Entretien avec Benjamin Clée, chanteur et pédagogue.

 

   

 

La voix de contre-ténor a traversé les époques et les styles. A la fin de l’époque classique ce type de voix a été un peu enterré. Le grand argument était : « Ce n’est pas une voix d’opéra romantique, ce n’est pas une voix lyrique ». Aujourd’hui on la considère comme une voix à part entière, comme les autres voix, et ceux qui pensent le contraire, à mon sens, se trompent.

 

(Benjamin Clée)

 

Par rapport aux autres voix d’hommes, à ces voix lyriques reconnues par l’histoire romantique, comment pourrait-on définir la voix de contre-ténor ?

 

 

 

Par son mécanisme. Comme pour les femmes, c’est une petite bascule au niveau du larynx qui rétrécit la longueur des cordes vocales, ce qui provoque une émission plus haute. C’est pour cela qu’on l’appelle voix de tête ; parce qu’elle résonne plus aigu. C’est cela qui donne une impression d’irréel. Peut-être parce que c’est ma voix, j’ai l’impression que c’est la plus proche de l’âme. On dit que c’est la voix des anges. Dans son histoire elle était attachée aux cours pontificales et les pratiques barbares de la castration étaient une volonté de maintenir chez les adultes la qualité des voix d’enfants.

 

 

 

Devient-on ou est-on un chanteur contre-ténor ?

 

 

 

Moi, je l’ai vécu comme une transition. Quand j’étais en train de muer, j’étais aphone en voix de poitrine. Du coup, Marie-Luce Lucas, accompagnatrice de Christiane Eda-Pierre, m’avait dit que ce n’était pas grave, que je passerai mes examens de formation musicale en voix de tête. Il se trouve que là il y avait encore du son qui sortait. On m’a dit que c’était chouette, et c’est venu comme ça pour moi.

 

 

 

Avec mon expérience d’enseignement, j’ai constaté que ce sont souvent ces résonances-là qui restent en référence chez les garçons. A mon avis en tant que pédagogue il faut continuer à faire chanter cette voix de tête pendant la mue parce que c’est un repère. Beaucoup d’enseignants m’avaient dit : « pendant la mue, il ne faut surtout pas chanter ». Je me rends compte aujourd’hui que ce n’est pas forcément vrai et que justement cette voix de tête, ou de falsetto ou de contre-ténor, peut permettre à des musiciens « en transit » de continuer à s’exprimer avec leur voix.

 

 

 

Ces termes de « falsetto », de « contre-ténor », de « voix de tête », veulent-ils dire la même chose ?

 

 

 

Le terme « voix de tête » peut être appliqué aussi bien à une soprane, un baryton ou un ténor. Ce n’est pas pour autant que ce sont des contre-ténors ! Falsetto serait le terme italien signifiant voix de tête masculine, en français, contre-ténor.

 

 

 


Alfred Deller © Alamy

 

 

 

Est-ce que ce serait juste de comparer cette voix de contre-ténor avec le jeu des cordes baroques qui ne vibrent pas ?

 

 

 

Non, c’est l’instrument qui change. On n’utilise pas l’accolement des cordes vocales comme les autres. On obtient donc un autre type de timbre. On n’a pas le même instrument. Après, le vibrato apparaît en fonction de l’outil de chacun, de ce qu’on veut en faire en rapport avec le répertoire qu’on doit interpréter. A priori, une soprano peut avoir les mêmes aptitudes à produire des sons filés pour obtenir un effet de transparence qu’un baryton ou un ténor. J’ai eu deux élèves contre-ténors et à chaque fois c’était une voix naturelle. Il a fallu les recadrer comme n’importe quelle autre voix avec les mêmes qualités et les mêmes défauts.

 

 

 

En France, j’ai l’impression qu’on a tendance à aimer la voix d’enfant dans l’étirement d’un son droit, de quelque chose de diaphane. Mais je crois que c’est plutôt une affaire de style et de culture quand j’entends les maîtrises anglaises ou allemandes. Ils ont des voix souples et chaudes, charnues. Je crois qu’ils ne cessent pas de chanter, même à la mue, et que ces pays n’ont jamais tout à fait abandonné les voix de contre-ténor.

