Il déposait des flyers salle Cortot. Moi, toujours à l’affût de spectacles, de concerts musicaux qui nous sortent de ces grandes messes dans ces lieux institutionnalisés où ce sont toujours les mêmes oeuvres qui sont interprétées et où le public est trop ravi de les réentendre, et où on pourrait faire la critique sans se déplacer, je me trouve face à un homme jeune qui propose de venir écouter à la deuxième édition d’ « Opéras en 1 acte » au Théâtre du Ranelagh. On y joue une opérette « Bagatelle » d’Offenbach, et « Un Souper chez Offenbach », une opérette composée par ses soins à partir d’airs à boire et à manger, extraits d’opérettes du même compositeur, oeuvres quasi inconnues. Le dimanche suivant, à 11h30 dans ce joli théâtre, je m’attendais à voir un spectacle de patronage. Et bien non, ce fut un ravissement. Les chanteurs étaient à la hauteur (Charlotte Mercier, Mathilde Rossignol, Xavier Meyrand, Marie-Amélie Tek, Christophe Doînel) - ce n’est pas facile de chanter Offenbach. Le pianiste (Romain Vaille), qui avait une réduction pour piano à interpréter, avait le tempo juste pour ce genre de spectacle. Il était accompagné par la clarinette d’Elise Pruvost. Et la mise en scène était d’une vraie drôlerie. Un des duos soprano - mezzo avait des accents mozartiens comme celui de la Comtesse et Cherubin. Ici c’étaient une cantatrice et un jeune amoureux. L’écriture d’Offenbach montre à quel point ce n'est pas de la musique de bas étage. Résolument charmé par le travail de la compagnie Fortunio, j’ai interviewé Geoffroy Bertran, son fondateur, pour qui l’opérette est une passion ! Il n’est pas le seul. Et cet engouement je l’ai vécu. Dans la salle il y avait un public de 7 à 80 ans et les plus jeunes riaient de bon coeur aux gags du fantaisiste et appréciaient cette musique si bien composée.

D’où vous vient cet engouement, cette folie, pour l’opérette ?


J’ai découvert l’opérette en même temps que l’opéra, j’avais une dizaine d’années, « Carmen » à 9 ans et « La Belle Hélène » en 1987 dans une mise en scène de Jacques Martin. Je suis sorti du théâtre fou d’enthousiasme, et c’est depuis ce jour que j’aime l’opérette ! A partir de là j’ai commencé à acheter des CD d’opérettes, d’Offenbach et puis d’autres compositeurs. En parallèle j’ai fait du chant dans des choeurs, d’abord dans un choeur d’étudiants, quand j’étais en école [il a fait Les Mines] puis dans des choeurs plus petits et de niveau plus élevé. En prenant des cours de chant j’ai progressé, mais je n’avais pas l’idée de monter un jour une troupe. Je rêvais de chanter de l’opérette mais je ne pensais pas avoir un jour le niveau pour le faire.

Vous ne vouliez pas devenir chanteur ?
C’était de l’ordre du phantasme, sans aucune ambition. Mes moyens vocaux ne me permettaient pas d’envisager une carrière professionnelle.

Étiez-vous dans un milieu musical ?
Mon père est mélomane. Ma mère, en éducatrice avertie, m’achetait les livres-disques de la vie des compositeurs racontée aux enfants. C’est comme cela que j’ai découvert Offenbach. Avant même « La Belle Hélène » dont je vous parlais, j’avais un livre-disque sur ce compositeur et j’adorais tous les airs qui étaient sur le disque.

Comment avez-vous commencé à chanter ?
J’ai fait beaucoup de chorale où on chantait du répertoire classique. Là je me suis lié d’amitié avec un chanteur qui possédait un grand appartement et un piano. On s’amusait à faire une fois par an des petits concerts avec d’autres chanteurs et on invitait des copains qui aimaient ce genre de musique. Comme j’avais fait des études de piano, j’accompagnais les chanteurs et depuis je n’ai plus arrêté… Il y a sept ans j’ai acheté un grand appartement où je peux faire de la musique et des spectacles. C’est un quatre pièces haussmannien qui a l’avantage d’avoir trois pièces en enfilade et qui peuvent être mise en configuration de salle de spectacle. Je peux inviter cinquante personnes assises.

N’avez-vous pas de problème de voisinage ?
Pour l’instant non, les spectacles se terminent avant 22 heures et puis ce n’est pas tous les jours qu’il y a des répétitions et des concerts. C’est considéré comme une soirée privée où on invite cinquante personnes. J’invite même mes voisins à la répétition générale !

