C’est à l’occasion d’un concert au sein du magnifique complexe du « Cœur de Ville » de Vincennes que se produit la rencontre avec Pierre Amoyal.  Silhouette juvénile, sympathie immédiate et grande simplicité dans toutes ses attitudes… le célèbre violoniste ne pratique rien, à l’évidence, du triste culte de la personnalité qui dénature tant de discours dans le monde musical.  Le voudrait-il d’ailleurs, qu’il n’en aurait guère le loisir, tant le programme de ses activités a de quoi donner le vertige :

L’été aura tout été… sauf tranquille.  De juin à août, le relevé des concerts, masterclasses, académies et autres manifestations n’est pas des plus aisés, de l’espace Beaulieu de Lausanne (création, par La Camerata de Lausanne du Concerto pour cor des Alpes du compositeur hongrois Ferenc Farkas, décédé le 10 octobre dernier, dans sa 95e année) au Festival des Nuits du Suquet, à Cannes, animé par l’ami Gabriel Tacchino pour un concert Mozart-Rota-Tchaikovski, en passant par Dax, Montebello en Italie, Saint-Riquier, Compiègne… pour y faire entendre Mendelssohn, Bach, Weber, Britten…  À titre plus individuel, le programme inclut Salzburg pour l’académie du Mozarteum à laquelle je suis chaque année fidèle… l’occasion de

donner, notamment, la Deuxième sonate pour piano et violon de Roussel, en compagnie du pianiste Bruno Canino. Sans préjudice de Mozart et de Brahms.  Courchevel ensuite, pour y retrouver - avec Pascal Devoyon qui anime l’académie estivale - la ronde des concerts et des masterclasses…  Septembre ne sera pas moins animé, inscrit sous le signe de modernes Schubertiades pour Espace 2, la grande chaîne musicale suisse.  Moscou ensuite, et sa nouvelle Maison de la musique aux 2 500 places destinées à des auditeurs de Haydn et de Mendelssohn. À l’est toujours, et toujours un peu plus loin, Singapour.  J’y serai en octobre…

 

Quelques mots sur la Camerata de Lausanne ?

Créée en 2002 par le Conservatoire de Lausanne, à mon instigation, la Camerata entend renouer avec la tradition des ensembles se produisant sans chef. Elle forme un ensemble d’instruments à cordes à géométrie variable selon le répertoire interprété, accompagné parfois de clavecin ou de piano, et dont les membres sont admis sur concours.  En provenance des quatre coins du monde, les talents qui la forment constituent un ensemble homogène, dynamique et de même tradition instrumentale.  Ils peuvent ainsi conjuguer formation musicale de haut niveau et vie professionnelle.  L’enthousiasme, le plaisir de faire de la musique et la complicité qui leur est propre sont de rigueur.  La Camerata de Lausanne s’est produite dès ses débuts, en Suisse et en Europe, dans différents festivals (Radio France et Montpellier, Mozarteum de Salzburg, Toulon et sa région, Correspondances des Pays de la Loire), et en concert à la Fondation Gianadda de Martigny et à l’Opéra de Lausanne, ainsi qu’à Amsterdam, Damas, Beyrouth, Paris, Grenoble, Marseille, Mérignac, Biarritz, Milan, Catane, Venise, Fort-de-France, Pointe-à-Pitre, Singapour, Macao, Bangkok et Shanghai.  Elle a tenu la partie musicale des représentations du Directeur de théâtre de Mozart et de La canterina de Haydn à l’Opéra de Lausanne et à Tourcoing, sous ma direction.  Cette saison, elle se produit au festival des Friches musicales d’Évry, au Pôle Culturel de Wasquehal, ainsi qu’au festival Correspondances des Pays de la Loire.  Ouverte, stimulée par les nouveaux projets, elle construit son répertoire et ses activités professionnelles au fil des rencontres. Souvent sollicitée pour aller au-devant des jeunes, elle partage aussi son exigence d’une musique sensible, nuancée et profondément ressentie avec des publics de tous horizons et de toutes cultures.  La Camerata de Lausanne bénéficie de nombreux soutiens, notamment de la Ville de Lausanne et du Canton de Vaud.

