«  il s'agit toujours de rendre la musique la plus intelligible possible, la plus émouvante possible » 

Pouvez-vous nous présenter votre Trio, son année de formation, l'origine du nom...?
Louis Rodde : Le trio a été fondé fin 2009 début 2010 à Paris et il est né de l'envie d'approfondir un travail de musique de chambre, notamment pour entrer dans la classe du Quatuor Isaÿe. Au départ, avec Paloma, on avait très envie de travailler avec le quatuor Isaÿe. Tous les trois avec Anna Göckel on a créé ce trio et c'était vraiment une démarche spontanée et d'étude pour avoir accès à une certaine expérience, un certain savoir qui est celui de quartettistes alors qu'on fait du trio. Ensuite les choses se sont développées, on a pris la chose tout de suite au sérieux et on s'est rapidement consacré en très grande partie à ce trio. C'est comme ça qu'il est né et est devenu le centre de notre activité au fil des années. Et c'est d'ailleurs toujours le cas.



© C. DoutreDonc on a commencé par étudier d'une manière très intense avec le quatuor Isaÿe ainsi que lors de diverses masterclasses avec différents maîtres, notamment dans le cadre d'un organisme qui s'appelle l'ECMA (European Chamber Music Academy). Celui-ci est basé à Vienne et organise des masterclasses à travers toute l'Europe avec des personnalités formidables comme par exemple Hatto Beyerle, Johannes Meissel, Avedis Kouyoumdjian, qui sont vraiment les tenants d'une manière de lire la musique, de faire la musique de chambre, de jouer ensemble, ce qui est tout à fait remarquable. Au fil des années on a aussi passé un certain nombre de concours internationaux pour se faire connaître. Dans les concours internationaux il y a quelque chose qui n'est pas très marrant et qui est par essence injuste, mais qui est une espèce de passage obligé. On en a fait pendant quelques années jusqu'à ce qu'on obtienne un prix qui nous permette de vraiment nous installer dans le paysage musical d'une manière pérenne. Ce prix, c'était en septembre 2013, le concours de l'ARD de Munich qu'on a remporté avec un deuxième prix ex-aequo et qui nous a ouvert vraiment les portes de nombreuses programmations notamment en Allemagne, sachant qu'on avait déjà commencé un petit peu à jouer en France. A partir de là on a commencé à faire de plus en plus de concerts....

Paloma Kouider : Il y a eu le changement de violoniste aussi puisque Fanny Robilliard est arrivée dans le trio, il y a un peu plus de deux ans. Cela a coïncidé avec une période où le trio commençait vraiment a être en expansion par rapport à son nombre de concerts, un an et demi après le concours de l'ARD.

Louis R. : L'arrivée de Fanny a coïncidé aussi avec le moment où on a organisé notre premier enregistrement qu'on a fait en décembre 2015 à la Philharmonie de Liège, et qui est sorti en avril 2016. Il est consacré aux deux premiers trios de Schumann. C'est le début de notre discographie que l'on va commencer à étoffer dès le mois prochain, puisque nous enregistrons le trio de Ravel, le trio de Fauré et celui de Germaine Taillefer pour une sortie dans le courant de la saison prochaine.

Vous avez chacun une carrière personnelle et par exemple, vous Louis Rodde travaillez avec les Dissonances....
Louis R. Oui et en fait le Trio se nourrit aussi d'autres pratiques. Contrairement au quatuor à cordes il ne nécessite pas qu'on se consacre, comme beaucoup de gens le pensent, de manière totalement exclusive au groupe. Et donc on travaille aussi chacun dans notre coin.

Paloma K. En fait, le trio, la formation trio et son répertoire aussi - non pas qu'il soit forcément moins riche que celui du quatuor à cordes – a un mode de répétitions qui permet au groupe une certaine liberté que le quatuor à cordes n'a pas. Compte-tenu de son expansion, du fait que le Trio Karénine commence aussi à entrer dans une phase de maturité et à être un peu plus connu qu'il ne l'était, après qu'on soit sorti des années d'études, on peut faire de belles programmations. Les gens, les collègues notamment, entendent parler du Trio, nous entendent jouer et parfois nous sollicitent aussi ponctuellement, ce qui est bien aussi.

