Madame Helga Rabl-Stadler est Présidente du Festival de Salzbourg depuis 1995. La carrière éclectique de cette salzbourgeoise la prédestinait-elle à occuper ce poste ? Sans doute, elle qui fut journaliste, femme politique, puis a fréquenté le monde économique jusqu'à devenir Présidente de la chambre de commerce de sa ville, et bien sûr le monde culturel. Quelle est la fonction du Président d'un festival de musique tel que celui de Salzbourg ? Assurer l'interface entre le secteur artistique – du ressort de l'Intendant - et les financeurs, institutionnels et sponsors. Mais bien plus que cela lorsqu'on connait l'engagement et l'enthousiasme de son actuelle détentrice. Elle a connu six directeurs artistiques et depuis le départ prématuré d'Alexander Pereira, assure également cette mission avec Sven-Eric Bechtolf. Mémoire du festival, pas un détail ne lui échappe. Sa position est essentielle quant à la pérennité d'une des plus grandes institutions musicales au monde, visitée par un public venu des quatre coins de la planète. Elle nous a reçu avec sa cordialité habituelle, et en français, dans son bureau du Grosses Festspielhaus, un matin de janvier : hors du stress de la période estivale, alors que la ville privée de ses hordes de touristes, connait un délicieux ralenti et écoute avec bonheur les effluves d'un autre festival, celui de la Semaine Mozart.

 

 

 


©Salzburger Festspiele/Andreas Kolarik

 

 

 

 

 

Quelle est selon vous la vraie mission d'un festival comme celui de Salzbourg ?

 

 

 

Je suis infiniment redevable aux créateurs du Festival, Hugo von Hofmannsthal et Max Reinhardt, d'avoir eu l'idée qui nous semble presque folle aujourd'hui de créer un festival, alors que la Première Guerre mondiale battait encore son plein. Ils étaient persuadés que la compréhension de l'art et l'amour partagé pour toutes ses formes étaient seuls capables de réunir les peuples européens déchirés par la guerre. Lorsque l'idée a germé, en 1918, Salzburg était pauvre. Aussi l'idée qu'un festival de musique pouvait changer les choses, réconcilier les peuples, cela était aussi inouï qu'évident. C'est Hugo von Hofmannsthal qui a dit :

 

 

 

« Le Palais du Festival de Salzbourg est un symbole. Ce n'est pas la création d'un nouveau théâtre ni le projet de rêveurs fantasmagoriques, et encore moins l'initiative locale d'une ville de province. C'est une affaire de culture européenne qui revêt une signification éminemment politique, économique et sociale

 

 

 

Et Max Reinhardt d'ajouter :

 

 

 

« Je crois que Salzbourg, de par sa merveilleuse situation au centre de l'Europe, la richesse de ses paysages et de son architecture, ses particularités et ses souvenirs historiques, mais avant tout aussi grâce à sa virginité intacte, est appelée à devenir un lieu de pèlerinage pour d'innombrables personnes qui aspirent à trouver la rédemption dans l'art, après avoir vécu tant d'abominations sanglantes à notre époque. C'est cette guerre elle-même qui nous a prouvé que le théâtre n'est pas un luxe pour les riches et les nantis, mais une denrée alimentaire indispensable à tout un chacun... Jamais auparavant le théâtre n'a vu sa dignité, souvent mise en doute, confrontée à un problème plus crucial, et jamais il n'a surmonté une épreuve de manière plus honorable. Après la guerre, son rôle ne sera pas moindre, surtout si l'on est en droit de croire que la gravité continuera encore longtemps à marquer les traits de l'avenir. »

 

 

 

Vous vous demandez pourquoi je cite si souvent Reinhardt  et Hofmannsthal ? Parce que c'est à leur foi imperturbable en la puissance de l'art et en la capacité de la ville de Salzbourg que le Festival doit son existence. C'est la raison pour laquelle j'ajouterai cette autre prière de Reinhardt : « Les meilleurs ne doivent pas être présents seulement sur scène mais également dans la salle, afin que se produise le miracle suprême que le théâtre est capable d'opérer lors de soirées fastes ». Cette exigence de qualité est mon credo. Le projet dramaturgique, qu'il s'agisse d'opéra ou de théâtre, doit être sous tendu par la volonté de donner le meilleur.  

