En 2011, la cheffe d'orchestre Claire Gibault fonde le Paris Mozart Orchestra (PMO) à l'image de son grand frère italien le Bologna Mozart Orchestra qu'elle a mis sur pied en Italie avec Claudio Abbado. Cet ensemble de 40 musiciens s'est donné, entre autres activités, la mission d'intervenir en milieu scolaire. Il s'agit pour l'orchestre d'aller jouer dans les écoles (primaires, collèges et lycées) et d'inviter le jeune public à ses concerts parisiens. C'est ainsi qu'est né Un orchestre dans mon bahut, une formidable initiative qui reçoit cette année le soutien financier de « La France s'engage » dont le PMO est lauréat. Nous avons demandé à Claire Gibault de nous en révéler l'originalité et toutes les modalités

 

Quel est le profil de votre orchestre Paris Mozart Orchestra ?

 

Nous ne sommes pas institutionnels. C'est un ensemble à géométrie variable qui n'a que cinq ans d'existence. C'est encore jeune pour une formation. Il s'adapte idéalement aux formats de la musique contemporaine, aux projets pédagogiques et à l'économie d'une telle entreprise. Ses contraintes nous rendent d'autant plus inventifs.

 

 

 

Quelle aide financière recevez-vous ?

 

Nous avons obtenu un soutien du Ministère et de la Mairie de Paris mais qui n'est pas suffisant pour faire vivre l'orchestre. Nos ressources principales viennent du mécénat privé, des fondations familiales et fondations d'entreprises, très engagées dans l'action culturelle.

 

 

 

Comment les musiciens sont-ils recrutés ?

 

Ce sont des musiciens parisiens pour la majorité, qui font de la musique de chambre. C'est un état d'esprit. On choisit tous ensemble qui va jouer dans cet orchestre et nous formons d'abord une belle fraternité. Je crois qu'ils sont toujours très heureux de se retrouver et cela incite d'autres musiciens à venir nous rejoindre. Certains font partie de grandes phalanges, d'autres sont intermittents et tous très attachés aux actions que mène l'orchestre. Nous sommes tous payés de la même façon et partageons les mêmes conditions de vie dans nos déplacements. Nous voyageons en seconde et dormons dans les hôtels Ibis... Cela ne pose aucun problème du moment que je suis avec eux. 

 

 

 

Quelles sont les salles qui vous accueillent ?

 

Nous avons joué Mozart et Schubert au Théâtre des Champs Elysées avec la soprano Julie Fuchs il y a deux ans. Nos mécènes avaient payé 500 places pour y accueillir les élèves de Corbeil-Essonnes, Mantes-la-Jolie, Aubervilliers... On a cette année donné un magnifique concert avec la chanteuse Mirto Papatanassiou en Île de France : deux soirées très favorablement accueillies par la critique. J'ai aujourd'hui, à mes côtés, une très bonne administratrice et une chargée de production avec qui je vais développer tout à la fois le mécénat et la diffusion. La Philharmonie de Paris est un de nos partenaires et des tournées en Asie et en Italie sont en projet. Dans l'immédiat, nous avons en décembre prochain un concert au Théâtre du Châtelet pour la sortie de notre premier disque commercial chez Sony. On y entendra l'œuvre de Graciane Finzy, Scénographie d'Edward Hopper où Nathalie Dessay est récitante. Cette dernière chantera aussi des airs de standards américains revisités par de jeunes jazzmen français.

 

 

 

Venons-en au projet qui nous intéresse tout particulièrement, celui d'Un orchestre dans mon bahut dont c'est en 2016 la sixième édition. Qu'en est-il exactement ?

 

C'est la partie d'action pédagogique du PMO. Il fallait un nom un peu accrocheur et nous nous sommes fixés sur Un orchestre dans mon bahut. Il concerne aujourd'hui 17 établissements des académies de Versailles et de Créteil. Notre but est d'aller rencontrer les jeunes des écoles et de les réunir autour d'un projet artistique qui puisse croiser les différentes disciplines, musique, littérature, arts plastiques... et fédérer les énergies du plus grand nombre.

 

 

 

Quels sont vos partenaires dans cette action ?

 

C'est l'Education nationale. Nous avons avec le PMO un projet pédagogique par année scolaire. Il a été défini depuis le début avec les Rectorats de Créteil et de Versailles. Ce sont eux qui choisissent les établissements dans lesquels nous allons intervenir, établissements souvent les plus « éloignés » des salles de concerts et de l'idée même du concert, puisque nous allons jusqu'à Mantes La Jolie, Les Tarterêts et Corbeil-Essonnes. Avec l'extension de notre mécénat, nous sommes passés de 7 établissements à 17 et certains ne veulent plus nous lâcher. Nous y retournons donc chaque année.

