Jacques Lenot est né en 1945 à Saint-Jean d'Angély, une charmante bourgade de la Charente-Maritime, à quelques encablures de Royan et son festival international d'art contemporain (1964-1977). Cette proximité a été une formidable opportunité pour cet angérien au tempérament d'artiste, qui, dans son adolescence, a peint et dit avoir écrit de la musique en secret depuis l'âge de huit ans... car c'est au Festival de Royan, en 1967, que tout a commencé.

 

 

 

Avec un catalogue qui compte aujourd'hui plus de 250 opus où tous les genres musicaux sont abordés, la trajectoire accomplie est impressionnante, celle d'un compositeur qui poursuit en solitaire un travail d'écriture aussi prolifique que radical, porté par un imaginaire foisonnant où les images, la littérature et la poésie nourrissent sa pensée du sonore.

 

 

 


DR

 

 

 

 

 

Un autodidacte par volonté

 

 

 

Est-ce que le fait d'être autodidacte est pour vous l'expression d'un refus ?

 

 

 

Certainement; et avec la distance ce refus pourrait bien s'appeler une gaffe. J'en ai fait une première à 22 ans. L'Orchestre national sous la direction de Maurice Le Roux venait de créer au Festival de Royan ma première pièce d'orchestre Diaphanéis. Elle avait été sélectionnée par Olivier Messiaen qui participait à la programmation. Le Maître enthousiaste m'a aussitôt dit : « Je vous attends dans ma classe, naturellement ». Or, pour moi, monter dans la capitale n'avait rien de naturel et n'était pas dans mes projets. Je préférais rester un compositeur secret, dans « ma » Charente-Maritime. Mon deuxième refus, alors même que je vivais à Paris, s'adresse à la personne même de Pierre Boulez, après la création d'Allégorie d'exil n°4 qu'il dirige, en 1980, avec l'Ensemble Intercontemporain. « Jacques, je vous attends à l'Ircam, naturellement » me dit le patron des lieux. Je n'avais jamais mis les pieds dans un studio, et toutes ces machines m'effrayaient. J'ai décliné l'invitation. Sans doute était-elle prématurée, comme celle de Messiaen; en tout cas, je n'ai ni remords ni regrets.

 

 

 

 

 

Le pèlerinage à Dartmstadt

 

 

 

Comment et pourquoi l'autodidacte que vous êtes rallie-t-il le sérialisme ?

 

 

 

J'ai l'impression d'être né avec le sérialisme. J'ai ouvert la partition des Mikrokomos de Bartók à l'âge de 8 ans et aime tout ce qui relève de la combinatoire et du rapport au nombre. Je rappelle que je suis fils d'horloger et que l'on maniait la mécanique de précision à la maison ! L'utilisation du carré magique chez Webern, que je découvre d'abord à travers la lecture des ouvrages de René Leibowitz, me stimule. La musique du compositeur viennois entendue au concert, grâce à Bruno Maderna qui est venu la diriger à Royan, est une véritable révélation. Ayant un piano à la maison, j'ai moi-même reçu Michel Beroff et Catherine Collard qui venaient répéter les Variations opus 27 du maître viennois. Je sentais qu'il me fallait approfondir la question. L'heure était donc venue de mon « pèlerinage » à Darmstadt que j'entreprends, non sans appréhension, en 1966. Karlheinz Stockhausen y était le maître d'œuvre. Cette personnalité rayonnante autant qu'extravagante enseignait aux côtés de Mauricio Kagel et de György Ligeti, qui analysait quant à lui les Bagatelles de Webern. Avec les frères Kontarsky au piano, Stockhausen nous présentait ses Klavierstücke et faisait des démonstrations devant le grand tam-tam de Mikrophonie I qu'il venait de composer. Le bain de musique fut édifiant et je me suis mis à acheter et à lire des tonnes de partitions : les trois Viennois bien sûr, mais aussi Debussy, Stravinsky, Bartók, Boulez et plus précisément encore Gruppen de Stockhausen : mon véritable apprentissage commençait...     

 

 

 

Si vous reconnaissez en Stockhausen votre ascendance musicale, une autre personnalité a compté pour vous dans cette période que l'on pourrait qualifier d'initiatique.

 

 

 

J'ai en effet découvert à Darmstadt quelques partitions du compositeur italien Sylvano Bussotti. J'ai pu ensuite le rencontrer à Venise et lui ai demandé des conseils à Rome en 1970. S'il ne m'a rien appris en matière de composition, il m'a initié à la calligraphie. Pour cet artiste protéiforme et homme de théâtre, les notes de musique sont des dessins et l'acte d'écriture une œuvre d'art. L'œil y est donc sollicité autant que l'oreille. J'ai appris la calligraphie sous sa dictée. Dès lors, j'ai toujours préparé moi-même mes calques d'écriture, presque rituellement, tirant les lignes des portées à l'encre de Chine. Je précise que je voulais être architecte quand j'étais petit... Aussi, ma musique passe-t-elle par la façon de l'écrire. Des problèmes de vue m'ont obligé, depuis quelques années, à renoncer au manuscrit. De fait, l'adoption du logiciel Finale a eu des incidences certaines sur ma composition.

