyte (1793-1847) (10), Abide With Me ; fast falls the eventide (« Restez avec moi ; le soir tombe vite ») incorporé, en 1850, à ses Remains, consisting of poems, sermons, and letters (« Vestiges en poésies, sermons et lettres »). Il sera associé, dès 1861, à la riche et noble mélodie Majeure de Monk :


Eventide

Cet hymne, personnel et contemplatif, est très apprécié en Angleterre à tel point qu'il est aussi chanté à l'occasion des matches de football et plus spécialement lors de la Coupe finale anglaise. La pièce de Barney Norris introduit trois personnages. Ils échangent dans un cadre très intériorisé qui symbolise toute leur pensée intime. John est le propriétaire d'un pub qu'il cherche à vendre, Mark est un jeune homme travaillant afin de pouvoir payer son loyer, Liz, l'organiste du village ne parvient pas à trouver l'engagement d'un concert. Le ton est passionné, poétique, cru sans aucune vulgarité. La tension des échanges est permanente. Je souhaiterais évoquer plus particulièrement une scène du deuxième acte dans laquelle John, coiffé d'une couronne, discute avec Liz. À un moment crucial, il lui demande quel est son hymne préféré. Elle est surprise. Il insiste. Elle finit par répondre : Praise my Soul The King of Heaven (« Loue, mon âme, le Roi du Ciel ») de Lyte (1834), sur le psaume 103, chanté sur la belle et large mélodie (1869) de l'organiste Sir John Goss (1800-1880) (11). Très apprécié par les Anglicans, il a d'ailleurs été entonné, en 1947, lors du mariage royal entre Elizabeth II et le Prince Philip, Duke of Edinburgh.


Praise, my Soul

Mais, aussitôt, Liz se rétracte, cite Abide With Me puis explique à John la vie de Lyte (a lovely name) et l'étonnante histoire de son hymne. Ses paroles sont touchantes lorsqu'elle dit que Lyte mourut deux semaines après avoir composé son beau poème. Une telle scène – certes importante pour l'hymnologue que je suis – montre que le théâtre, expression fondamentale de la culture est non seulement associé à la musique mais qu'il transcende tous les dogmes pour mieux valoriser l'authenticité d'une expression, qu'elle soit religieuse ou séculière. Admirable. John, pudique, est véritablement touché par ce récit. Liz poursuit en affirmant que Lyte est mort à Nice alors qu'il se rendait en Italie. Elle évoque la beauté de ce chant joué chaque soir par les cloches de l'église. That's lovely dit John. Oui, assurément, et ce mot lovely, dans ce contexte est difficilement traduisible en français. Je ne voudrais pas en trahir le sens profond. Car c'est bien au-delà du « charmant » ou du « ravissant ». Il y a love, c'est-à-dire l'amour, authentique, recherché vainement par nos trois protagonistes. Puis, curieusement, Liz finira par dire qu'elle ne l'aime pas vraiment et qu'elle préfère, s'il elle avait à choisir, l'hymne (1872) du Quaker américain John Greeleaf Whittier (1807-1892), Dear Lord and Father of Mankind (« Cher Seigneur et Père de l'Humanité »).  John le connaît et se met à chanter la première strophe. Liz le rejoint. Tous deux, en douceur et sensibilité, chantent ce poème sur la belle mélodie – Repton – de Sir Charles Hubert Hastings Parry (1848-1918) extraite de son oratorio Judith (1888). C'est un des plus beaux et profonds moments qu'il m'ait été donné d'entendre et de voir au théâtre.


Repton

L'émouvante pièce de Barney est dédiée à son père David Owen Norris. Quel bel hommage rendu. Dans ce théâtre accueillant de Hackney (Arcola Theatre), le public était à l'écoute, si près des extraordinaires acteurs Ellie Piercy (Liz), James Doherty (John) et Hasan Dixon (Mark), eux-mêmes concentrés sur leur tâche essentielle, pourvus d'une émotion intacte. Une véritable communion.

Henry Francis Lyte

William Henry Monk

 