 

 

 

Le projet fait appel à un genre musical spécifique qui vous attache.

 

Je ne sais pas pourquoi, j'ai eu cette intuition dès le début, mais je pense que cela venait de l'Italie où j'ai entendu et pu diriger ce qu'on nomme là-bas le « Melologo ». C'est une pièce pour orchestre et récitant dont Fabio Vacchi, compositeur dont j'ai dirigé la musique, est très familier. Je n'avais aucune envie d'arriver dans les classes avec Pierre et le loup ou le Carnaval des Animaux et il était impératif que notre projet soit trans-disciplinaire et fasse se rencontrer les enseignants. L'idée du Mélologue permettait donc de lier le texte et la musique et d'y agréger toutes les associations visuelles qu'ils peuvent susciter. J'ai été nourrie par ce genre d'une très grande richesse et j'ai senti qu'il pouvait parfaitement convenir à nos jeunes élèves d'aujourd'hui.

 

 

 


DR

 

 

 

Quelles ont été les premières œuvres proposées ?

 

Nous n'avons pas pu faire de commande d'un monologue original la première année. J'ai donc pris une pièce de Jean Français sur des extraits du Gargantua de Rabelais. Le projet s'est limité au texte et à la musique mais a enchanté professeurs et élèves qui ont travaillé autour de l'écriture de Rabelais. Pour autant je souhaitais joindre les arts plastiques à nos réalisations et donner une place à la musique d'aujourd'hui. Rapidement j'ai donc pu faire des commandes aux compositeurs et lier l'écriture contemporaine à des textes d'envergure qui stimulent l'imaginaire des jeunes. Lorsque j'ai demandé à Graciane Finzi de nous écrire une pièce, elle m'a immédiatement proposé de travailler sur les toiles du peintre américain Edward Hopper qui était à l'honneur au Grand Palais en 2012. Elle a trouvé des textes de l'écrivain franco-espagnol Claude Esteban pour finaliser ce beau projet pluri-disciplinaire qu'elle a appelé Scénographie d'Edward Hopper.

 

 

 

L'œuvre fait l'objet du CD mentionné ci-dessus avec Nathalie Dessay comme récitante; mais d'autres mélologues ont vu le jour depuis...

 

Nous sommes restés au même niveau d'exigence en convoquant l'écriture contemporaine. Notre but est de parvenir à une réalisation qui puisse être aussi intéressante pour des élèves de la sixième à la terminale que pour des mélomanes avertis et un public adulte. L'œuvre doit pouvoir être jouée à l'intérieur d'un établissement scolaire comme dans les salles de concert parisiennes. L'idée de proposer des sujets trans-disciplinaires a immédiatement emporté l'adhésion des professeurs. Le choix de certaines œuvres a permis au projet de prendre des dimensions insoupçonnées. Lorsque, par exemple, nous avons monté le mélologue de Fabio Vacchi en 2013, Soudain dans la forêt profonde, le texte d'Amos OZ sur les questions brûlantes de discrimination a suscité une réflexion générale très profonde au sein de chaque établissement. Pour Sacrés Caractères, avec la musique de Sophie Lacaze et les Caractères de la Bruyère, les professeurs d'éducation sportive ont infiltré le mime dans ce travail à plusieurs mains.

 

 

 

Quelle est la participation active des élèves dans l'élaboration du spectacle annuel ?

 

Au fil des années et de la réflexion, nous avons pu concevoir en parallèle à notre propre travail des volets co-créatifs sous la forme d'ateliers où les jeunes vont développer leur talent créatif. Avec les professeurs et en fonction des thématiques, ils sont invités à s'exprimer à travers des textes, des dessins, voire des chansons, qui les impliquent directement dans la proposition artistique : « Entendre l'œuvre, c'est l'aboutissement de leur travail », nous dit Antoine Mignon, professeur de musique au Lycée Jean Vilar de Meaux.

 

 

 


Concert au collège Louis Braille d'Esbly / DR

 

 

 

Pouvez-vous préciser quelles sont les grandes étapes de cette réalisation artistique ?