 

 

 

 

 

Franchir les portes de l'Ircam

 

 

 

Les machines ont donc cessé de vous effrayer ?

 

 

 

J'ai quand même attendu 25 ans, après la proposition de Pierre Boulez, pour franchir les portes de l'Ircam! Joséphine Markovits, directrice artistique en charge de la programmation musicale au Festival d'Automne, m'avait demandé de réfléchir à un projet original lié à l'espace de l'église Saint Eustache. J'ai alors eu l'idée de sonoriser la voûte comme si les sons tombaient du ciel. Il me fallait pour cela la magie de l'électronique et l'assistance précieuse de mon réalisateur informatique Éric Daubresse. Mais j'étais dans l'incapacité de concevoir directement la matière électronique. J'ai donc, sur mon papier dûment réglé et comme j'en avais l'habitude, écrit une partition d'orchestre spatialisée en vingt-huit trios, qui a été ensuite entièrement numérisée et synthétisée grâce à Gregory Beller. C'est ainsi, au terme de cet « artisanat furieux », que s'est élaborée Il y a, ma première œuvre électronique.

 

 

 

Vous récidivez en 2014 avec Isis & Osiris

 

 

 

C'est une nouvelle commande de l'Ircam-Centre Pompidou que je nomme « installation sonore mixte pour septuor à vent et environnement électronique ». Le son transformé en temps réel est projeté en 3D, selon le procédé high tech dit ambisonic. Je voulais obtenir un poudroiement sonore articulé dans le temps et l'espace, projet que je réalise avec l'aide précieuse de l'informaticien Serge Lemouton. L'œuvre est créée par l'Ensemble Multilatérale à l'Espace de projection de l'Ircam, dans des conditions acoustiques optimales.

 

 

 


Pendant l'enregistrement de Et il regardait le vent / DR

 

 

 

 

 

Utopie

 

 

 

Quelle est la chose qui prime pour vous en matière de composition musicale ?

 

 

 

Je suis celui qui est en train de révéler des secrets et je désire à travers ma musique inviter chacun de mes auditeurs à une écoute attentive, j'oserais dire recueillie. Le mot n'est pas à prendre au sens religieux et relève sans doute de l'utopie toujours au centre de mon travail de composition. J'ai écrit en 2011 Propos recueillis, une partition dont l'ambiguïté du titre me plait. C'est un cycle de douze pièces pour ensemble instrumental inspirées par les poètes allemands Else Lasker-Schüller et Friedrich Hölderlin; une sorte de journal intime où j'accompagne durant presqu'une heure mon auditeur à travers les couches profondes de la pensée.

 

 

 

Vous avez fait du dessin et de la peinture dans votre adolescence mais la poésie, et la littérature en général, semblent tenir davantage de place dans votre travail de composition.

 

 

 

J'ai arrêté la peinture à 18 ans car j'ai dû faire un choix. A l'époque, Maurice Fleuret, rencontré aux Jeunesses musicales de France où il donnait des conférences, m'a beaucoup poussé à devenir compositeur et à me consacrer entièrement à la musique. Mais je garde un rapport très fort à l'image. Quant à la poésie, elle m'a pris au berceau, elle a imprégné mon enfance et ne m'a plus jamais lâché. Apprendre des poésies par cœur a toujours été un délice.

 

 

 

Quelle place occupe-t-elle dans votre catalogue ?

 

 

 

Je n'ai mis que quelques vers de poètes en musique, ceux de Louise Labé (Cinq sonnets), de Clément Marot, Else Lasker-Schüler ou encore Jean de la Fontaine dans le Tombeau de Henri Ledroit. Mais je me tiens à distance de la grande poésie que je révère, principalement celle de Friedrich Hölderlin, Rainer Maria Rilke et Philippe Jaccottet, même si elle irrigue constamment ma pensée et inspire souvent les titres de mes œuvres.

 

 

 

J'ai l'impression qu'elle accompagne votre nature mélancolique mieux que la musique ne saurait le faire.

 

 

 

Je suis solitaire, plutôt introverti, toujours en quête de secret. Pour autant, je ne pense pas être mélancolique. Mais sombres sont mes choix. Sans doute en raison du contexte dans lequel j'ai grandi. Je suis né en 1945 et traîne avec moi une « germanitude » mal digérée. J'ai vu Royan en ruines et me suis posé beaucoup de questions qui, à l'époque, sont restées sans réponse, me heurtant au silence de mon entourage. Mon père m'a même interdit d'apprendre l'allemand ! Ces images et ce mystère qui planait autour d'elles sont devenues pour moi une obsession et n'ont cessé de tarauder ma nature inquiète et d'imprégner mes pensées. Des chefs d'œuvre comme Les ailes du désir de Wim Wenders et le cinéma de Fassbinder m'ont profondément marqué.