 

 

 

Tu chantes dans un ensemble professionnel avec les alti et pas forcément de la musique baroque.

 

 

 

Oui, c’est un choix de couleur de Laurence Equilbey.

 

 

 

Comment ressens-tu ta position dans ce pupitre ?

 

 

 

Laurence a toujours eu l’oreille pour savoir combiner les voix dans les pupitres. Elle a toujours eu ce chic de complémentarisation des voix de chacun.,En ensemble, on est obligé d’avoir une émission plus canalisée, c’est comme cela que mezzo et contre-ténor peuvent être compatibles au sein d’un même pupitre.

 

 

 

Quelle était la proportion de contre-ténor dans le pupitre pour chanter Brahms ?

 

 

 

J’étais seul pour 7 mezzos.

 

 

 

La proportion s’inverse pour chanter Gluck ?

 

 

 

Là, c’est environ 50/ 50. 

 

 

 

Quand tu chantes un répertoire non baroque est-ce que cela change quelque chose dans le travail technique ?

 

 

 

Non. Cela a surtout changé quelque  chose dans mon engagement artistique. Je me souviens, il y a 15 ans, c’était du militantisme ! Chanter du Brahms ou du Dvořák pour moi était inespéré. Je me disais : voilà la preuve que cette voix de contre-ténor n’est pas cantonnée à la musique renaissance ou baroque… ou à l’extrême inverse à la musique contemporaine. J’y allais avec une certaine fierté, un certain militantisme.

 

 

 

Haute-contre et contre-ténor. Deux termes identiques ?

 

 

 

Deux choses complètement différentes. Contre-ténor, c’est le terme français pour désigner toutes les voix de falsetto avec un répertoire un peu partout en Europe. Haute-contre, c’est vraiment le répertoire français et c’est un ténor très léger, contrairement à ce qu’on peut penser, qui mixe ses aigus. Il est donc en registre léger dans son passage(1). Ce n’est pas du tout la même tessiture et pas du tout le même répertoire.

 

 

 

Techniquement, la haute-contre chante en voix de poitrine dans sa voix de ténor et le chanteur est capable de mixer en voix de tête tous ses aigus. Le contre-ténor peut être un contre-ténor soprano (on l’appellera sopraniste) ou mezzo-soprano ou alto… Je sais qu’on a des voix de haute-contre en Italie (apparentées au ténorino) ou en Russie. Ce sont des voix de tête masculines, très graves. Je m’apparente un peu à ce type de voix. Quand on a travaillé « Les Vêpres » de Serge Rachmaninov, le coach russe qui nous a fait travailler m’avait fait la remarque : « tu fais le ténorino dans le pupitre d’alto ». En gros, tu assures les graves quoi !  

 

 

 

Henri Ledroit… ?

 

 

 

…est un contre-ténor alto, James Bowman, Alfred Deller aussi. Howard Crook, lui, durant une grande période de sa carrière, a été haute-contre. Ténor tout à fait léger capable de mixer tous ses aigus. Dans un domaine plus « pop », on pourrait citer aussi Jimmy Somerville et sa voix de sopraniste…

 

 

 

Pour la voix de haute-contre, quel répertoire peut-on évoquer ?

 

 

 

Beaucoup d'œuvres. Par exemple, chez Marc-Antoine Charpentier, Jason dans « Médée », David dans « David et Jonathas ». Les grands héros de Rameau aussi…

 

 

 

Les hautes-contre peuvent-ils chanter aussi en voix de ténor ?

 

 

 

Souvent, avec l’âge, reprennent-ils leur tessiture pleine. C’est comme un entraînement sportif. Je constate que les voix de haute-contre sont plutôt des voix jeunes. La capacité de mixer les aigus peut s’entretenir mais aussi disparaître si on s’attaque à un répertoire un peu plus lourd comme le répertoire romantique qui va modifier l’instrument. Cependant, je constate qu’autour de moi, les collègues d’ensemble qui ont continué à chanter du baroque continuent 15 ans après.

