Portrait de Jean-Paul Gasparian

A vingt et un ans, une carrière prometteuse dans divers domaines… Portrait de famille :

© Jean-Baptiste Milot J’ai commencé le piano à six ans, comme la plupart de mes collègues. Certains commencent plus tôt, mais je pense que six ans est un âge raisonnable, si je puis dire. J’étais baigné dans la musique depuis mon plus jeune âge puisque mes deux parents sont pianistes. À cette époque, mon père, Gérard Gasparian, composait beaucoup, il était dans une période de création féconde (œuvres pour piano, flûte, violon, chant) et donnait bien sûr des concerts. Il enseignait un peu mais ça n’a jamais été sa passion principale, au contraire de ma mère, Branka Balevic-Gasparian, pianiste aussi mais qui a consacré l’essentiel de son activité à l’enseignement. C’est plutôt avec elle d’ailleurs que j’ai commencé au début un travail régulier, c’est elle qui m’a donné les toutes premières bases. Ensuite, pour dire les choses dans l’ordre, j’ai passé quelque temps au conservatoire du XVII° avec Véronique Briel, puis j’ai intégré la classe de Chantal Fraysse au CRR, peu après l’avoir rencontrée lors des premières Académies Musicales de Saint-Cast-le-Guildo.

D’ailleurs, je profite de cette interview pour vous rendre hommage, puisque parallèlement à mes débuts en piano, il y a eu l’apprentissage des bases du solfège, notamment avec vous, et je pense que cela aussi a été déterminant. On me dit souvent que j’ai une excellente stabilité rythmique et un sens des structures assez fort…cela doit probablement venir d’une bonne formation initiale ! Puis il y a eu Olivier Gardon : j’ai terminé mon cycle au CRR chez lui et suis ensuite entré au CNSM à quatorze ans, dans la classe de Jacques Rouvier (et Prisca Benoît). Après son départ, je suis passé dans la classe de Michel Béroff chez qui j’ai obtenu mon diplôme de Master (en travaillant également avec Laurent Cabasso et Bertrand Chamayou qui étaient ses assistants). Depuis cette année j’ai intégré le troisième cycle, le Diplôme d’Artiste Interprète. C’est une formule assez souple puisqu’il n’y a pas vraiment de professeur fixe : chaque étudiant dispose d’un nombre d’heures de cours sur deux ans, qu’il peut utiliser à sa guise. Si l’on veut aller voir quinze professeurs différents, c’est possible ! En l’occurrence, je travaille essentiellement avec Michel Dalberto et avec Claire Désert.

Si je dois maintenant faire un retour un peu plus analytique sur ce parcours, on peut remarquer quand même qu’au moins trois de mes professeurs sont eux-mêmes des élèves de Pierre Sancan, en tout cas pour Olivier Gardon, Michel Béroff et Jacques Rouvier. Il y a manifestement une filiation qui vient de l’école française - si ce mot a encore une signification aujourd’hui. Mais parallèlement, en raison de cette formation dont je parlais au tout début avec ma mère, qui a étudié à l’Institut Gnessine de Moscou, et par les master-classes que j’ai pu suivre et que je suis toujours avec des professeurs russes tels que Tatiana Zelikman (qui a formé, entre autres, Daniil Trifonov et Elisso Virssaladze), je peux dire que mon apprentissage a en fait été marqué par un double héritage, russe et français à la fois. Cela m’a, je pense, beaucoup enrichi, en termes de répertoire, d’approche des différents styles, de posture physique, de sensibilité, de goût, et je pense que dans cette évolution, chaque professeur a apporté un éclairage singulier : Chantal Fraysse, par exemple, a joué un grand rôle dans mes débuts, c’était en quelque sorte mon premier professeur institutionnel ; ensuite, avec Olivier Gardon et Jacques Rouvier j’ai acquis, je pense, une lecture plus rigoureuse de la partition, un plus grand respect de chaque style. Jacques disait souvent qu’avant tout, il fallait maîtriser la « grammaire », c’est-à-dire avoir une certaine culture de l’interprétation, une certaine probité dans le rapport aux œuvres et à soi-même… Je pense que c’est vraiment là que j’ai passé une étape importante dans mon travail, que je me suis engagé dans quelque chose de réellement professionnel. Ce travail s’est bien entendu poursuivi avec Laurent Cabasso et Michel Béroff, qui m’a beaucoup fait avancer, par son incomparable expérience de concertiste, son sens aigu du phrasé, sa manière de toujours rechercher la fluidité, le souffle global contre la pesanteur et les appuis inutiles. Quant à Tatiana Zelikman, je perçois dans son enseignement un esprit musical assez proche de celui d’un Sofronitsky par exemple. Chaque cours avec elle a quelque chose de libérateur : comme un élargissement de ses propres possibilités, qui vous pousse à aller sans cesse plus loin dans la couleur, l’imagination, la fantaisie, l’usage parfois audacieux de la pédale, les contrastes dynamiques.