En conséquence on peut inviter soit des copains, soit des gens qu'on ne connaît pas pour jouer avec nous. Par exemple on avait fait une résidence dans un très beau festival dont on est lauréat au nord de l'Allemagne, qui s'appelle le Festspiele Mecklenburg-Vorpommern. Nous avions pu y faire un travail autour des quintettes avec piano, et avec Alena Baeva et Yannick Clément, nous avions monté à cette occasion les deux quintettes de Schumann et de Chostakovitch.

C'est un des points forts de notre Trio, pouvoir nous élargir ; on est très ouvert à ce type de collaboration. Par exemple, cet été, on va jouer avec Raphael Severe la musique de Philippe Hersant, qui est un compositeur qu'on aime beaucoup (le Nachtgesang). Tous ces musiciens viennent enrichir notre formation et notre répertoire.

Louis R. Disons que l'on voit vraiment notre groupe comme une forme de plateforme, comme le centre de notre activité, mais qui permet à la fois d'accueillir des projets qui vont se fusionner autour de cette plateforme, ce qui va permettre de développer des amitiés, des activités complémentaires qui peuvent déboucher sur des enregistrements personnels ou à plusieurs….

Paloma K. En fait, il est important au niveau de l'oxygène musical et des idées musicales qu'on va pouvoir faire émerger au sein du groupe, de s'abreuver aussi d'autres répertoires - répertoires de sonates, violon-piano, violoncelle-piano, peu importe - ou même aller voir du côté des vents. Et pour moi en tant que pianiste, maintenir quand même une activité un peu solistique au sein du répertoire ; pas le répertoire pour le répertoire chez soi, sur son piano, mais le répertoire qui est vraiment adressé à un public, c'est très important. Quand on joue les trios de Beethoven, qui sont souvent écrits avec des parties elles-mêmes très solistiques pour le piano, on peut dire qu'elles proviennent des sonates. Tout circule dans la musique.

Peut-on dire que les Karénine ont une ligne artistique ?
Paloma K. Je dirais que pour le Trio qui fête quasiment ses 7 ans – l'âge de raison – avec le temps se développent malgré tout des affinités. Ainsi, notamment, si on a choisi d'enregistrer Schumann, c'est parce que l'on se sentait en affinité avec cette musique ; et je dois dire, oui, Schumann.

Après on a des envies. Par exemple, depuis un petit moment on caresse l'idée de faire une intégrale Beethoven. De là à dire qu'on a une ligne artistique.... Oui on est très à l'écoute des nouveautés, de compositions contemporaines, et on est en lien avec certains compositeurs dont Benoît Menut qui nous avait dédié son Deuxième Trio. Après, il faut le temps. Nous, on rêve des œuvres du grand répertoire que l'on n'a pas forcément encore à notre répertoire. C'est important de le faire aussi. Mais ce n'est pas parce qu'on s'appelle Karénine qu'on est des spécialistes de la musique russe, je tiens à le préciser. Voilà pour ce qui est de notre ligne directrice.

Pourquoi Karénine ?
Paloma K. On est tous de grands fervents de Tolstoï et de la littérature en général, et on cherchait un nom qui soit vraiment lié à la littérature. Le roman de Tolstoï- non pas seulement la protagoniste - mais le roman dans son entier, les valeurs qui sont pensées, conçues, décrites, véhiculées par les personnages sont des valeurs qui nous sont fortes, qui nous tiennent à cœur.