Farinelli and the King de Claire van Kampen


DR

Claire van Kampen(12) est à la fois auteur dramatique, librettiste et compositeur, ce qui est loin d'être courant. Son talent se manifeste avec autant d'imagination et d'émotion dans ces deux merveilleux métiers. En tant que musicienne, elle a développé un langage très personnel, profondément original qui a délibérément – et à juste titre – refusé la sécheresse de la musique atonale de l'après-guerre. La pièce qu'elle présente, en ce moment, au Duke of York's Theatre londonien, illuminé par des chandelles, est conçue en collaboration avec le Shakespeare's Globe pour lequel elle a exercé d'importantes fonctions et participé à de nombreuses musiques de scènes pour le théâtre élisabéthain. En l'occurrence, sa pièce en musique se concentre sur l'étrange relation entre le fameux castrat italien Carlo 'Farinelli' Broschi (1705-1782) et le dépressif roi d'Espagne Philippe V (1683-1746), petit-fils de l'intolérant Louis XIV (1638-1715). Fondée entièrement sur la réalité historique, la dramaturgie se concentre sur la psychologie des deux protagonistes, la folie du roi, son désespoir lorsque le chanteur souhaite le quitter, tout cela accompagné par des musiques issues du répertoire habituel de Farinelli : le cosmopolite puis Londonien George Frideric Handel (1685-1759), le Napolitain Nicola Antonio Porpora (1686-1768) – par ailleurs son maître – et l'Allemand Johann Adolph Hasse (1699-1783). Alors qu'il chantait à Madrid en 1737, le castrat se vit donc offrir par Philippe V, l'énorme somme de 50 000 francs. Le chanteur, nommé música de cámara, est resté vingt-cinq ans au service du monarque, chantant pour lui chaque nuit. Parfois découragé, il écrivait ce touchant témoignage en février 1738 : « Depuis le jour où je suis arrivé, je me conforme à la même routine, chantant chaque nuit pour le roi et la reine qui m'écoutent comme si c'était le premier jour. Je prie Dieu de préserver ma santé dans cette façon de vivre ; chaque nuit je chante huit ou neuf arias. Je ne me repose jamais. » Accompagné par trois musiciens de la Chapelle Royale, il commençait son office à minuit pour le terminer à 5 heures du matin au moment où le roi prenait son déjeuner. Il est extraordinaire que Farinelli soit devenu, dans ces conditions, le « médecin » du roi. Car il l'apaisait véritablement. Pour autant, la relation entre les deux hommes n'était pas naturelle. Le castrat n'avait justement pas le droit de donner des concerts publics. Sa seule obligation était de chanter exclusivement pour la famille royale. Ce faisant, Claire van Kampen pose la question du lien qui unit la musique à la folie du fait de la fascination extraordinaire que la voix de Farinelli exerçait sur l'esprit dérangé de Philippe V. Elle réfléchit encore à ce mystère qui fait que le chanteur a accepté cette offre étrange. C'est en cela que sa pièce doit se comprendre telle une enquête sur le monde intérieur de ces humains hors du commun. Sam Crane, dans le rôle de Farinelli, et Mark Rylance, dans celui du roi, sont remarquables et touchants de même que les autres comédiens parmi lesquels l'étonnant Edward Peel incarnant le secrétaire d'État De la Cuadra (1687-1766). Les trois contre-ténors britanniques Iestyn Davies, Rupert Enticknap et Owen Willetts, et les instrumentistes dirigés par Robert Howarth – ces derniers placés tout en haut de la scène – sont des interprètes inspirés qui s'intègrent parfaitement à la dramaturgie. N'étant pas un admirateur inconditionnel de ces voix aiguës tout comme de ce répertoire hybride, je dois avouer que j'ai été touché en profondeur. Pourquoi ? Certainement parce que tout était relié : la joie, la souffrance, l'incertitude, la vie, la mort … Ce spectacle singulier autant qu'éblouissant atteste, une fois de plus, de la très grande qualité londonienne en la matière. Non seulement abondante, la production artistique y fait preuve d'une imagination difficile à trouver autre part à ce niveau d'excellence.

La Messe de Ralph Vaughan Williams


Ralph Vaughan Williams / DR

En sortant de la pièce de Claire van Kampen, je me suis rendu en hâte à un concert de musique polyphonique en la belle église paroissiale de Paddington, St James, située non loin de Hyde Park et du Royal Albert Hall. Le concert donné dans le cadre du Brandenburg Choral Festival of London – patronné par le compositeur américain Morten Johannes Lauridsen (1943-) – était entièrement consacré à un répertoire a cappella dominé par la belle Mass in G Minor (1920/21) de Ralph Vaughan Williams (1872-1958) (13). Les enthousiastes St Cyprian's Singers de Londres, dirigés par Julian Collings, l'interprétaient avec chaleur et intériorité. Chaque partie de la messe alternant avec des œuvres de John Sheppard (ca 1515-1558), William Byrd (ca 1540-1623) et Thomas Tallis (ca 1505-1585) afin de bien mettre en perspective la continuité d'un discours qui ne se soucie pas premièrement du style mais du sens. La partition de Ralph Vaughan Williams, pour soprano, alto, ténor, basse, et double chœur, est justement conçue dans le respect de l'héritage essentiel de l'École polyphonique anglaise de Westminster Cathedral. Une telle entreprise ne pouvait que correspondre, malgré les déclarations « agnostiques » de l'auteur, à une authentique expérience spirituelle, conférant en cela une dimension mythique à la messe, chaque partie revêtant une signification particulière. Le non-conformiste Vaughan Williams a imaginé sa Messe en sol mineur pour l'usage liturgique, dans la tradition de Byrd et non celle de Bach ou de Beethoven, tout en faisant preuve d'une grande tolérance spirituelle. La deuxième partie était consacrée à des œuvres du mystique Sir John Tavener (1944-2013), du désormais très célèbre James MacMillan (*1959), du jeune et prometteur Russell Hepplewhite et de l'Américain Eric Whitacre (*1970). C'est dans une ambiance typiquement anglaise, chaleureuse et accueillante, avec le thé de l'interval, et les bonbons distribués à la sortie, que j'ai terminé cette belle journée d'un samedi de début octobre. De Farinelli et son problème à la religiosité musicale la plus pure : un émerveillement continu.

