Musicologue, essayiste, chargé d’enseignement à l’Université de Versailles-Saint-Quentin, formateur auprès du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT), chargé de mission en matière de formation, d’information et d’inspection au sein de la Société des éditeurs et auteurs de musique, membre fondateur de la revue Analyse Musicale, professeur de conservatoire à Paris, Gérard Ganvert a accepté de faire un tour d’horizon sur ce qu’on appelle vaguement l’éducation musicale. Il a parlé sans détour et nous reproduisons textuellement sa pensée.

Comment va l’éducation musicale en 2017 ?
L’éducation musicale c’est deux choses. C’est la musique à l’école, et ce que l’on appelle l’enseignement musical spécialisé, c’est à dire les écoles et conservatoires de musique. A l’école c’est l’enseignement général. Depuis Jules Ferry on l’a rajoutée en douzième et dernière discipline car on l’avait oubliée. On l’a mise après la gymnastique. Cet enseignement a toujours été un problème et pour répondre à votre question, c’est toujours un problème. Comme les familles ont voulu donner une éducation musicale véritable à leurs enfants, depuis les années soixante dix s’est développée une culture municipale avec les écoles de musique et les conservatoires ; ils se sont développés pendant quarante ans. Aujourd’hui on arrive à un véritable problème car cette éducation musicale coûte chère et ne touche pas assez d’électeurs pour que les politiques s’en préoccupent !

Est-ce que cela veut dire que la musique dans les écoles n’a plus aucun intérêt, alors que l’éducation physique est devenue une priorité pour le soi-disant épanouissement des jeunes !
La musique à l’école est devenue un tel problème que les communes riches se sont depuis les années quatre vingt pourvues de ce qu’on appelle des intervenants. La ville de Paris est la plus ancienne, avec un corps de PVP, professeurs de la Ville de Paris qui interviennent adossés aux professeurs des écoles. Mais dans les autres communes, puisque ce sont des fonds municipaux, seules les communes riches peuvent entretenir un tel corps. L'Éducation nationale ne fait pas son travail, elle n’arrive pas ou ne veut pas le faire, là c’est un autre débat. Finalement ce sont les collectivités locales qui avec l’argent local entretiennent des intervenants à l’école primaire. C’est donc totalement inégalitaire car il faut payer deux fois pour faire de la musique à l’école !

Est-ce que cela entraîne que l’éducation musicale est considérée comme une éducation élitiste ?
C’est l’argument qui est utilisé par les politiques : élitiste, dans leur bouche, est qu’on ne touche pas assez d’électeurs ! II n’y a pas d’élitisme au sens sociologique du terme, personne ne choisit ses élèves. Élitiste voudrait dire que je ne n'enseigne qu'aux petits blonds aux yeux bleus ! C’est totalement ridicule, on ne peut pas taxer les établissements spécialisés, les conservatoires, d’élitisme parce qu'ils n’ont pas assez de moyens pour accueillir tout le monde ! C’est un enseignement spécialisé donc ça ne touche que peu de monde.

C’est dommage de penser que c’est spécialisé alors que la gymnastique, le dessin, les mathématiques ne le sont pas considéré !
Il y a des écoles d’art pour les arts plastiques. On pourrait dire : comment se fait-il qu’il y a un Yalta de la culture entre les arts ? Lorsque l’on parle de l’histoire de l’art, la musique est absente. Pour la musique on fait de l’histoire de la musique, mais pas de l'histoire de l’art en général ! En France, la musique ne fait pas partie des structures institutionnelles de l’art !

Alors que veut dire Ministère de la Culture !
Le Ministère de la Culture s’appelait à l’origine Ministère des Affaires Culturelles, c’était une vue patrimoniale de la culture, c’est à dire les musées, les bibliothèques, le patrimoine immobilier, les monuments historiques, etc. C’est Giscard d’Estaing en soixante-quatorze qui a utilisé le mot culture, qui était un mot « ringard ». Il a créé un Secrétariat d'État à la Culture avec Michel Guy puis Françoise Giroux… Bourdieu ou des gens comme lui expliquent bien que finalement les structures ne créent pas les strates culturelles de la société, elles n’en sont que dépositaires. S’il y a des ghettos culturels ce n’est pas à cause des institutions mais de la société française.

Si on avait un président qui aimait la musique cela ferait-il bouger les choses ?
Certainement ! Seulement nos élites politiques ne sont pas formées à cela. Si elles le sont, elles ne l’utilisent pas dans leur mandat politique. On n’a pas de musiciens comme l’était Edouard Heath, qui avait recours à la musique pour la politique.