Pourquoi, parmi les nombreuses possibilités offertes, avoir choisi de préférence Claire Désert et Michel Dalberto pour ce troisième cycle ?

Je connais Michel Dalberto depuis plusieurs années et allais régulièrement lui jouer mes nouveaux programmes avant d'entrer officiellement dans sa classe. De même pour Claire Désert, avec qui j'ai par exemple validé plusieurs sessions de musique de chambre au CNSM lors de mes années de Licence et Master. J'avais donc pour eux, plus que pour d'autres disons, une affinité relativement ancienne. Je savais leurs grandes qualités et ce qu'ils pouvaient m'apporter.
Pour résumer : j'apprécie beaucoup chez Claire sa maîtrise de tous les styles et de toutes les époques, elle me livre des conseils précieux aussi bien dans Mozart ou Beethoven que dans Schumann, Debussy, Prokofiev... avec à chaque fois une très grande connaissance du texte et en même temps une capacité à montrer, pratiquement, de quelle manière le geste juste permet d'atteindre l'expression musicale recherchée. D'autre part, Claire a une grande rigueur pédagogique, et je suis heureux de travailler avec un professeur qui se soucie véritablement de l'évolution de son élève, et le soutient dans son activité professionnelle.
Quant à Michel Dalberto, c'est une très grande chance que de pouvoir côtoyer un artiste d'une telle envergure. J'apprends beaucoup, rien qu'en l'observant jouer et montrer tel ou tel passage. D'ailleurs, il ne s'agit pas vraiment, avec lui, d'un "cours" ou d'une "leçon" mais plutôt, si je puis dire, d'une "conversation musicale" au sens où il ne se place pas du tout dans la posture du professeur qui ordonne et contraint l'élève ignorant à suivre sa propre orientation musicale ; au contraire, il propose, suggère, démontre par son jeu même la pertinence de ses idées. Il dit souvent par exemple : « à votre place, je ferais ceci plutôt comme cela... », ce qui est, je trouve, très stimulant !
Enfin, le format du DAI fait que j'ai également pu prendre quelques cours avec d'autres professeurs, en l'occurrence avec Florent Boffard, notamment lorsque je jouais du Boulez (Incises) - répertoire pour lequel il n'a pas d'égal.