Comment arrivez-vous à vivre, disons en couple, quand votre appartement est transformé en théâtre ?
Il se trouve que je vis seul. Pour vivre avec quelqu’un dans cet appartement il faudrait que la personne partage ma passion !

Comment vous êtes-vous fait connaître ?
Il y a cinq ans, on a commencé à jouer des opérettes complètes avec de la mise en scène et on a invité nos amis, nos familles. Le premier spectacle, on l’a joué trois fois et on a eu beaucoup de succès. C’était Le Petit Duc de Charles Lecocq, largement adapté avec huit chanteurs. Les costumes étaient de bric et de broc. Il n’y avait pas de décor, et ce sont mes amis chanteurs qui ont participé, ceux qui faisaient des petits concerts chez cet ami où on avait commencé. Ce sont ces chanteurs qui sont devenus le noyau dur de la troupe. Ils sont cinq : une soprano, une mezzo, un ténor, moi je suis le baryton, on a un fantaisiste et aussi un pianiste. Le deuxième spectacle, on l’a joué quatre fois. Le troisième cinq fois. Le suivant aussi. Et le tout dernier, « La Haut » de Maurice Yvain et Willemetz, on l’a joué six fois car il y avait beaucoup de monde qui voulait venir l’écouter.

Vos spectacles sont-ils payants ?
Non, c’est gratuit mais il y a un chapeau à la sortie.

Et la moyenne de l’obole ?
C’est très variable : en moyenne c’est 5 euros !

Ce n’est pas très généreux !
Non mais c’est une invitation, les gens ne sont pas obligés de donner !

Vos chanteurs sont-ils des professionnels ?
Certains sont professionnels, d’autres sont des semi-professionnels ayant des métiers par ailleurs. Pour organiser les répétitions c’est assez compliqué: on passe par doodle pour connaître les disponibilités de chacun. Mais tout le monde n’est pas toujours convoqué en même temps.

Qui choisit l’oeuvre ?
C’est moi. J’assure la direction artistique de la troupe. En général, c’est vers la fin de l’année que le choix est fait. En début d’année suivante je distribue les rôles, je fais l’adaptation de la partition et du livret si j’en éprouve le besoin et je fais un planning de répétitions qui commencent au printemps, de manière pas trop dense, jusqu’en juillet où on commence à régler la mise en scène pour être prêt en novembre.

Je m’étonne que vous ayez commencé jeune à aimer l’opérette qui à notre époque s’est assez ringardisée ?
Il y a encore beaucoup de préjugés. C’était le divertissement populaire par excellence puis ensuite il a été supplanté par le cinéma, la télé. Ce qui l’a aussi ringardisé c’est ce qu’est devenu cet art dans les années 50-60. J’aime bien Luis Mariano et « Le Chanteur de Mexico » mais c’est quand même de la musique de variétés. Or c’est ce que l’on a appelé l’opérette à cette époque–là. Francis Lopez a contribué à donner une image ringarde de l’opérette.

Et aujourd’hui ?
Même ceux qui ont des préjugés défavorables, le jour où ils voient une opérette d’Offenbach ou de Messager, ils adorent ! Offenbach est peut-être le plus grand compositeur d’opérettes mais il y a d’autres compositeurs moins connus qui sont très bons !

Il y a des exemples assez récents qui ont bien marché !
« Phi-Phi » est monté régulièrement. « Pas sur la Bouche » a été porté à l’écran par Resnais. Il y a très régulièrement de nos jours des initiatives pour remonter l’opérette avec tous les égards qui lui sont dus ! Le Châtelet a fait de très belles productions d’Offenbach et d’autres compositeurs d’opérettes ces dernières années : « La Belle Hélène » et « La Grande Duchesse de Gérolstein » avec Felicity Lott et dirigé par Marc Minkowski. Dernièrement « Fantasio » qui a eu un énorme succès. Même l'Opéra Bastille a fait de l’opérette dans les années 90 avec « Les Brigands » mis en scène par Jérôme Deschamps. Lorsqu’il était à l’Opéra Comique il a remis en valeur le patrimoine français avec « L'Étoile » de Chabrier, « Ali Baba » de Lecocq, « Ciboulette » de Reynaldo Hahn.