 

 

 

Pour sortir de cette voix, on va essayer de gagner en puissance, d’obtenir un vibrato sur toute l’étendue de la tessiture… Après, ce peut être un atout de savoir faire ses aigus mixés, de savoir faire des aigus piano, tout simplement. Et ce sera le domaine de l’interprétation.

 

 

 

Le Baroque s’est imposé sur le marché...

 

 

 

Aujourd’hui je vois les grands chefs qui ne prennent plus d’artistes limités au Baroque. Je crois qu’on se rend compte qu’un artiste doit savoir tout faire. Je trouve que cela est une bonne nouvelle. Les chanteurs sont plus performants qu’il y a 20 ans : en santé vocale, en puissance. Les orchestres aussi ont évolué… Un artiste comme Franco Fagioli est aussi génial dans Gluck(2) que dans Rossini. En tant qu’instrumentiste je pense qu’il est inconcevable aujourd’hui de ne jouer que du Tchaïkovski, par exemple. Par rapport à mon expérience d’altiste quand j’étais étudiant, j’étais confronté au monde de la musique baroque  comme si c’était un monde pestiféré ! Si je voulais jouer avec un archet baroque on me disait que c’était parce que j’étais mauvais instrumentiste ! Et c’était il y a 20 ans, pas 150 !

 

 

 


Franco Fagioli ©Julian Laidig

 

 

 

Le film Farinelli(3) a séduit le grand public avec l’histoire de cette voix. Si on refaisait ce film aujourd’hui, serait-on obligé de mixer plusieurs voix comme cela a été fait pour reproduire la voix d’un castrat ?

 

 

 

Je ne pense pas. Ça n’était pas obligatoire. Ils ont fait une performance technique avec une soprane et un contre ténor. Le contre-ténor était Derek Lee Ragin et la soprano Ewa Malas-Godlewska. Ils ont choisi d’avoir des super graves et des super aigus. Aujourd’hui, un Franco Fagioli pourrait aisément le faire !

 

 

 

Farinelli a donc beaucoup fait pour la connaissance de cette voix...

 

 

 

Certainement.  Elle dérange et touche à la fois... Il y a quelque chose de direct à l’âme pour moi.

 

 

 

Et aussi une certaine ambiguïté sexuelle, non ?

 

 

 

Cette ambiguïté est une vieille tradition de théâtre. Dans l’opéra chinois, les rôles de femmes étaient chantés par des hommes. On l’a très bien vu dans le merveilleux film Le pavillon des femmes(4) qui décrivait un rituel très ancien qui a su se préserver malgré la révolution culturelle. Hormis le fait que certains rôles d’hommes ont été longtemps tenus par des femmes(5), un rôle comme Tancrède de Rossini a été écrit pour une femme. Si on parle de travestissement prévu dans le livret, on peut penser à Chérubin qui a toujours été chanté par une fille. Il serait peut-être intéressant aujourd’hui, au 21ème siècle, d’ouvrir ces rôles à des garçons qui seraient capables, tout simplement, de le faire.

 

 

 

Propos recueillis par Laurence Renault-Lescure.

 

 

 

 

 

(1) Passage : zone de transition entre le registre lourd et le registre léger, qu’on entend plus ou moins en fonction des voix. Passage principal entre la voix de poitrine et la voix de tête. Dans sa tessiture, un chanteur a plusieurs passages. Son travail est justement de gommer toute différence entre les paliers.

 

(2) Concert sous la direction de Laurence Equilbey le 23 octobre 2013 à la Chapelle Royale de Versailles, retransmis sur France Musique

 

(3) Film réalisé par Gérard Corbiau, sorti en 1994

 

(4) Film de Ho Yim, sorti le 23 août 2007 (Chine)

 

(5) Ainsi de Jules César de Haendel dans les années 1990