 

 

 

 

 

L'entente secrète avec les interprètes

 

 

 

Le solitaire que vous êtes s'est souvent entouré d'interprètes qui prennent une place importante dans le contexte de votre travail.   

 

 

 

J'ai toujours écrit ma musique en pensant à celui ou celle qui allait la jouer, dans une entente secrète entre l'interprète et moi-même. Telle fut ma collaboration avec le contre ténor Henri Ledroit pour qui j'ai composé Un déchaînement si prolongé de la Grâce en 1982. C'est pour Pierre Boumard, sublime organiste, que je commence mes Livres d'orgue : deux artistes malheureusement disparus dans la fleur de l'âge. C'est par son intermédiaire que je rencontre Jean-Christophe Revel à Plaisance-du-Gers où je vis pendant cinq ans à l'ombre de l'orgue neuf construit dans l'église du village. Celui-ci devient titulaire des orgues historiques d'Auch et grave sur le Grand orgue de la cathédrale de Chambéry Suppliques en 2013 (sorti chez Intrada) et mon Livre des dédicaces sur  l'instrument de la cathédrale de Belfort en 2015.

 

 

 


Avec Winston Choi ©Florian Chavanon

 

 

 

Chez Intrada toujours sortent en 2010 et 2014 deux intégrales retentissantes : votre musique pour piano avec Winston Choi et les sept quatuors à cordes avec les Tana, un coffret couronné par le Grand Prix du disque Charles Cros. Voilà de nouvelles collaborations fertiles !

 

 

 

La découverte de Winston Choi, jeune pianiste et compositeur canadien, est un véritable conte de fée. C'est Françoise Thinat, directrice du Concours International de Piano d'Orléans - que Choi remporte en 2002 - qui lui fait découvrir ma musique pour piano. Notre première rencontre a lieu lors du récital qu'il donne à l'Institut canadien où il me fait la surprise d'inscrire cinq de mes pièces à son programme. L'entente est immédiate et réciproque. Cet artiste hors norme n'est pas long à posséder toute ma musique pour piano qui sera gravée dans la foulée. Mes dernières pièces sont écrites pour lui et portent son indéfectible empreinte. J'ai scellé une même collaboration durable et profonde avec les prodigieux interprètes du Quatuor Tana, une phalange bruxelloise à qui j'ai dédié mon septième quatuor. Ils viennent d'enregistrer, pour mon propre label cette fois, Et il regardait le vent où je place la trompette de Raphaël Duchateau au sein des quatre cordes.    

 

 

 

Y-a-t-il des domaines de la création sonore que vous n'avez pas encore abordés ?

 

 

 

Oui, le concerto pour violon et c'est précisément ce à quoi je travaille depuis six mois. Peut-être parce que je n'avais pas encore rencontré d'interprète acceptant de collaborer avec moi et de s'investir pour créer une œuvre ambitieuse et emblématique, je n'avais jamais osé écrire de concerto pour cet instrument. Or j'ai eu sa sonorité dans la tête depuis tout petit, celle de Zino Francescatti notamment jouant le merveilleux concerto de Mendelssohn. Je me rappelle avoir échoué en 1983 dans mon projet d'écrire pour Jacques Ghestem une cadence de violon au sein de mon sextuor à cordes Dans le tumulte des flots. Cela m'avait bloqué. Je ne prétends pas concurrencer Paganini, mais je pense que l'instrument appelle une dimension virtuose que je veux assumer. Et je suis très heureux d'écrire ce concerto pour Nicolas Dautricourt qui vient d'avoir les honneurs de la presse pour la sortie de son disque Sibelius.  

 

 

 

Votre actualité est particulièrement chargée dans les mois qui suivent...

 

 

 

Il y a en effet des sorties discographiques prévues, avec Nicolas Dautricourt et la pianiste Dana Ciocarlie, qui ont enregistré La lettre au voyageur. Avec le Quatuor Tana et la pianiste Aline Piboule, le quintette Effigies, commande du Concours Piano Orléans en 2012. Le livre des dédicaces pour orgue avec Jean-Christophe Revel, et Reliquien pour piano et trompette avec Aline Piboule et Raphaël Duchateau. Côté concert, c'est l'intégrale des Propos recueillis qui est à l'affiche à Bruxelles le 21 mai. Quelques jours avant, à Paris, Winston Choi sera sur la scène de l'auditorium de la Sacem où je soufflerai – avec quelques mois de retard s'entend – mes 70 bougies d'anniversaire.