Je crois que parallèlement il y a eu des études brillantes de philosophie, notamment…

Pour la philosophie, c’est plus tardif. J’ai commencé à lire, c’est-à-dire à avoir une véritable passion pour la littérature, la poésie et, disons, la pensée de manière générale, quelque part entre la fin du collège et le début du lycée, et je me suis assez vite orienté vers la philosophie. Le premier choc, la première rencontre, a été l’œuvre de Nietzsche, dont j’ai absorbé en quelques mois les œuvres complètes. À partir de là, les lectures se sont enchaînées, des présocratiques aux philosophes français d’après-guerre (Sartre bien sûr, mais plus encore Foucault, Deleuze, Guattari, Derrida, Althusser, Barthes) en passant par les grands jalons de la philosophie allemande, Hegel, Heidegger... Quant à la formation académique, un moment important a été le Premier Prix de Philosophie au Concours Général, en 2013, à l’issue d’une année de Terminale au Lycée Racine où j’ai eu la chance de rencontrer un formidable professeur, Françoise Aït Hadi, d’inspiration lévinassienne et avec qui je continue d’échanger très régulièrement. Elle m’a beaucoup encouragé dans cette voie et après ce premier prix au Concours Général, j’ai voulu essayer de continuer d’une manière ou d’une autre, de ne pas abandonner cette passion, qui est certes secondaire ou parallèle, mais qui est quand même très importante dans ma vie. Donc cela a pris plusieurs formes : d’abord un mémoire que j’ai réalisé dans le cadre du Master au CNSM et qui était consacré aux thématiques de l’art et de la vérité dans l’œuvre d’Alain Badiou – mémoire que j’ai eu la chance de réaliser sous sa direction. Le dernier développement en date, c’est que j’ai été reçu en doctorat à Paris-VIII, à Saint-Denis, sous la direction d’Antonia Birnbaum.
Je continue à lire énormément et je pense d’ailleurs, de manière un peu plus générale, qu’il est très important pour un musicien de s’intéresser à d’autres choses qu’à son instrument.

Cela nourrit-il l’interprétation ?

C’est évident. Dans l’interprétation musicale, il y a une part de choix, de décision consciente, c’est indiscutable. Mais la manière dont un interprète s’approprie une œuvre, cela est orienté par sa vie même, ses expériences affectives, sa sensibilité, donc également ce par quoi se nourrit son esprit, les influences qu’il subit, ses découvertes, ses références artistiques. C’est toute la richesse d’une subjectivité qui se transmet, qui se reflète dans l’interprétation.
Je pense même qu’à un niveau d’organisation quotidienne, il est essentiel d’avoir toujours du temps pour faire autre chose, en commençant par une perception large des autres arts. Je suis par exemple un grand cinéphile, et regarde très souvent des films, que ce soit au cinéma, dans une cinémathèque, ou à la maison. La période que je connais le mieux c’est, disons, entre l’après-guerre et les années 80, avec une passion particulière pour la Nouvelle Vague (Godard avant tout !) et le cinéma italien (Antonioni, Visconti, Pasolini, Fellini), mais j’aime aussi le cinéma américain, Orson Welles, Hitchcock, Kubrick…Pour ce qui est de la peinture : étant donné que je vais très souvent, et ce depuis mon plus jeune âge, en Toscane (Florence, Pise), j’ai une connaissance assez fine de la Renaissance italienne et retourne toujours avec émotion admirer les Raphaël, Léonard, Caravage, Titien, Botticelli ou Lippi, aux Offices ainsi qu’au Palais Pitti. J’ai aussi un penchant affirmé pour la peinture moderne, que j’ai pu découvrir à Paris bien sûr, mais aussi à Londres ou à Moscou – Picasso, Braque, Klee, Kandinsky, De Staël, Malevitch...
La littérature et la poésie sont sans doute des passions plus fondamentales pour moi. À partir de la fin du collège, j’ai commencé par exemple à explorer avec fascination les poètes français de la fin du XIXème siècle, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé mais aussi les grands romanciers, avec un amour particulier pour Stendhal et Dostoïevski. Là encore, c’est le XXème siècle qui m’a requis avec le plus d’ardeur, notamment là où l’écriture, pour reprendre une expression de la revue Tel Quel, devenait « expérience-limite » : Breton, Joyce, Céline, Artaud, Bataille, Genet, Blanchot… voilà les auteurs qui ont spécialement compté dans ma vie ces dernières années. Autre rencontre poétique marquante : Yves Bonnefoy, que j’avais eu la chance de voir et d’écouter lors d’un colloque au Collège de France, peu avant sa mort. Je n’oublierai jamais cette voix grave, douloureuse, magnétisante dans son effort même, comme si chaque énoncé était un accouchement du langage ; il avait consacré son intervention aux « pouvoirs de la parole chantée », c’était magnifique.
Bref pour en revenir à votre question, je pense que tout cela se ressent finalement dans le jeu du musicien et que le fait de se borner à un travail instrumental exclusif ne va pas sans un certain assèchement de l’esprit et du cœur. Je pense qu’il faut être ouvert sur autre chose que ce que l’on fait.