 

 

 

La mission pacifique de l'art est intemporelle. C'est dire si le Festival de Salzbourg est autre chose qu'un évènement purement touristique, mais bien une affaire de culture européenne. C'est la raison pour laquelle nous invitons tous les ans Daniel Barenboim et son West Eastern Divan Orchestra, ambassadeurs de paix. C'est aussi pour cela que nous invitons les jeunes de Il Sistema du Venezuela, porteurs de cet autre projet culturel vivifiant. Nous donnons en 2016 West Side Story avec le Simón Bolívar Orchestra.

 

 

 

Ce qui distingue le Festival de Salzbourg de celui de Bayreuth par exemple, c'est que contrairement à ce dernier avec Wagner, Mozart n'est pas le seul musicien à y être honoré. Les plus grands compositeurs de la musique le sont ici. Cela peut se révéler à la fois plus difficile et aussi plus facile : plus difficile car le spectre étant plus étendu, il faut réunir beaucoup d'atouts en termes de régisseurs, d'interprètes musiciens, de chanteurs, etc.. Mais c'est peut-être finalement plus facile car on peut avoir les coudées franches pour aller dans plusieurs directions.

 

 

 

Compte-tenu de votre grande expérience comme Présidente, quelles sont pour vous les grandes évolutions du festival au cours de ces années ?

 

 

 

Le mot d'évolution que vous dites est juste : les vingt dernières années ont été marquées plus par des évolutions que par des révolutions, malgré les divers changements de direction artistique. J'aimerais souligner deux grands sujets. Le Festival de Salzbourg s'est internationalisé, comme ses initiateurs le souhaitaient il y a 100 ans. Nous accueillons un public venu de plus de 70 pays, dont 35 sont situés hors de l'Europe. Cela revient à dire que la musique est pour nous le seul langage qui ne connaisse pas de frontières. Nous voulons persévérer sur cette voie et ouvrir l'Asie à la musique européenne. La seconde tendance qui me semble primordiale réside dans le fait que la musique contemporaine est toujours plus recherchée par le public. On est bien loin de la boutade de Pierre Boulez disant que le malheur de la musique contemporaine c'est qu'on la joue une fois et plus jamais ensuite. La permanence de la création, à l'opéra comme au concert, est une donnée essentielle pour le festival. Et les choses ont bien changé depuis l'ère Karajan qui ne vit que quelques rares créations. L'opéra contemporain, The exterminating Angel de Thomas Adès, que nous avons programmé cette année sciemment au début du Festival, nous semble donner un signal important : le Festival n'est pas un musée de l'art lyrique mais une scène ouverte aux principaux flux et interprétations dans les domaines de l'opéra ; comme il en va également du concert et du théâtre. L'empreinte de Gérard Mortier a été essentielle. De nouvelles tendances se sont faites jour aussi dans le domaine des concerts.

 

 

 

Dans la conception des programmes de musique de chambre ?

 

 

 

Bien sûr. Mais également dans d'autres voies. Je veux parler en particulier de l'Ouverture spirituelle qui marque le début du festival et ce depuis maintenant cinq ans. Je suis particulièrement reconnaissante à Alexander Pereira de l'avoir pensée. Ce regard porté sur d'autres musiques que la musique européenne est passionnant et essentiel, qui permet de juxtaposer aussi les religions. Cette année ce sera la religion orthodoxe et la musique sacrée des Chrétiens de l'Orient.

 

 

 

Cela sera-t-il continué dans le futur ?

 

 

 

Absolument. Cette voie sera poursuivie par le nouvel Intendant qui prendra ses fonctions en 2017, Markus Hinterhäuser. 

 

 

 

Quels sont les chefs d'orchestre qui ont selon vous imprimé leur marque sur le festival ?