Alors, cette fois, vous êtes sorti de votre appartement...
Oui, pour la première fois on joue au théâtre du Ranelagh. C’est la deuxième édition d’« Opéras en 1 acte » qui a été créé par Isabelle Du Boucher. Elle dirige sa propre compagnie lyrique, la Compagnie Opéra du Jour, elle invite d’autres compagnies qui présentent leur spectacle. Cette année, on est cinq compagnies qui jouons un dimanche matin et un mardi soir. « Bagatelle » et « Un Souper chez Offenbach » est repris le 18 avril au Ranelagh et la Compagnie Maurice et les autres chante « L’Enfant et les Sortilèges » le 30 avril.

Comment réagissent vos proches : ils vous prennent pour un doux dingue ?
Pas du tout, au contraire, ils sont ravis de voir que je réalise mon rêve. Ils me poussent à continuer, à développer cette activité. De spectacle en spectacle on fait des choses de plus en plus élaborées, on fait des décors, on a des costumes de meilleure qualité. Au départ je faisais la mise en scène mais depuis trois ou quatre spectacles j’ai fait appel à un metteur en scène professionnel, Pierre Catala, ce qui a beaucoup amélioré notre qualité de jeu.

Olivier Bouley a un peu le même parcours que vous. Ancien de la banque, il a tout abandonné pour vivre sa passion et monté il y a 6 ans l’association « Les Pianissimes », qui fait des concerts de jeunes pianistes . Envisageriez- vous de faire pareil ?
Il se trouve que le ténor de la troupe, Xavier Meyrand, est un ami proche d’Olivier Bouley qui vient régulièrement assister à nos spectacles, et Xavier a travaillé pour cette association. De même il m’arrive d’aller à ses concerts. Pour le moment je n’ai pas les moyens de lâcher mon boulot à la banque. Il faut que je rembourse mon appartement, et la compagnie me coûte de l’argent. Si j’arrive à développer l’activité on verra si c’est rentable, mais ma carrière chez HSBC me plaît. Pour l’instant c’est un hobby qui m’occupe beaucoup et qui me coûte comme tout hobby qui se respecte !

Quels sont vos auteurs préférés ?
Les plus grands sont Offenbach et Messager. D’Offenbach on a monté « La Chanson de Fortunio », le spectacle « un Souper Chez Offenbach » que j’ai écrit, et qui met en scène Offenbach avec ses deux librettistes Meilhac et Halévy et ses deux principales interprètes Hortense Schneider et Zulma Buffar. Les airs sont autour des plaisirs de la table et de la boisson. Ce sont des extraits de différentes pièces d’Offenbach (La Jolie Parfumeuse, Pomme d’Api, Les Bavards, Trom-al-cazar, Madame l’Archiduc, Belle-–Lurette, La Créole, L’Ile de Tulipan, Madame Favart, La fille du Tambour-major et La Périchole). Pour ce spectacle j’ai écrit un petit scénario et des dialogues de mon cru.

Votre domaine de prédilection c’est la musique française ?
Oui et surtout de trouver des partitions peu connues. Offenbach a écrit 110 opérettes ! On en connaît 5 ou 6, pas plus ! Il y a un fond énorme qu’on commence à valoriser ! J’adore Messager. On a joué « Passionnément » qui est une petite merveille. C’est de la très belle musique qui n’est pas trop compliquée à chanter alors qu’Offenbach n’est pas simple, il faut des voix belcantistes. Les opérettes des premières années du XXème siècle, comme « Passionnément », ou « La Haut » de Maurice Yvain ont des exigences vocales beaucoup moins importantes que l’opérette du XIXème. Ces opérettes sont souvent écrites pour des comédiens-chanteurs plus que pour des chanteurs lyriques.

A quelle époque sont nées les premières opérettes ?
Ce n’est pas Offenbach qui en est le créateur, c’est Hervé, son contemporain et qui a écrit une oeuvre en 1847 « Don Quichotte et Sancho Pança », considérée comme la première opérette.