James Lyon.

 

(1) Je voudrais toutefois rappeler que David Owen Norris est l'une des plus éminentes figures de la vie musicale britannique actuelle : pianiste, compositeur, chef d'orchestre, professeur, homme de radio et de télévision (BBC), musicologue, expert en pianos anciens. Il est notamment professeur de Musical Performance à l'Université de Southampton, Visiting Professor au Royal College of Music de Londres, Fellow de la Royal Academy of Music de Londres et Honorary Fellow de Keble College, Oxford.

(2) Sir Charles Hubert Hastings Parry (1848-1918), l'un des compositeurs anglais les plus caractéristiques, hélas inconnu en France.

(3) William Hogarth (1697-1764), peintre et graveur anglais, précieux et témoin avisé de son époque et de ses mœurs.

(4) La « Grande Charte » que le Roi Jean (1166-1216) a été forcé de signer à Runnymede (Surrey) le 15 juin 1215.

(5) Three Unison Songs.

(6) Proche d'Emily Dickinson (1830-1886).

(7) Job 38,7 (« Lors du chant harmonieux des étoiles du matin et de l'acclamation de tous les fils 'd'El' » - trad. Jean Steinmann).

(8) Job 40,15.19 – 41,34 (« Voici donc Behémoth, que j'ai fait comme toi. Il est la première des œuvres de Dieu. De Leviathan, il dit qu'il est le Roi qui gouverne tous les enfants de la vanité » - trad. Émile Osty).

(9) William Henry Monk étudie notamment auprès de James Alexander Hamilton (1785-1845) et débute sa carrière en tant qu'organiste de St Peter's, Eaton Square (1841/43). En 1847, il est nommé choirmaster à King's College, Londres. Entre 1846 et 1851, il rédige les premiers articles sur la nature musicale de l'Anglican service pour la Tractarian Society for Promoting Church Music dont il deviendra ultérieurement l'éditeur musical. Dès 1852, en tant qu'organiste et choirmaster de la new church of St Matthias, Stoke Newington, il établit les services quotidiens présentant, de la sorte, l'unique modèle de l'idéal tractarien. Autrement dit, le chœur conduit l'assistance, la musique se réfère au calendrier liturgique, les psaumes sont entonnés en plain-chant. Entre 1857 et 1861, William Henry Monk se consacrera à l'édition musicale de Hymns Ancient and Modern. En 1874, il est nommé professeur de musique vocale à King's College. De plus, il professera à la National Training School for Music (1876), et au Bedford College, Londres (1878).

(10) Henry Francis Lyte est éduqué à la Portora Royal School, d'Enniskillen (1803), et à Trinity College, Dublin (1811). Abandonnant des études de médecine, il entre dans les ordres, en 1814, puis occupe la cure de Taghmon, près de Wexford, dès 1815. Le 24 juin 1817, il s'installe à Marazion, en Cornouailles, puis en avril 1824, est nommé à Brixham, dans le Devon, un village de pêcheurs nouvellement constitué en paroisse. Mais sa santé va se détériorer progressivement. De ce fait, il passera beaucoup de temps à l'étranger (Norvège, Naples, Rome). Il s'éteindra à Nice à l'Hôtel de la Pension Anglaise.

(11) En 1838, John Goss a été nommé à la prestigieuse tribune de St Paul's Cathedral. En 1856, il devient le compositeur attitré de la Chapelle Royale.

(12) Claire van Kampen a dirigé le département musical du Globe pendant dix ans avec son mari le comédien Mark Rylance.

(13) James LYON, Leoš Janáček, Jean Sibelius, Ralph Vaughan Williams. Un cheminement commun vers les sources, Paris, Beauchesne, 2011.