En ce qui concerne les goûts musicaux ?

Pendant mes premières années, mon père m’a fait découvrir beaucoup de choses parce qu’il avait une collection de disques (qu’il a toujours, d’ailleurs !) assez impressionnante à la maison, et il a donc pris l’initiative assez tôt de me faire découvrir le répertoire. Je garde un souvenir assez vif des opéras de Mozart en version filmée, par exemple Les Noces de Figaro par Jean-Pierre Ponnelle, Don Giovanni, La Flûte… Puis il y a eu une période de découverte plus personnelle où je me suis orienté vers Wagner, la musique allemande au tournant des XIX° et XX° siècle : j’ai écouté énormément Mahler, Bruckner, la seconde école de Vienne. Et puis aussi la musique de la génération de Darmstadt : Boulez, Stockhausen, Nono, Berio, Xenakis. Je pense que cela a été important aussi dans ma formation intellectuelle et musicale. Ensuite, pour ce qui concerne mes goûts de pianiste, ce qui est un petit peu différent, je dis souvent (et c’est assez banal) que je ne recherche pas pour l’instant de spécialisation dans le répertoire. Cela dit, même si j’essaye de jouer un répertoire le plus large possible, il y a malgré tout des compositeurs que je programme plus que d’autres… On peut citer Beethoven, Chopin, Schumann, probablement Debussy, Rachmaninov, pour donner quelques noms, et puis des compositeurs que j’ai joués un peu moins, mais pas forcément parce que j’entretiens un rapport plus distant avec eux… par exemple Schubert, Brahms, Ravel, alors que ce sont des compositeurs pour lesquels, évidemment, j’ai une immense admiration. Mais je vais me rattraper !

Je me souviens d’un concerto de Mendelssohn dont on n’a qu’un extrait sur YouTube…

Exactement ! C’était à la salle Gaveau et on m’avait demandé de l’apprendre spécialement pour l’occasion. C’est un beau souvenir… Je l’ai rejoué ensuite une fois avec l’orchestre de Caen sous la direction de Vahan Mardirossian.

On sentait qu’il se passait quelque chose…

C’est souvent comme ça : quand l’impulsion ne vient pas de vous, il faut que ce soit une commande. Vous avez l’obligation d’apprendre telle ou telle œuvre et puis vous vous rendez compte que finalement c’est quelque chose qui vous va très bien et vous l’intégrez vraiment à votre répertoire. En l’occurrence, ce concerto de Mendelssohn a une fraîcheur juvénile, une sorte d’évidence lumineuse et de virtuosité brillante, fluide, qu’il s’agissait de retrouver, sans alourdissement, sans emphase artificielle.