Il y a quand même un homme politique français qui a écrit un livre sur la musique...
Oui, Bruno Lemaire, sur le chef d’orchestre Carlos Kleiber. Mais cela reste de la sphère privée mais pas de celle politique. Leur admiration va à la peinture, à la littérature, comme Mitterrand ou Pompidou. La musique, elle, échappe au pouvoir ! Il y a une inculture musicale fantastique, justement parce que l'Éducation nationale ne remplit pas son rôle. Les conservatoires ne concernent qu’une petite partie de la population, et il y a ces vues politicardes qui pensent que c’est élitiste !

Il y a une demande quand même lorsqu’on voit le succès des journées comme celles de Nantes, celle de Royan ou de Reims ou même le mois d’août au Parc Floral de Vincennes. Ce ne sont pas des lieux élitistes mais bien des manifestations populaires qui attirent un public large et non spécialisé ?
Bien entendu mais ce sont des projets privés !

Il existe quand même un terreau ?
Rien n’est vraiment fait pour la diffusion de la musique classique, c’est aussi un problème économique. Dans les médias on entend quatre vingt dix neuf pour cent de musique de variétés. Il y a quelques émissions sur les chaînes publiques, très sporadiques, comme les Victoires de la Musique où l’on voit apparaître de nouveaux artistes…

Il y a quand même un paradoxe : ce sont des jeunes qui interprètent cette musique et des gens plus âgés qui viennent les écouter.
On n’a pas de véritables études là-dessus. Si vous allez à l’Opéra vous verrez que le public est assez jeune. Les gens plus âgés ont des abonnements pour aller au concert, c’est leur culture sociologiquement.

Ils ont été jeunes, comment ont-ils fait pour se former ? A l’école il y avait un enseignement à l’époque?
Mon père me disait que, dans la rue, le peintre ou le maçon sifflait de l’opéra. La radio, la télévision, à l’époque, diffusaient de la musique classique à l’heure de grande écoute. En 1920, à la naissance de la radio, il y avait des orchestres de radio qui jouaient en direct le répertoire. L’opéra était retransmis en direct. On n’a plus cela aujourd’hui.

C’est un problème économique ?
C’est un problème politico économique, c’est à dire que les politiques, comme je le disais précédemment, pensent que ce n’est pas vendeur. Même Bruno Lemaire qui a écrit son livre sur Kleiber, n’a jamais parlé de musique dans ses discours. Cela prouve bien que cela ne fait pas partie des éléments vendeurs. Pour moi c’est une mauvaise analyse.

Pourtant économiquement ce sont des retombées énormes !
Il y a deux ans il y a eu une enquête sur le secteur de la culture : il passe devant le secteur de l’automobile en termes d’emplois et de retombées économiques! Personne n’en parle dans les médias ! Mes parents, lorsque je leur avais dit que je voulais travailler dans le secteur de la musique, pensaient eux que j’allais devenir un clochard !

Lorsqu’on voit en été le nombre de festivals en France, on peut se rendre compte qu’il y a un public énorme qui n’est pas formé, pas que des mélomanes avertis...
Bien sûr, c’est là où le politique se trompe. Pour des raisons professionnelles je rencontre souvent des hommes politiques. Lorsque j’emploie le mot musique, ils me rétorquent aussitôt qu'il n’y connaissent rien, que d’ailleurs ils chantent faux ! C’est dramatique comme réponse.

On ne lui demande pas de monter sur scène !
Ni de chanter ! Cela veut dire quoi de chanter faux ? J’ai fait de l’histoire de l’art avec Jacques Thuillier (historien de l’art), et lorsqu’il nous parlait des phylactères au Moyen-âge, des bulles qu’il y avait dans les tableaux et qui en général reprenaient les lamentations de Jérémie, il se tournait toujours vers moi qui étais étudiant en musicologie, et me disait : c’est bien ce qu’on appelait Les Leçons de Ténèbres chez Couperin ? Il avait besoin d’être conforté par un soi-disant spécialiste de la musique. Les Lamentations de Jérémie sont effectivement Les Leçons de Ténèbres chez Couperin ou chez d’autres.

Aux États-Unis, en Allemagne, les universités ont leur orchestre, ce sont des initiatives privées aussi ?
L'Éducation nationale c’est un million trois cent cinquante mille personnes, c’est une des plus grosses entreprises au monde. Par comparaison, aujourd’hui Walmart, l’épicier américain, la troisième plus grande entreprise mondiale, 2,2 millions personnes dans le monde. Si on voulait véritablement développer une instruction musicale, sachant que tous les petits français passent par l’école, on pourrait le faire, il faudrait s’en donner les moyens. Le problème c’est l’école primaire : le pauvre professeur des écoles n’a pas les compétences pour enseigner la musique. Tout ce qui est enseignement artistique demande une formation spécialisée. Comme personne ne veut payer pour avoir ce personnel, avec nos impôts on paye un enseignement qui n’est pas fait ! Si vous voulez que vos enfants apprennent la musique vous allez entretenir une école de musique, un conservatoire, avec des impôts locaux, vous payez deux fois ! Pour les inscrire vous devez payer des frais de scolarité. Vous payez donc trois fois ! Cela ne dérange personne ! Le personnel spécialisé en art plastique, musical, devrait être pris en charge sur le budget national mais pas sur les collectivités qui sont plus ou moins riches.