Est-ce que vous travaillez différemment les œuvres du répertoire et les œuvres contemporaines ?
Louis R. S'agissant d'une création contemporaine, on va s'y investir énormément dans un temps très court pour un premier concert. On va la jouer le plus possible dans un temps assez réduit, alors que par exemple pour un trio de Mendelssohn on va commencer à le travailler, on va le jouer quelques fois. Ensuite on sait qu'on va le reprendre dans un an ou deux. Même si une œuvre contemporaine aussi entre au répertoire, on la rejoue donc. On n'entretient pas avec elle le même rapport qu'avec des œuvres comme par exemple les trios de Schumann qu'on a enregistrés. Ainsi on a commencé à les travailler au bout de deux ans d'existence du Trio Karénine et quand on les a enregistrés, on était déjà bons amis avec eux. On se connaissait depuis assez longtemps. Et aujourd'hui quand on les reprend au concert, évidemment on est passé sous les micros avec, il y a tout un historique qui fait qu'on réinvente nos manières de travailler. Ensuite il s'agit toujours de rendre la musique la plus intelligible possible, la plus émouvante possible, de travailler la matière temporelle du son. Et cela ne change pas, quel que soit le langage musical.

© C. DoutreCe qui me frappe quand on assiste à un de vos concerts, c'est votre attention considérable les uns envers les autres; vous vous regardez, vous vous penchez les uns vers les autres...
Paloma K. Quand on est chambriste, au sein d'un groupe constitué, cela devient naturel. Mais on est là justement pour que les idées musicales circulent le mieux possible, pour atteindre le plus de fluidité possible et pour faire oublier qu'on est trois, ou pour les mettre en valeur : mais à ce moment là, on est vraiment dans un dialogue à 3. Et il est vrai que physiquement c'est une manière d'être présent à l'autre et de montrer qu'on est là, qu'on écoute. La musique de chambre c'est aussi une école de vie, d'attention. C'est important.

Le comportement des musiciens est bien différent au sein d'un orchestre !
Louis R. Au sein d'un orchestre les musiciens regardent le chef en même temps. Le rapport à l'autre est différent. Ainsi par exemple, je connais bien les musiciens du Concertgebouw d'Amsterdam. Les solistes ne bougent pas beaucoup, ils ne sont pas très mobiles. Et pourtant c'est un des orchestres où les musiciens jouent le plus ensemble. Donc le rapport au geste est quand même un peu différent à l'orchestre...

Pour un concert donné à la Maison de la Radio (Bernstein, Lili Boulanger, Barber, Ravel) vous donnez des œuvres d'un répertoire peu connu pour une grande part. Comment le travaillez-vous ?
Paloma K. Au sein d'un programme comme celui-là, vraiment conçu pour une soirée en particulier, on a bien sûr le Trio de Ravel au centre. Lors des répétitions, quand on travaille par exemple le trio de Bernstein, on va rechercher vraiment dans l'esthétique du son les résonances avec l'œuvre de Ravel, voire même des parentés dans le style, sans se démarquer totalement.

Louis R. C'était vraiment un programme de commande de la Radio, puisque dans le cadre de cette carte blanche à Jean-Yves Thibaudet il nous a été demandé sous forme de clin d'œil un programme franco-américain. On a imaginé un programme ''des deux côtés de l'Atlantique'', et en travaillant le trio de Bernstein, on s'est rendu compte que cette pièce du très jeune Bernstein devait, sur certains aspects, beaucoup à la musique française du début du XXème siècle.

Il est amusant de mettre çà en exergue, tout en mettant en valeur des aspects totalement différents de cette musique. On peut penser à la comédie musicale, et à d'autres moments au modernisme de Chostakovitch. Voilà une musique assez composite d'un jeune artiste qui est en train de se chercher. Pour le travail, dans un programme comme celui-là, on tient compte du format du concert, on privilégie une forme de bulle, comme on fait de temps en temps autour d'œuvres associées les unes aux autres pendant un temps donné.

Autre exemple, dans deux semaines, nous allons jouer un programme au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, avec Weinberg, Mendelssohn et Klein. C'est un programme complètement différent qui est aussi très thématique. Le trio de Weinberg est à notre répertoire depuis cette année, dans le cadre d'un programme russe qu'on va donner à Montréal le mois prochain, et donc ce trio de Weinberg nous accompagne depuis le mois d'octobre ; on le joue beaucoup.