 

 

 

La personnalité dominante de l'histoire du Festival, en tant que chef d'orchestre, c'est naturellement Herbert von Karajan, qui a dominé le Festival de 1957 à 1989. Riccardo Muti est lui aussi incomparable, il écrit l'histoire du Festival depuis plus de 40 ans et ses interprétations de Giuseppe Verdi sont uniques.

 

 

 

Le reverra-t-on diriger une nouvelle production d'opéra ?

 

 

 

Oui, c'est prévu dans un avenir très proche. Je ne peux pas encore dévoiler le titre de l'opéra. Mais Verdi est sans doute un compositeur envisagé...

 

 

 

Dans le domaine des concerts, il y a toute une série de personnalités qui ont réalisé avec nous ce que Nikolaus Harnoncourt a exprimé en ces termes : « Si le public ne sort pas métamorphosé d'une représentation, c'est que nous autres, artistes, n'étions pas bons. » A propos de ce grand chef, son retrait de la vie musicale me cause beaucoup de chagrin et laisse un grand vide, non seulement comme musicien mais aussi comme personnalité et comme pédagogue. Nous avons eu beaucoup de très bons chefs d'orchestre. Depuis que je suis Présidente, cela va de Sir Georg Solti, Claudio Abbado, Lorin Maazel, Mariss Jansons, Zubin Mehta, Gustavo Dudamel jusqu'à Yannick Nézet-Séguin.

 

 

 

 

 

 

 

 

Quels sont les régisseurs qui ont marqué dans l'histoire récente du festival ?

 

 

 

En ma qualité de Présidente, il serait injuste et dangereux de nommer un ou une artiste plus que l'autre. Car c'est la diversité des personnalités hors pair qui fait la réputation mondiale du Festival de Salzbourg. D'un point de vue tout à fait personnel, je peux citer quelques productions : le Don Carlo de Herbert Wernicke, La Traviata de Willi Decker, Le nozze di Figaro dans la mise en scène de Claus Guth et le merveilleux Chevalier à la Rose de Harry Kupfer, l'une des plus réussies des nombreuses productions données au festival de cet opéra de Strauss. Et bien sûr encore Saint François d'Assise d'Olivier Messiaen, dans la régie de Peter Sellars.

 

 

 

Y a-t-il une ou des œuvres (opéra, théâtre) que vous aimeriez voir représenter au festival ?

 

 

 

Comme Présidente, j'ai la chance de pouvoir exposer mes souhaits personnels lors des discussions autour des programmes. Reste à savoir s'ils peuvent être réalisés...

 

 

 

Un regret peut-être...

 

 

 

De ne pas avoir vu monter Intermezzo de Richard Strauss.

 

 

 

Dans votre rôle de Présidente, avez-vous dû faire des choix entre les propositions d'un directeur artistique et les contraintes budgétaires ?

 

 

 

Les différents directeurs artistiques avec lesquels vous soulignez que j'ai travaillé - et non pas auxquels j'ai survécu, comme le disent certains commentateurs - m'ont beaucoup apporté. J'ai essayé de maintenir une continuité dans l'excellence. Les directeurs artistiques ont toujours beaucoup plus d'idées que ce que nous pouvons vraiment concrétiser. C'est positif et difficile à la fois. Et c'est aussi la raison pour laquelle je suis toujours à la recherche de nouveaux sponsors de projets. Motiver les sponsors est l'une de mes missions et ils répondent favorablement.

 

 

 

Décèle-t-on une influence de leur part sur la programamtion, comme il a pu en être au Met de New York ?

 

 

 

Non, il n'y a pas ici de dépendance par rapport aux sponsors généraux ou de projets et ils n'ont pas d'influence sur la programmation.

 

 

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots du programme 2016 ?