 

La transmission du savoir reste l’une de vos grandes préoccupations…

Le secret de l’humanisme musical, c’est avant tout le refus d’un certain égoïsme. Aucun antidote plus puissant en la matière que celui d’une jeunesse à guider. Mais sans jouer au chef…  Ainsi, à la Camerata de Lausanne, je reste à jamais « un éternel étudiant ».  D’ailleurs, il vaut de rappeler comment l’affaire s’est déroulée.  Il y a sept ans, après de longues années d’enseignement à Lausanne, je me suis trouvé dans la curieuse situation d’avoir à compléter une formation de jeunes instrumentistes à laquelle il manquait un violon.  Non seulement, je n’ai vu aucun inconvénient à servir ainsi notre maîtresse à tous, la musique, mais encore cette expérience a-t-elle été déterminante.  Car, lors de la première répétition, me retrouvant sur scène avec mes propres élèves, c’est-à-dire des musiciens de haute qualité mais ne possédant pas encore de statut professionnel, j’ai éprouvé soudain une émotion absolument inédite, d’une incroyable profondeur.  Il me semblait que quelque chose d’inespéré m’était soudain révélé avec ce partage. Quelque chose qui dépassait tout ce que j’avais pu connaître sur toutes les scènes du monde en tant que concertiste.  Oui, je n’hésite pas à le dire, cette répétition reste le second grand choc de ma vie d’artiste.  Le premier, je l’avais subi, tout enfant, avec l’audition du Concerto de Tchaïkovski par Jascha Heifetz.  Un inoubliable électrochoc.  Dans l’instant, ma destinée venait d’être fixée.  Et dès le lendemain, je passais avec mon violon ces heures de travail dont je savais déjà qu’elles seraient le lot de tous les jours de ma vie.

 

Au gré de votre carrière, vous êtes passé du Conservatoire de Paris à celui de Lausanne.

Je garde un excellent souvenir de mes collègues de la Rue de Madrid, notamment de Maurice André et de Jean-Pierre Rampal.  En revanche, j’ai rencontré là-bas quelques petites difficultés administratives quant à l’exercice de ma double activité de concertiste et d’enseignant.  À Lausanne, ou d’ailleurs d’une façon générale en terre germanique, il est bien plus facile d’enseigner sans rien réduire de son activité de concert. Sans compter l’estime très supérieure dont jouissent les pédagogues en ces pays.  Sans négliger non plus la majoration des émoluments ! En ce qui me concerne, non seulement le cumul des activités n’a rien de contraignant dans ces conditions, mais il est nécessaire.  D’ailleurs, je me suis aussi tourné vers d’autres champs exploratoires, le théâtre par exemple, avec le célèbre clown américain Buffo (Howard Buten) ; un projet de film est même en route.

Il y a quelque chose de merveilleux dans la découverte du violon par les jeunes élèves. Cet instrument est si ardu au départ, il nécessite tant de passion pour vaincre les premières difficultés ! Quand on lit l’enthousiasme dans l’œil d’un petit garçon ou d’une petite fille affronté à ces difficultés, ou quand on prête attention à la qualité du silence qu’il ou elle observe après avoir joué… quel bonheur ! Et quelle certitude de ne pas se tromper quant aux aptitudes de ces tous jeunes impétrants à la gloire musicale ! Car la musique se fait avant tout dans le silence qui précède le jeu de l’archet. Qui précède le rêve, donc… lequel ensuite se concrétise ou non. Il est un autre silence tout aussi important, celui qui suit l’exécution, une sorte d’observation rétrospective de ce qui vient de se passer.  Je suis extrêmement sensible à ces deux moments.  Et aussi bien sûr, à la part du silence qui est endémique à la musique elle-même.

 

Que vous inspire le durcissement de la carrière musicale au cours des dernières décennies ?

