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Catégorie : Interviews

Interview : Jean-Philippe Dambreville, Regards sur l’enseignement de la musique en écoles de musiques et conservatoires

 

Directeur des Écoles de Musique de Rouen pendant de nombreuses années, Jean-Phillipe Dambreville a dirigé pendant 3 années le Conservatoire à Rayonnement Départemental du Beauvaisis et assuré, parallèlement, la coordination du spectacle vivant à la Direction des Affaires Culturelles de la Ville de Beauvais. Il est, depuis octobre 2012, directeur du Conservatoire « Darius Milhaud » de la Ville d’Aix-en-Provence.

Jonathan Bell : Lorsque vous avez pris la direction des écoles de musique de Rouen, qu’avez-vous cherché à développer, que manquait-il, et qu’avez-vous changé ?

Jean-Philippe Dambreville : Les écoles de musique avaient été créées six mois auparavant ; j’ai pris leur direction en Aout 1992 alors qu’elles avaient été créées en Janvier de la même année. C’était une initiative de la ville de Rouen, qui souhaitait démocratiser l’enseignement artistique. Le conservatoire était sur un schéma encore à l’ancienne : examens deux fois par an, avec une sélection sur épreuves.

Les élèves de Rouen étaient souvent renvoyés du conservatoire, et nous n’étions pas sur un enseignement ouvert, mais dans une sélection – je ne suis pas néanmoins contre la sélection – mais celle-ci n’était pas saine et pas bien pensée. La ville de Rouen a donc voulu créer des écoles de musique en parallèle, pour qu’il y ait une pratique musicale qui soit moins conditionnée par les examens, ni à l’entrée, ni à la sortie. Ils ont ainsi créé des structures associatives qu’ils ont financé, et m’ont demandé de m’en occuper. J’étais déjà directeur d’une école de musique, et développai justement dans la région une dynamique autour des pratiques collectives, des projets partagés, de la diffusion, de la capacité à être au cœur de la cité, que ce soit dans les manifestations, le travail avec les groupes scolaires, l’apport d’une vie musicale qui soit la plus intense possible. Après avoir commencé sur un site, la ville de Rouen a souhaité continuer sur trois autres sites, en créant donc des écoles de proximité. C’était une seule structure sur quatre lieux. J’étais en charge de ces derniers pendant seize ans. Le conservatoire a par la suite évolué puisque son directeur historique est parti ; on a développé une complémentarité entre les écoles et le conservatoire en partageant un certain nombre de pratiques collectives. Cette passerelle à permis d’équilibrer entre le conservatoire qui s’est ouvert à une autre forme de pratique et de type de sélection et les écoles de musique qui ont travaillé que leurs exigences artistiques restent au cœur de leurs exigences de formation, avec néanmoins le soin de s’attacher à la diversité et d’être impliqué dans ce qui se passait dans la ville. On a pu organiser de très belles manifestations : je me souviens d’un spectacle à Rouen en 2003 où nous étions 1300 sur scène. On avait monté un grand dispositif sur les réseaux d’éducation prioritaires où nous nous occupions de 1500 enfants. Il y avait deux cours d’éducation musicale et chorale chaque semaine, du Cours Préparatoire au CM2. Au-delà du cours d’instrument que l’on donnait hors temps scolaire, ces cours étaient prévus dans le temps scolaire. Ces projets permettaient ainsi de mélanger des publics très différents, orchestre, danse, chœur… des grandes aventures !

Par la suite, j’ai pris la charge du Conservatoire à Rayonnement Départemental de Grand-Couronne et Petit-Couronne, puis le conservatoire de Beauvais où j’y avais une double casquette car j’étais également à la direction des affaires culturelles de la ville pour l’ensemble du spectacle vivant. Cela a renforcé ce travail de complémentarité et d’harmonisation que je souhaitais mener entre le conservatoire et la politique de spectacle vivant de la ville. Une mission difficile mais passionnante puisque l’on pouvait faire des liens avec des manifestations aussi diverses que le festival de cinéma, les arts plastiques, la poésie. Cela nous permettait de travailler sur un programme de diffusion culturelle du conservatoire sur l’ensemble des communes de l’agglomération. Pendant trois ans s’est joué un grand travail de territoire, avec toujours cette politique d’être au cœur de la cité. Être dans la plus grande exigence artistique possible, mais au service de la cité et non à celui de nous-mêmes ou repliés sur nous-mêmes. Si un conservatoire ou une école de musique est replié(e), il ou elle disparaîtra. Il faut travailler avec les institutions et les autres grands acteurs artistiques, travailler à être dans la proximité par tous types de manifestations, mettre en lien l’ensemble des enfants que l’on forme avec un public, avec le territoire.