 

 

 

Il est impossible de parler dans une interview d'un programme comportant 192 représentations données sur 41 jours, et dans 14 lieux différents ! C'est pourquoi je  voudrais ne dire que quelques mots sur l'opéra. Il faut absolument aller voir l'opéra commandé par le Festival à Thomas Adès. Je crois vraiment que l'on peut considérer ce compositeur anglais comme le Benjamin Britten de notre temps. On a par ailleurs du mal à croire que Faust de Gounod n'ait jamais été mis en scène au Festival de Salzbourg ! Nous le proposons en 2016 avec deux de mes chanteurs préférés Piotr Beczala (Faust) et Ildar Abdrazakov (Méphistophélès). Comme vous le remarquez, le répertoire français est à l'honneur durant cette édition, car il y aura aussi une version de concert ce Thaïs de Massenet avec Placido Domingo et Sonya Yoncheva. Enfin, il ne faut en aucun cas manquer L'Amour de Danaé, cet opéra de Richard Strauss qui a marqué l'histoire du Festival. Il a été écrit de 1938 à 1942 et devait être créé en 1944. Il n'y eut alors qu'une répétition générale dirigée par Clemens Krauss. A la fin de la représentation, Richard Strauss présent et ému, prit congé de tous et leur dit son espérance de les revoir dans un monde meilleur. On sait ce qu'il advint. L'opéra ne fut créé qu'au festival de 1952. Il n'a depuis été donné qu'une fois en 2002, sur le choix de l'intendant Peter Ruzicka. Cette année, Krassimira Stoyanova, notre merveilleuse Maréchale du Rosenkavalier de 2014/2015, chantera le rôle titre. Et l'œuvre sera dirigée par Franz Welser-Möst, un chef naturel pour jouer la musique de Strauss. On donnera aussi la trilogie Da Ponte des opéras de Mozart, montés ces trois dernières années, car 2016 est un millésime connoté pour Mozart. A cette occasion, la mise en scène de Sven-Eric Bechtolf de Così fan tutte sera revue pour être adaptée à la Felsenreischule.

 

 

 

Une entorse à la volonté de donner les opéras de Mozart dans la Haus für Mozart...

 

 

 

Oui, mais des contingences de programmation nous ont conduit à cette solution. De toutes façons, jouer dans la Felsenreitschule est toujours une expérience enrichissante car ce lieu scénique est unique en son genre. 

 

 

 

Qu'en est-il du développement du programme pour les jeunes ?

 

 

 

En ce qui concerne le programme pour les enfants et les adolescents, nous proposons à nouveau un opéra pour nos jeunes amateurs de musique. Cette année, ce sera La Reine des Fées, d'après The Fairy Queen de Henry Purcell, un spectacle entièrement conçu par et pour les jeunes, qu'ils joueront dans le cadre du Young Singers Project. Ce qui passe par des ateliers de préparation en amont, comme '' Spiel und Spass mit Purcell'' (Jouons et rions avec Purcell). Il y a de nombreuses autres manifestations dans ce cadre. Par exemple pour les jeunes de 15 ans, des camps d'opéra, qui seront au nombre de quatre, autour de L'amour de Danaé, de Don Giovanni, des Nozze di Figaro et de Faust. Autre programme : le ''Roche Continents Youth! Arts! Sciences!'' est un séminaire pour 100 étudiants qui ne sont pas familiarisés avec la musique. Ils seront au cœur du programme du Salzburg contemporary de musique contemporaine. Les étudiants se voient aussi proposer des abonnements spécifiques à prix réduits pour les opéras et concerts du festival.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les propositions sont, comme vous le remarquez, plus nombreuses cette année. Elles répondent à une réelle demande. Nous nous sommes aperçus que deux constats se sont révélés des idées fausses. D'abord, celui selon lequel les jeunes sont en vacances en juillet/août ; ce qui est inexact : ils ne le sont pas tous ! Et cet autre qui veut que le public vienne à Salzbourg sans ses enfants. Au contraire, nous avons constaté que parmi le public, nombreux sont ceux venant à Salzbourg en famille avec leurs enfants. Ils sont ravis que des activités de musique leur soient proposées.

 

 

 

Enfin un mot du « Nestlé and Salzburg Festival Young Conductors Awards » qui en est à sa septième année. Un de ses lauréats, en 2014, a été le français Maxime Pascal.