 

Dans un premier temps, je m'entretiens avec les proviseurs et principaux de chaque établissement pour leur exposer le contenu du projet choisi en amont avec le Rectorat. Puis je rencontre les élèves à qui je tiens à présenter les tenants et aboutissants du métier de musicien. Et nous commençons, avec les professeurs, à mettre sur pied les ateliers co-créatifs et définir le matériau sur lequel ils vont pouvoir travailler avec leurs élèves. Puis c'est avec l'orchestre que je les retrouve, dans les cantines, préaux, gymnases où nous pouvons dialoguer, parler des instruments, présenter les œuvres (le matin) et donner un concert l'après-midi. De grands comédiens nous accompagnent et l'on organise un jury littéraire où ce sont les élèves qui votent pour désigner le récitant du concert de l'après-midi. Tout cela en vue de les préparer au mélologue qu'ils iront écouter en fin d'année scolaire. Nous renouvelons l'expérience une deuxième fois au cours de l'année, pour avancer dans l'imprégnation de cette œuvre nouvelle et resserrer le lien qui se crée entre les jeunes et les musiciens. On se rend compte alors à quel point les élèves, qui peuvent être en difficulté scolaire, aiment ce type d'activité et s'investissent dans les propositions qu'on leur fait. Ce qui est merveilleux également, pour les musiciens, c'est que l'expérience est différente pour chaque établissement. Nous sommes d'ailleurs en train de construire un blog interactif pour fédérer toutes les écoles et répercuter les actions de chacune d'entre elles. Avec le soutien de « La France s'engage », nous envisageons dans les années à venir d'intervenir aussi dans les milieux ruraux, notamment les petits villages de la Sarthe où notre surprise a été de découvrir que plusieurs écoles possèdent en leur sein des orchestres.

 

 

 

Je suppose qu'une telle entreprise ne va pas sans difficultés ?

 

Nos difficultés, s'il y en a, sont d'ordre économique car l'Éducation nationale ne finance pas nos actions. Or, chaque déplacement avec l'orchestre est un coût certain. Elle nous aide en revanche dans la logistique de contact avec les établissements scolaires et les contrats de partenariat qui sont signés avec eux. Nous avons d'excellents rapports avec ses conseillers musique qui peuvent aussi nous guider dans le choix des thématiques.

 

 

 

Je crois que la partition commandée cette année est encore chez l'éditeur. De qui et de quoi s'agit-il ?

 

Nous avons fait appel cette année à Édith Canat de Chizy. Comme vous pouvez le remarquer, j'aime privilégier les femmes compositrices lorsque j'ai en face de moi d'immenses musiciennes comme Graciane Finzy, Sophie Lacaze, Édith Canat de Chizy... Cette dernière a immédiatement émis le désir de travailler sur Nicolas de Staël qui l'a déjà beaucoup inspirée, notamment dans son concerto d'alto, Les Rayons du jour (2005), titre éponyme d'une toile du peintre. L'opportunité également est la parution récente de la correspondance de Nicolas de Staël qui viendra nourrir les textes dits par le récitant. « Je sais que ma vie sera un continuel voyage sur une mer incertaine », lit-on dans une lettre à son père de 1937. Nous avons décidé d'intituler ce mélologue L'invitation au voyage, une proposition qui, d'emblée, a réjoui tous les enseignants par les correspondances et parallèles qu'elle peut susciter dans l'imaginaire de chacun. Les élèves sont invités à écrire des lettres, des e-mails et à choisir d'autres tableaux de Nicolas de Staël. Ils peuvent participer musicalement avec des pièces espagnoles, marocaines, italiennes, autant de pays qui ont inspiré l'œuvre du peintre. Nous avons rencontré Anne de Staël, sa fille et Marie-Claude Char, l'épouse du poète que Nicolas de Staël a beaucoup fréquenté; et nous avons proposé de faire un concours de récitation de poésie autour d'Allégeance qui, au dire de son épouse, sublime toute l'œuvre du poète.

 

 

 

Sur quelle scène parisienne pourrons-nous voir cette « Invitation au voyage » en 2017 ?

 

Nous serons le 6 mars prochain à la Philharmonie de Paris avec Tony Harrison comme récitant, et à la Salle Rossini de la Mairie du IXème un peu plus tard. J'en profite pour annoncer que nous donnerons l'année prochaine le premier mélologue de l'histoire qui est Pygmalion de Jean-Jacques Rousseau et Horace Coignet. J'ai demandé cette fois à Philippe Hersant d'écrire une musique originale et à la graphiste Sandrine Revel (Prix Artémisia 2016) de nous rejoindre, qui dessinera en direct sur l'écran.

 

 

 

Mais avant cela, je vous donne rendez-vous le 19 décembre, pour Pictures of America, une soirée qui s'annonce très festive et fait l'objet d'une tournée en régions.