Du coup, ce n'est pas pareil. On organise nos répétitions différemment, et ce sera un moment de concert qu'on va vivre différemment avec des œuvres relativement neuves, qu'on connait très, très bien. Cela fait partie des plaisirs du groupe de musique de chambre tel qu'on le conçoit, c'est à dire pouvoir travailler d'une manière très suivie et d'une manière très privilégiée, de pouvoir souvent jouer ensemble, de donner beaucoup de concerts : en fait, les concerts ne se ressemblent pas puisque on a des histoires différentes avec chacune des œuvres.

Paloma K. Chaque concert est un peu comme un kaléidoscope. Vous avez les mêmes cristaux, mais ils ne sont pas assemblés aux mêmes endroits. Vous n'avez pas les mêmes images au final. C'est très riche pour nous. Ainsi on n'est jamais lassé du Trio de Ravel, non seulement parce que c'est un chef d'oeuvre mais parce que quand on le joue à côté de Mendelssohn ou à côté de Bernstein, ce ne sont pas les mêmes émotions. C'est très riche pour çà.

Quelles sont vos perspectives d'avenir? Vous visez la pérennité de votre groupe ?
Paloma K. Il n'y a pas de divorce en cours.

Louis R. Je pense que ce qu'on cherche c'est de pouvoir faire perdurer le Trio tel qu'il fonctionne maintenant (toujours dans le développement), de considérer ce Trio comme le centre de notre activité et comme quelque chose qui va nous permettre de nous faire rayonner à trois à travers des concerts, et pourquoi pas à travers une classe de musique de chambre.

Paloma K. C'est quelque chose qui nous séduirait vraiment.

© C. DoutreAvez-vous de grands modèles ?
Paloma K. Le Beaux Arts Trio. C'est inévitable puisqu'en fait, quand on y réfléchit, c'est le seul Trio vraiment constitué qui ait fait autant de disques, qui ait vécu si longtemps, même si des membres ont pu changer. Le fait que Menahem Pressler, lui, soit resté tout ce temps depuis la création de ce Trio jusqu'à sa fin, pour nous c'est un témoignage d'une vie de Trio qui a fonctionné. C'est incroyable. Nous avons eu la chance d'avoir des masterclasses avec Menahem Pressler, sur le Trio de Ravel notamment. Et c'est vrai que pour moi en tant que pianiste, j'ai appris énormément de choses et notamment par rapport au son du trio qu'on voulait chercher et trouver éventuellement. A titre personnel je suis très admirative de la manière dont il a pu transformer son jeu de pianiste à travers celui de ses collègues, ceux des cordes, et son écoute des cordes et ce qu'il en fait par rapport à son jeu. Un pianiste au niveau des attaques, quand il joue la note, il a des pédales. Mais on ne peut pas vibrer car on n'a pas d'archet ; c'est très différent. Et c'est çà qui est très beau dans un trio. Et c'est cela qu'enseigne magnifiquement le Beaux Arts Trio.

On a aussi d'autres modèles, les Wanderer....

Louis R. Souvent les grands chambristes m'inspirent, comme les quatuors à cordes ; les Alban Berg par exemple. Au niveau des trios, je citerais celui de Rubinstein, Piatigorski, Heifetz...

b Paloma K. Mais aussi Cortot, Thibaud, Casals... Mais quand on lit le livre de Rémi Jacobs, qui en parle beaucoup et en détail, on voit que c'étaient de grands amis qui avaient une carrière internationale individuelle. Et çà n'a finalement pas marché. Sans doute, cela faisait tout le sel de leur activité de trio de ne pas se voir souvent, mais en même temps au niveau de leurs agendas de concerts ce n'était tout simplement pas possible.

Avez-vous le souhait d'évoquer encore un point particulier ?
Paloma K. Oui, nous voudrions que vous trouviez une place dans cet interview pour souligner combien l'émission de Gaelle Le Gallic, « Génération jeunes interprètes », a permis notre lancement. C'est cette émission, en 2010, qui nous a obligés de trouver un nom... Karénine. Pour nous, remercier Gaelle Le Gallic, c'est important !