Manifestement, il y a eu des occasions avec Chopin aussi…

Oui. Chopin fait sans doute partie des compositeurs incontournables dans la formation de tout pianiste (au même titre que Bach et Beethoven par exemple), sans qui on ne peut pas développer réellement ses possibilités instrumentales et expressives. J’ai travaillé très tôt les Études bien sûr mais aussi les Ballades et les Scherzi, plus récemment j’ai appris les vingt-quatre Préludes. Le Concerto en mi mineur fait partie de mes tout premiers concertos. C’est vrai que Chopin est un compositeur qui m’accompagne et que j’ai presque tout le temps à mon répertoire. Peut-être parce que je sens que je peux trouver une sorte d’expression naturelle dans son discours musical. Jouer Chopin c’est être capable de déployer les sentiments les plus intimes, le lyrisme le plus émouvant tout en gardant une certaine retenue aristocratique, sans jamais noyer la noblesse de la ligne dans un marécage de mauvais goût et de vulgarité facile.

Je l’avais remarqué ! Cela a commencé avec le Festival de Nohant, non ?

Oui. C’était en 2014, j’y avais joué la Sonate funèbre, que je travaillais déjà dans la classe d’Olivier Gardon. Et c’est effectivement un concert qui a beaucoup compté puisque j’avais joué également l’opus 101 de Beethoven et la Deuxième sonate de Schumann, et que le Festival a publié un disque d’archives, à l’occasion de son cinquantième anniversaire où figure justement ma Sonate de Schumann en live, aux côtés du dernier concert d’Aldo Ciccolini.

Il y a aussi une question de tempérament…

Probablement ! Je me souviens de François-Frédéric Guy me disant, il y a quelques années, que j’avais vraiment quelque chose de spécial avec cette musique, qu’il fallait absolument que je la joue… Je consacrerai sans doute un disque, tôt ou tard, à Chopin, c’est sûr !

Et puis il va y avoir Bagatelle…

Oui ce sera un récital, le 25 juin, où il y aura une première partie Chopin avec les 3ème et 1ère Ballade, un ou deux nocturnes, et puis une deuxième partie russe avec la 2 ème sonate de Scriabine et la 2 ème sonate de Prokofiev. En fait je vais enregistrer cet été mon premier disque studio, pour le label Évidence, disque qui sera consacré à la musique russe, avec les 9 études op. 39 de Rachmaninov et les deux sonates que je viens de citer.

Il y a aussi la participation à différents festivals…

L’été sera dense, effectivement, puisqu’après le Festival Chopin, j’irai, sans tout citer, à Montpellier pour le Festival Radio-France, les 11 et 12 juillet, aux Nuits de la Citadelle de Sisteron, à la Roque d’Anthéron pour un récital le 8 août, puis à l’Août musical de Deauville, aux Piano folies du Touquet… De mi-juin à fin août, il y aura une quinzaine de concerts.

Et la musique de chambre ?

La musique de chambre a pris une place un peu plus importante dans mon travail depuis deux ans, depuis la fondation de mon trio qui s’appelle le Trio Cantor. Nous l’avons constitué avec deux amis du CNSM, le violoniste Shuichi Okada, que je connais depuis des années puisque nous étions dans la même classe au collège Octave Gréard puis au lycée Racine, et le violoncelliste Gauthier Broutin. Avec Shuichi nous sommes exactement de la même génération. C’est lui qui a eu l’idée de la fondation de ce trio. On avait déjà joué ensemble, lors des sessions de musique de chambre au CNSM, en duo notamment, et lui connaissait Gauthier, donc on a commencé à travailler tous les trois et on a décidé de se lancer dans cette aventure. Gaëlle Le Gallic nous a conviés à son émission « Génération Jeunes Interprètes » en janvier 2016, pour notre première prestation publique, avec le Trio de Chausson. Puis nous avons eu un prix au concours de la FNAPEC. L’autre moment important, c’était justement à la Roque d’Anthéron, l’année dernière, où nous étions « ensemble en résidence » à l’invitation de Claire Désert et du Trio Wanderer. C’était vraiment un travail intense sur deux semaines, qui nous a permis de beaucoup progresser, à tous points de vue. Ensuite nous avons intégré la Fondation Singer-Polignac à la rentrée 2016.
J’avais fait de la musique de chambre avant cela, mais de manière occasionnelle, jamais avec un groupe constitué. Le fait d’avoir un travail systématique et régulier, c’est tout à fait autre chose. Explorer le répertoire du trio (qui regorge de chefs-d’œuvre) avec des musiciens que l’on apprécie est un plaisir en soi, évidemment. Mais je remarque que cela me pousse ensuite, même dans mon travail personnel, ou lorsque je joue avec orchestre, à être bien plus attentif à un certain nombre de choses, à l’équilibre, à la synchronisation, non pas d’un point de vue mécanique mais la synchronisation sonore, harmonique, être vraiment à la recherche d’un son commun.
Le trio reste secondaire dans nos activités respectives mais on a envie, évidemment, de continuer, de poursuivre ce travail commun. De toute façon, il est impossible d’être un musicien véritablement complet sans faire de la musique de chambre, c’est l’évidence.