Lorsque je suis arrivé à Aix-en-Provence, j’ai voulu réinjecter ce que j’avais déjà entrepris à Beauvais. J’avais commencé ma direction dans l’ancien conservatoire qui avait déjà ce projet de délocalisation. Il fallait donc pouvoir l’équiper, organiser le projet de festival dans la rue… J’ai donc retrouvé les dimensions sur lesquelles j’avais déjà travaillé. Nous sommes actuellement conventionnés avec une vingtaine d’associations, et nous travaillerons aussi bien avec le CEFEDEM qu’avec les écoles primaires ou le festival d’art lyrique, le festival de Pâques, mais aussi les chorales, l’orchestre de la méditerranée, l’orchestre français des jeunes… nous sommes une plateforme accueillante et ouverte 320 jours par an.

Quel est votre regard sur les pratiques collectives ? Que peuvent-elles apporter chez un jeune musicien (pratique de l’orchestre, musique de chambre, chorale) ?

Dans le schéma pédagogique dans le texte du ministère de référence, les pratiques collectives ont été mises au cœur du projet d’établissement. En ce qui me concerne, j’avais déjà développé cette dimension avant que cela devienne officiel. On trouve néanmoins une très grande concurrence dans l’ensemble des activités de l’enfant, que ce soit le sport ou le numérique. La pratique collective est également une philosophie, puisque très tôt on fait comprendre à l’enfant qu’il ne fait pas de la musique tout seul, mais en relation, en écoute et en compréhension avec l’autre. Il apprend à construire son jeu en intégrant le jeu des autres. C’est quand même une révolution assez fondamentale dans le système français. Avec le développement de l’orchestre à l’école, la pratique commence par le collectif avant d’aller à l’individuel, ce qui constitue un renversement complet du paradigme du conservatoire à la française, car on apprend à jouer en faisant du collectif. Ce n’est pas cependant l’une ou l’autre des entrées qui est mauvaise ou bonne, c’est davantage la dialectique et le dialogue de l’individuel et du collectif qui, mis en place très tôt, permet de nourrir les deux pratiques réciproquement.

Il y a une vingtaine d’année, le solfège pouvait apparaître comme un obstacle dans la formation instrumentale de l’enfant. Les choses ont-elles changé avec la formation musicale d’aujourd’hui ?

Oui. L’enseignement de la formation musicale a évolué. Elle n’est plus seulement l’apprentissage de signes, mais celui d’un langage vivant, qui rend vivant le signe et qui rend ce langage disponible pour l’expression musicale. Mais cela demande la maîtrise d’un grand nombre de paramètres, ce qui rend cet objectif difficile à ménager. J’ai une grande admiration pour les professeurs de formation musicale. S’ils enseignent à l’ancienne, ils n’obtiennent que très peu de résultats et ne suscitent pas l’engouement des enfants car ils se déconnectent du monde actuel, mais, dans le même temps, la seule initiation et le jeu n’arrivent pas à installer dans leur pratique une véritable exigence de maîtrise de la langue musicale à l’écrit comme à l’oral. C’est donc un enjeu pédagogique que de pouvoir rendre le signe musical.

Pouvez-vous parler de votre pratique en tant que chef d’orchestre ?

J’ai la chance de pouvoir diriger l’orchestre du conservatoire, mais de pouvoir travailler sur des projets extérieurs, que ce soit avec l’orchestre de chambre de Marseille, et bientôt avec l’orchestre de Toulon. C’est pour moi important de rester musicien, car l’attente des musiciens d’orchestre m’oblige à être toujours le plus exigeant possible. C’est en même temps très draconien car la direction du conservatoire est chronophage et implique une discipline personnelle très rude pour ménager un temps de travail individuel pour pouvoir être opérationnel.

Qu’aimez-vous transmettre aux élèves en répétition ?

La compréhension de la pièce. Ce qu’a voulu dire le compositeur. Ce que je pense que le compositeur a voulu dire, bien qu’on puisse penser des choses très différentes. Pour moi, le compositeur dit quelque chose, de lui-même, de son époque, de son sujet qui est traduit par la musique, qui est une sémantique, une sémiotique. Quand je dirige une œuvre, j’essaie de pouvoir faire comprendre pourquoi elle est en telle tonalité et non une autre, le rapport des éléments entre eux, la forme de la pièce, l’analyse des différents événements. Il ne s’agit pas de jouer la musique pour la cervelle, mais leur donner les outils pour comprendre ce qu’ils sont en train de faire dans la texture même du langage.

Entretien de Jean-Philippe Dambreville
réalisé au conservatoire d’Aix-en-Provence,
le 26 Mars 2018 par Jonathan BELL,
retranscrit par Tom MÉBARKI.