Pendant la classe les professeurs des écoles ne pourraient-ils pas faire écouter de la musique ?
Cela existe mais ce ne sont que des tentatives individuelles. J’ai connu une personne qui était très bon musicien avec qui je jouais et qui était professeur PEGC de maths. Il était donc professeur principal en tant que prof de math, ave le préstige, et il donnait aussi des cours de musique à l’école. Mais ce ne sont là que des opérations rares et individuelles.

On donne bien aujourd’hui des cours sur le cinéma, pourquoi pas sur la musique...
La musique est plus compliquée, c’est un art plus compliqué, c’est un art du temps, c’est un art qui repose sur la mémoire. Le cinéma est concret, la musique abstraite.

Bon je veux bien, mais si j’aime Berlioz c’est grâce à mon professeur de musique !
Si je suis devenu musicien c’est à cause de mes professeurs de l’époque, c’est un autre temps !

On n’a pas parlé des conservatoires. C’est très compliqué de mettre son enfant dans ces structures. On a inventé le tirage au sort qui est soi-disant plus démocratique. C’est quand même une foutaise, non ?
C’est principalement à Paris qu’on a inventé ce mode d’inscription. On va rappeler que Paris n’est pas la France ! Son statut est doublement dérogatoire au droit commun, ça fonctionne totalement bizarrement. Les conservatoires parisiens se sont développés dans la deuxième mandature du maire de Paris, sous Chirac. On a commencé la construction de bâtiments spécifiques dédiés aux conservatoires. Un exemple : en 1985 a été construit le conservatoire du 18ème arrondissement. Il a été construit pour 750 élèves. Aujourd’hui il y en a 1300 ! Non seulement il y en a 100% de plus mais monsieur Vincent Peillon a modifié les rythmes scolaires, il a rétabli ce qui avait été supprimé en 2008 : en 2013 en redonnant le mercredi matin à l’école, les conservatoires ont perdu une demi journée. Non seulement il y a eu le double d’élèves mais avec une diminution du temps d'enseignement. Pour pouvoir inscrire leur gamin dès l’ouverture des inscriptions, on a vu cette chose insensée : des parents qui dormaient devant le conservatoire pendant une nuit ou deux dans des duvets ! C’était politiquement incorrect, on a donc créé une manière pseudo démocratique, du tirage au sort ! Si vous avez deux enfants l’un pourra entrer et l’autre pas ! Je n’ai toujours pas compris cette démocratie !

Qui a inventé cette ineptie ?
C’est l’équipe qui est là en ce moment à la Mairie ! Ce sont des gens qui ont une haine de la culture légitime. Je pense qu’ils sont eux-mêmes assez incultes ! La culture, pour eux, c’est « youkaidi youkaida » on fait tout ensemble. Ils sont persuadés que les conservatoires choisissent leurs élèves, ce qui est totalement faux. Moi qui enseigne au conservatoire du 18ème, j’ai certaines mères qui sont voilées, j’ai des gamins plus que modestes et je n’ai pas fait de choix. A la Mairie de Paris ils sont encore persuadés que notre enseignement est formaté pour les enfants de bourgeois, ce qui est totalement faux. Il faudra m’expliquer pourquoi étudier Molière serait moins bourgeois que d’étudier Mozart ou Bach !

Qu’en est-il de la diffusion de la musique d’aujourd’hui ?
Al Jarreau vient de mourir, à 76 ans. J'ai entendu un jeune professeur de musique actuelle dire que si on l’étudiait ce n’était pas une musique actuelle ! Pourtant il était d’aujourd’hui et chantait du jazz ! Alors que veut dire une musique actuelle ?