Le rapport au baroque...

Je vais avoir moins de choses à dire…

On a toute sa vie pour découvrir…

Vous me posiez tout à l’heure la question de mon répertoire. J’ai évidemment joué plusieurs pièces de Bach ou Scarlatti, depuis mon plus jeune âge. Mais je peux dire que ce n’est pas une période dans laquelle je me suis plongé, en tout cas, d’un point de vue instrumental, autant que dans la période classique, romantique… C’est vrai. J’ai assez peu joué Rameau, Couperin, mais quand j’entends au disque quelqu’un comme Cziffra qui jouait beaucoup Couperin, ou Sokolov, plus récemment, dans Rameau, je suis en admiration. Une telle clarté d’articulation, une telle fraîcheur de jeu ! Parmi mes collègues, Rémi Géniet a consacré son premier disque à Bach, un excellent disque. Peut-être Bach n’occupe-t-il pas une place assez importante dans mon répertoire, mais là aussi je vais probablement rééquilibrer, combler cette lacune ; d'ailleurs je vais bientôt jouer le Concerto en fa mineur de Bach avec l'Orchestre de chambre de Toulouse, en octobre, aux Musicales du Causse de Gramat puis l'année prochaine, en tournée, avec également dans le même programme le Concerto K.449 de Mozart. Cela m’est arrivé d’entendre en concert, par exemple à Salzbourg l’année dernière, de la musique symphonique classique interprétée par des orchestres baroques. Je n’ai jamais été vraiment convaincu. Il y a des avantages évidents en termes de clarté, de lisibilité analytique de la partition, d’énergie, de vigueur rythmique… mais j’ai quand même du mal notamment avec les tempi excessivement rapides dans certaines symphonies de Beethoven qui font que certaines pages prennent un tour un peu anecdotique au détriment de la profondeur et de l’intensité dramatique.
Cela dit, le fait d’avoir une connaissance de cette façon de faire, de cette manière d’envisager les œuvres, permet de ne pas sombrer dans ce contre quoi probablement le style baroque contemporain s’est révolté et qui était une sorte de dérive postromantique excessivement pesante, emphatique et sentimentaliste… C’est vrai, on entend parfois des sonates classiques jouées comme si c’était du Tchaïkovski, ce qui donne quelque chose de tout à fait absurde. Il faut tenir à mon avis une sorte de ligne médiane, ou oblique, entre ces deux tendances.

Sur quels pianos avez-vous l’habitude de jouer ? Quel est votre rapport aux différentes marques ?

J’ai la chance de pouvoir travailler sur un Steinway de concert à la maison, depuis de longues années. C’est donc un piano avec lequel je suis familier, puisque je le pratique au quotidien. Ce n’est pas pour rien que Steinway est la marque de référence dans la plupart des grandes salles à travers le monde et pour la plupart des pianistes : c’est l’instrument qui vous permet la plus grande palette de nuances, de couleurs et de sonorités, des plus douces aux plus puissantes, des plus lyriques aux plus percussives, vous avez la liberté d’embrasser tout le spectre des émotions et des atmosphères musicales. Avec en plus, bien entendu, une parfaite régularité et une mécanique sans faille.
Cela dit, il m’est arrivé d’avoir de très bonnes expériences aussi sur d’autres pianos, notamment le CFX de Yamaha ou le F278 de Fazioli, qui, en termes de projection sonore, de légèreté du toucher et de brillance de l’attaque, peuvent être intéressants.