Ce durcissement, cette déshumanisation, il me semble qu’on ne peut y échapper qu’au prix d’une absolue sincérité.  Il faut refuser le vedettariat dans tout ce qu’il a de facile, de superficiel.  Compter, par exemple, sur ce qu’on arrive à extraire de l’instrument et non sur tout un jeu de mimiques faciales destinées à impressionner la partie la plus crédule du public.  Récemment, on m’a fait découvrir sur YouTube une étrange vidéo montrant, sans bande sonore (je pense qu’il s’agit du triple concerto de Beethoven), les traits de trois artistes qui donnent à voir tout le panel des moues qu’est sensée provoquer la musique sur le visage de ceux qui l’exécutent.  Il y a là démonstration, par l’absurde, de la nécessaire précellence du son pour tout ce qui est musical !  Il me revient, à ce sujet, que mon maître Jascha Heifetz nourrissait quelque inquiétude, dans les années 70, en voyant les contorsions de Jacqueline Du Pré. Que penserait-il aujourd’hui ? La musique, elle n’est pas un spectacle racoleur !

 

Vous êtes l’auteur du curieux aphorisme : « Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux violons perd la raison » (Pour l’amour d’un Stradivarius, Paris, Robert Laffont, 2004, p. 214).

J’ai eu la chance d’entamer ma vraie carrière avec l’un des plus célèbres violons du monde, le Kochansky Stradivarius de 1717.  Pendant très longtemps, je n’en ai usé que pour les répétitions et les concerts. Soudain, un jour, il m’est apparu que c’était toute ma vie que je devais partager avec ce merveilleux instrument, y compris les heures d’exercice.  Puis cet instrument m’a été volé, presque par hasard, en 1987.  J’ai alors racheté l’instrument de Christian Ferras, avant de récupérer, en 1991, l’instrument qui m’avait été dérobé.  À cette occasion, j’ai compris l’impossibilité du mariage à trois, et j’ai revendu le « remplaçant ».  Le nom de Christian Ferras nous renvoie d’ailleurs à la question que vous posiez plus haut, relative à ce durcissement de la « compétition musicale » qui aura été le fait du second XXe siècle.  Christian, cet artiste merveilleusement doué, m’a raconté comment, au seuil d’un concert très important à Philadelphie, il a combattu la déferlante du trac par l’absorption d’un verre d’alcool, avant de jouer magnifiquement.  Prélude à la descente aux enfers…

 

Précisément, comment échapper à la malédiction du trac ?

Bon, comme je ne fais pas partie des bienheureux inconscients qui peuvent très bien clore un excellent repas cinq minutes avant d’entrer en scène, sans la moindre inquiétude, il m’a bien fallu mettre en œuvre une certaine stratégie pour combattre l’angoisse d’avant le concert.  J’avais d’ailleurs été à bonne école, ayant assisté à la métamorphose de Jascha Heifetz lorsque, parvenu à 70 ans, il s’était retiré de la scène ; oubliées la peur et la tension, il était redevenu un homme libre, apaisé.  Moi aussi, je serai content le jour où ça s’arrêtera ! Sans rien oublier des formidables joies que m’auront procurées ces innombrables concerts formant la trame de ma destinée.  Mais des joies payées au prix fort !  Pour combattre la pression, je me suis livré à une pratique assidue du sport, ce qui, au passage, m’a évité de ces tendinites et autres douleurs qui frappent si régulièrement les violonistes.  Oui, le secret de la sérénité est peut-être là, dans le déroulement d’une vie saine.  Et aussi dans l’exercice d’une responsabilité permanente à l’endroit de tous ces jeunes gens qui, en retour, me transmettent leur bienfaisante énergie, cette fraîcheur propre au premier âge de la vie, qui est celui de tous les apprentissages.

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Enregistrements récents de Pierre Amoyal

Jean-Sébastien BACH : Concertos pour violon BWV 1042 et BWV 1043. Mars 2009.  CD Asin : B001QVCFLY.

Albert HUYBRECHTS : Musique de chambre.  Pierre Amoyal, Marie Hallynck, David Lively, Yuko Shimizu-Amoyal. Juin 2009.  CD Asin : B0027REDKM

Petr Illitch TCHAÏKOVSKI : Musique de chambre (à paraître).