Le Jazz est la vraie musique actuelle pour moi ! Être compositeur de musique de répertoire est un vrai problème pour se faire entendre...
C’est un problème sociologique. Il y a de la musique contemporaine, savante, on va dire, expérimentale comme celle de l’Ircam et celle d’aujourd’hui taxée de post moderne. On revient à l’aspect tonal mais on utilise des moyens à la fois techniques, technologiques, de développement qui sont nouveaux et c’est en cela qu’elles sont post-modernes. Le problème est que l’on a du mal à la faire entendre parce qu’il n’y a pas de nombreux lieux où on peut l’entendre. Il y a le Festival Présences de Radio France, Musica à Strasbourg. Il y a quelques grands compositeurs qui ont bénéficié du support du cinéma pour s’exprimer, Duhamel, Delerue, Jansen. Ce dernier que j’ai bien connu, disait qu’il n’y a pas de compositeurs de musique de film ; seulement des compositeurs de musique. Je pense qu’il apporté beaucoup à la qualité des films de Chabrol. J’ai eu la chance d’assister à des enregistrements interprétés par de grands musiciens.

Alors comment les faire connaître ? Il y a un vrai problème ?
Ce n’est qu’un problème économique. Par rapport à un tube, la musique dite classique ne représente qu’un tout petit pourcentage dans le marché. C’est un cercle vicieux : ça ne rapporte pas donc on n’en joue pas, on n’en joue pas parce que ça ne rapporte pas.

Mais Cecilia Bartoli, vend bien, Gorecki et sa Troisième symphonie a vendu des millions de disques. Qui aurait parié sur Marin Marais, alors que le disque de Savall s’est vendu à des milliers d’exemplaires. Et je pourrais citer la Cinquième de Mahler, le concerto n° 21 de Mozart…
Il faudrait un véritable commentaire médiatique que l’on n'a pas, et c’est le rôle des revues, des radios, aujourd’hui d’internet, même si la qualité n’est pas suffisante pour apprécier la musique de répertoire.



Il y a quelques émissions qui font le boulot. France Musique n’est-elle pas une radio trop élitiste ?
Cette radio a toujours été élitiste et je ne suis pas sûr qu’on ait trouvé le bonne formule en terme de radio classique. Au début de la radio, comme je le disais précédemment, les orchestres de radio ne jouaient pas de la variété mais le grand répertoire. La radio était un média formateur, éducateur à la musique. Aujourd’hui, mis à part le service publique, les radios sont des vendeurs de savonnettes et il faut des produits à la hauteur de la savonnette.

Les compositeurs contemporains sont-ils en phase avec notre époque comme l’était la musique au XIXème siècle ?
Pour produire un opéra c’est très cher : Saint François d’Assise d'Olivier Messiaen a coûté une fortune et il est peu joué. Il est très prisé au Japon. A Paris, on l’a très peu repris depuis sa création. Au niveau orchestral il est très, très cher, le parc des percussions à utiliser est énorme ! Écrire un opéra aujourd’hui est-ce que cela correspond à notre époque ? Peut-on écrire encore sous la forme de Molière ou bien à la façon de Brecht ? Ce qui fait que l’œuvre d’art entre dans le patrimoine c’est le temps au temps. Lorsque j’ai étudié la musicologie, il n’y avait que deux pages dans les manuels d'histoires de la musique sur Mahler et Bruckner, les églises au XIXème siècle étaient des greniers à foin ! Aujourd’hui grâce à la politique de Malraux, les églises ont retrouvé leur fonction première. C’est encore un problème de société.

Pensez-vous qu’on ne joue pas les compositeurs contemporains à cause des droits d’auteur ?
La musique est un art du temps ! C’est un art qui repose sur la mémoire, il y a un début, un développement et une fin. L’auditeur qui n’a pas les moyens d’analyse, ressent la musique car il est conditionné. Alors s’il ne retrouve pas ce schéma, il est perdu, déstabilisé. Pour lui cela ne ressemble à rien, il a encrypté un mode, comme dans une phrase ; on peut déconstruire une phrase comme Raymond Queneau, mais cela reste anecdotique et vous ne pouvez pas construire un patrimoine culturel même s’il fait partie de ce patrimoine. Il y a de très grands compositeurs qui sont appréciés comme Dutilleux, Ligeti, Phil Glass, Steve Reich, ce sont des compositeurs qui sont importants dans la réflexion. Dans les autres formes de pensées ils n’ont jamais essayé de faire comme certains petits compositeurs contemporains d’écrire trois notes pour choquer le bourgeois, ils y arrivent et font fuir le bourgeois des salles!

Je vous trouve toujours aussi pessimiste ! Depuis qu’en 1999 vous avez écrit des articles sur le sujet rien n’a changé ?
Absolument, les faits sont là et têtus. Nous sommes dans une campagne électorale et encore une fois aucun concurrent n’a prononcé le mot de musique, de culture non plus !

Peut-être serait-il temps de leur poser la question !

Gérard Ganvert est l’auteur de L’enseignement de la musique en France, Situation – Problèmes – Réflexions, Paris, L’Harmattan, 1999, 230 p.