Un penchant pour le jazz ?

Là encore je dois rendre hommage à mon père qui m’a fait découvrir le jazz assez tôt et qui, lui, avait une vraie passion pour Errol Garner, qu’il a toujours, d’ailleurs… J’ai beaucoup écouté et regardé Errol Garner en film, en DVD – expérience fascinante : c’est un pianiste de jazz très singulier qui avait un style tout à fait original et notamment, comme chacun sait, une indépendance rythmique des deux mains stupéfiante et un sens de l’improvisation et une virtuosité instrumentale uniques. Il est bien connu qu’Horowitz par exemple avait une immense admiration pour Art Tatum. D’ailleurs un certain nombre de pianistes de jazz ont une formation classique, et inversement certains pianistes classiques sont aussi capables de faire du jazz. Cela dit, pour faire du jazz, il faut avoir une formation spécifique et personne ne peut, comme ça, se mettre au piano et décider d’improviser. Moi je suis par exemple incapable de le faire, je l’avoue sans problème, mais je suis toujours très attentif et très impressionné quand j’entends ou que je regarde quelqu’un faire du jazz et je pense qu’on peut apprendre beaucoup, au niveau de la souplesse, de la liberté de jeu. Il y a quelque chose de l’ordre de la spontanéité, le fait de choisir telle direction, telle modulation plutôt que telle autre, parce que bien sûr le parcours d’interprétation est moins déterminé que celui d’un pianiste classique donc, d’une certaine manière, la liberté subjective, la décision de l’interprète ont un caractère plus décisif en jazz.

Et tenté par l’improvisation et la composition ?

Pas pour l’instant. Quelques petites expériences de transcriptions, mais c’était vraiment très anecdotique, de musique de film, par exemple. Juste pour m’amuser. Ça m’est par exemple arrivé de jouer en bis une transcription que j’avais faite du thème de Borsalino, le film avec Jean-Paul Belmondo et Alain Delon, musique de Claude Bolling… C’est plutôt pour mon plaisir, lorsqu’un thème me plait, j’essaie de le reproduire au piano, sans forcément le noter d’ailleurs. Sinon, je n’ai pas vraiment d’expérience de composition. Peut-être que ça viendra. Je vois Trifonov par exemple, qui est un petit peu plus âgé que moi, mais qui est quand même de la jeune génération, lui a déjà composé plusieurs œuvres pour piano. Je ne sais pas où il a trouvé le temps ! Il a récemment créé son propre concerto, que j’ai entendu, dans un style très postromantique mais je trouve ça assez admirable. Quelqu’un qui fait une carrière mondiale et qui trouve en plus le temps de composer et de défendre ses propres œuvres, chapeau.

Au XIX ème siècle, on a eu des grands pianistes compositeurs… Liszt, Chopin…

Au fil du XIX ème siècle il y a eu un processus de fragmentation et de spécialisation des activités, qui n’est évidemment pas spécifique à la musique. Mais il est vrai qu’à cette époque, il y avait une sorte de figure unitaire du musicien. Les grands noms que vous citez pouvaient être à la fois pianiste, transcripteur, compositeur, chef d’orchestre, intellectuel humaniste… Cette figure s’est peu à peu perdue au fil du temps, à mesure que progressait et s’étendait la spécialisation des tâches.