Quelle définition donne-t-on de l’opérette ?
C’est une pièce de théâtre avec des parties parlées et des parties chantées. Elle se caractérise par un caractère comique en général. Dans l’opérette viennoise tardive de Franz Lehár, comme « Le Pays du Sourire » ou « Frasquita », il y a des intrigues sentimentales sérieuses, mais c’est assez marginal par rapport à l’opéra-comique. Saint-Saëns a dit que l’opérette était une fille de l’opéracomique qui avait mal tourné. Ce compositeur a écrit une opérette, « La Princesse Jaune ». L’opéracomique est apparu tout juste un siècle avant l’opérette, aux alentours de 1750 dans les grandes foires parisiennes, la foire Saint-Germain, la foire Saint-Laurent. Au départ ce n’étaient que des parodies d’opéras sérieux. On intégrait des airs connus dans une pièce parlée, avec des intentions parodiques. Peu à peu des compositeurs ont écrit des airs originaux. Les premiers ont été Monsigny, Philidor, Duni, puis est arrivé Grétry, puis Rousseau. C’était moins dans la parodie mais sur un mode plus léger. C’était l’opéra-comique XVIIIème. Et puis au fur et à mesure de grands compositeurs se sont mis à écrire des opéras comiques. Le genre s’est institutionnalisé. Il y a eu la création de l’Opéra Comique pour lequel des compositeurs ont écrit des partitions de plus en plus sérieuses et ambitieuses et cela jusqu’au XXème siècle. Dès le XIXème « Carmen », « Les Contes d’Hoffmann », « Manon », sont des ouvrages qui ont été écrits pour l’Opéra-Comique. Il y a une alternance de parlé et de chanté. Dans « Manon » il y a certaines phrases parlées qui font que cet opéra se rattache à l’opéra-comique. Ambroise Thomas avec « Mignon », Victor Massé avec « Les Noces de Jeannette », des compositeurs de plus en plus ambitieux ont institutionnalisé l’opéracomique qui a perdu le côté léger et parodique de ses débuts. Il est donc devenu un genre très bourgeois. Face à cet embourgeoisement de l’opéra-comique, Hervé et Offenbach ont voulu créer un genre qui revient à l’esprit léger, parodique et satirique des débuts de l’opéra-comique. Et c’est comme cela qu’est née l’opérette.

Aujourd’hui les comédies musicales anglo-saxonnes font un tabac alors qu’elles ne marchaient pas du tout il y a quelques années. En France, on a une sorte de spectacle musical qui remplit le Palais des Congrès. Est-on loin de l’opérette d’antan ?
Grâce aux efforts de Jean-Luc Choplin au Châtelet, les comédies musicales sont très appréciées par le public. Les comédies musicales à la française sont quelque part la continuité moderne de l’opérette, avec une partie chantée et une partie parlée. Mais dans ces comédies musicales françaises il manque le côté comique et léger qui est l’apanage de l’opérette. Récemment il y a eu des tentatives d’opérette comme celle de Jean-Michel Ribes au Théâtre du Rond Point, qui a monté un spectacle satirique sur une musique de Reinhardt Wagner intitulé opérette.

Vous êtes au contrôle des risques chez HSBC ? Êtes-vous prêt à en prendre avec votre compagnie !
Mon rôle dans la banque est de surveiller qu’elle ne prenne pas de risques inconsidérés. Donc mon attitude vis à vis de l’opérette est aussi de ne pas prendre de risque pour l’instant… J’ai un bon équilibre entre mes deux activités et cela me plaît !

Dans tous ces textes que vous avez déchiffrés y en a-t-il un qui vous a fasciné ?
Mon librettiste préféré est Albert Willemetz. Il est l’auteur des chansons à succès entre 1914 et 195. Il a écrit trois mille chansons et tous les grands succès de Maurice Chevalier, de Joséphine Baker, de Mistinguett. C’est le père de l’opérette moderne. Il a été le lyriciste de « Passionnément » de Messager. Il a écrit les paroles de « Phi Phi », de « Dédé » de Christiné, de « La Haut » de Maurice Yvain, le livret de l’unique opérette d’Arthur Honneger « Les Aventures du Roi Pausole ». Il a travaillé avec Reynaldo Hahn, Vincent Scotto, Georges Van Parys, Sigmund Romberg…

Tous les compositeurs du XXème siècle estimaient les compositeurs d’opérettes. Ravel avec « L’heure Espagnole » s’est approché du genre. C’est un opéra bouffe mais assez près de l’opérette. Par ailleurs Ravel portait aux nues Emmanuel Chabrier qui a écrit plusieurs opérettes qui sont des chefs-d’oeuvre : « L’Etoile », « Une Éducation Manquée », sont des ouvrages qui ont énormément influencé Ravel et Poulenc. Nous avons monté « Une Éducation Manquée » car c’est une opérette de poche, il n’y a que trois personnages, pas de choeur, et à la création elle était accompagnée par deux pianos.

Peut-on savoir ce que vous préparez pour l’année prochaine ?
Je ne peux pas le dire encore. On joue « Bagatelle » et « Un Souper chez Offenbach » encore le 18 avril au Ranelagh. Mais les idées ne manquent pas….

Alors à très vite dans votre appartement !

Pour tout savoir sur cette compagnie : www.compagniefortunio.fr