J’ai l’impression que d’une certaine manière, c’est ce que vous cherchez à éviter… Par goût, tout simplement, parce que vous ne vous voyez pas vivre en faisant uniquement du piano, du piano, du piano…

Vous savez, Marx disait que la société de l’avenir verrait l’avènement du « travailleur polymorphe », l’être humain ne serait alors plus rivé à un seul métier particulier mais pourrait au contraire explorer en même temps une multiplicité d’activités, selon la liberté de son désir. Je crois qu’il faut au moins essayer d’anticiper cela, dans la mesure du possible ! Liszt, c’est évidemment un exemple frappant de cette polymorphie.

Il va y avoir justement les Lisztomanias en octobre prochain…

Oui, à l’invitation de Jean-Yves Clément. Il m’a d’ailleurs demandé un programme uniquement composé d’œuvres de Liszt, Brahms et Ravel. Je me suis donc dit qu’il fallait relever le défi et que c’était l’occasion pour moi d’apprendre de nouvelles choses, que j’avais envie de jouer depuis longtemps. Donc le programme va être presque entièrement composé d’œuvres que je n’ai jamais jouées et que je vais apprendre pour l’occasion. Il y aura l’opus 116 de Brahms, les Valses nobles et sentimentales de Ravel et puis une ou deux rhapsodies de Liszt.
Concernant mes programmes, j’essaie toujours d’avoir des œuvres disons, emblématiques, qui peuvent m’accompagner pendant plusieurs mois, même plusieurs années, que je laisse et que je reprends à intervalles réguliers. C’est le cas, par exemple, des études de Rachmaninov que je vais enregistrer, puisque je les ai apprises la première année où je suis entré au CNSM. C’était Jacques Rouvier qui m’avait encouragé à m’y attaquer…
J’avais donc fait tout l’opus 39 il y a déjà six ou sept ans et il m’est ensuite arrivé fréquemment d’en rejouer des extraits pour différentes occasions, mais le fait d’avoir vécu avec un cycle comme celui-là pendant de longues années l’a fait mûrir considérablement, et j’ai l’impression d’arriver à un point où je suis capable de présenter cet opus 39 non seulement au public, mais à l’enregistrement, avec l’ambition d’en livrer une version singulière et convaincante.

Et comment s’envisage l’avenir ?

Le métier de musicien est un métier où il est assez difficile de se projeter, parce que les choses peuvent aller très vite dans un sens comme dans l’autre, et que le développement d’une carrière est déterminé par des facteurs très différents, parfois imprévisibles. La sortie du disque sera certainement un événement qui va accélérer le processus, d’autant que j’ai de plus en plus d’engagements d’année en année. J’ai envie évidemment de poursuivre dans cette direction. J’aimerais développer encore plus, notamment, les expériences avec orchestre. Je vais par exemple enregistrer, dans le cadre du DAI au CNSM, le Cinquième concerto de Beethoven en janvier prochain avec l’orchestre du Conservatoire. Je vais probablement terminer l’année prochaine mon cursus de troisième cycle au CNSM, mais je continuerai bien sûr à étudier, soit sous la forme de master-classes soit peut-être dans une autre école à l’étranger, car je suis à un âge où il y a encore énormément à apprendre !

Je crois qu’on apprend toute sa vie…

Il n’est pas question d’abandonner cela. Je pense qu’il faut mener parallèlement l’activité de concertiste, l’apprentissage, les études et puis pourquoi pas quelques concours encore. Et si je dois me projeter par rapport à la philosophie, j’espère d’abord que je réussirai à aboutir la thèse ; et pourquoi pas, si l’occasion se présente un jour, publier un livre. J’écris déjà des articles de temps en temps. Avec quelques amis, j’anime un séminaire qui a débuté à l’ENS, et qui est maintenant aux Beaux-Arts. C’est une activité régulière, hebdomadaire, il y a à la fois des séances internes, d’autoformation, et puis on invite des personnalités publiques d’horizons assez différents…donc j’entretiens la pratique de la pensée et de l’écriture.

Propos recueillis par Daniel Blackstone