Jean Rondeau est né en 1991. Il complète sa formation initiale au CRR de Paris où il travaille la composition et le contrepoint, puis au CNSM où il remporte les prix de clavecin et de basse continue en 2013. Déjà Premier prix du concours de Bruges en 2012, il est Premier prix du concours Jeunes Solistes de Radio France en 2014. Parallèlement il suit des cours à la Guildhall School de Londres, à l'Académie Chigiana de Sienne et à Florence avec Christophe Rousset. Depuis, il se produit régulièrement en soliste ou en musique de chambre avec ses amis anciens élèves du CRR dans le groupe Nevermind. Il a fondé le groupe de jazz Note forget en 2011.

Jean Rondeau, c'est au jeune claveciniste que je m'adresse pour débuter cet entretien. Cet été a été assez riche de concerts en tant que soliste : la Normandie Royan, Bruges, la Chaise-Dieu, Paris… C'est beaucoup de programmes différents...

Je change souvent mes programmes. Je cherche à m'adapter même si parfois des pièces se recoupent. Je cherche à me renseigner sur le lieu, le clavecin…pour toujours adapter mon programme. Toujours.

Sur quoi portent tes choix en ce moment ?

En fait, je suis toujours sur plein de chantiers en même temps : à la fois monter des programmes, travailler du répertoire de manière plus large et aussi travailler sur l'instrument juste pour travailler sur l'instrument. C'est toujours un perpétuel fatras de partitions qui s'empilent et il faut essayer de faire un tri.


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Si on parlait du temps des études qui n'est pas si éloigné que cela ?

Quand je parle des études je parle toujours de mon apprentissage avec Blandine Verlet, donc lorsque j'étais assez jeune, entre 6 et 18 ans. En gros l'apprentissage à ce moment là c'est la musique, l'instrument. On se plonge dedans pour essayer de toucher le son, de se familiariser avec. Aujourd'hui le travail est différent, c'est une approche plus technique. Blandine laisse beaucoup de place à l'élève, beaucoup de liberté. En fait, elle n'impose rien, elle essaye d'attiser la passion de l'élève, son amour. Elle essaye de comprendre ce qu'il entend… C'est pour cela qu'elle est très souple, très à l'écoute. Elle a un finesse qu'on ne trouve pas partout du point de vue du positionnement pédagogique, elle est une vraie pédagogue. Elle arrive à faire grandir la musique chez quelqu'un et ça c'est quelque chose de très fort. La manière académique on s'en fiche, ce qui est important c'est la transmission, le goût de l'amour pour cette musique, sur cet instrument précisément. Cela, elle arrive à le faire et donc pour moi elle est une réelle pédagogue.

L'aventure a réellement commencé à 6 ans ? Déjà l'amour du clavecin ?

En fait j'ai entendu du clavecin à la radio. J'ai eu un vrai coup de foudre pour le son de l'instrument. Ce qui est sympa avec cette histoire c'est que je ne suis pas tombé amoureux de l'apparence de l'instrument ni du répertoire ni de la personne qui jouait parce que c'était des trucs qui m'échappaient complètement à cet âge là (j'avais 5 ans). C'était le SON juste le son de l'instrument qui me séduisait. C'est un contact assez direct. A partir de ce moment j'ai demandé à mes parents de jouer du clavecin.

Je ne sais absolument pas ce que j'avais entendu. Ce qui est intéressant c'est que seul le son m'attirait. C'était détaché de toute association avec une façon de jouer ou un répertoire, juste un CONTACT avec l'instrument.

Le clavecin a l'avantage de ne pas laisser indifférent. Soit il y a des gens qui en sont épris, totalement épris ; soit il y en a d'autres qui n'aiment pas du tout, qui peuvent être rebutés par le son, allant jusqu'à le trouver un peu agressif. C'est un instrument qui a du caractère et qui ne laisse pas indifférent. Ma démarche d'enfant ne peut pas s'expliquer rationnellement comme le ferait un adulte. Quand l'enfant tombe amoureux de quelque chose c'est une vraie passion et la passion d'un enfant est vraiment pure. Au contraire de l'adulte qui se pose un tas de questions, quand on est enfant il s'agit d'un élan.

Blandine a été un professeur exemplaire. C'est une grande artiste, une grande musicienne. Grâce à sa démarche assez humble elle cherche à développer quelque chose chez quelqu'un, elle recherche les envies de l'autre. Pas les siennes. A aucun moment elle ne met un pas de trop dans la sphère de l'élève. En cela elle porte l'amour et c'est assez exemplaire. Je n'ai jamais été déçu. Jamais… J'aurais été déçu si elle m'avait imposé de jouer telle ou telle pièce parce que justement c'était lié à cet élan passionnel qui consistait à dévorer de la musique, à jouer comme un enfant avec un jouet. Quand on retire son jouet à un enfant il pleure ! Si on est malheureux je ne sais pas ce qui sert le plus la musique…

Comment se faisait le choix des programmes alors ?

Je déchiffrais énormément. J'entendais une pièce et je voulais la jouer…Elle disait d'accord. Ce n'était pas académique, elle ne m'imposait pas de programme.

Faisais-tu de l'improvisation ?

Non, pas à ce moment là. J'ai commencé l'improvisation vers 12 ans au piano. Vers cet âge là aussi j'ai commencé la basse continue. C'était lié, c'était dans la continuité. Cela m'a tellement intéressé que j'ai commencé l'écriture et j'ai eu d'autres professeurs. Après deux ans de piano au conservatoire (qui ne m'avaient pas vraiment plu) j'ai rencontré un professeur extérieur à la structure qui m'a vraiment fait aimer l'instrument. Avec lui j'ai réellement eu l'impression de rentrer dans le piano par le biais de l'improvisation. Il retournait tout l'enseignement théorique par la pratique pour retrouver l'essentiel. Je me souviens qu'il m'enseignait à faire des « phrases » ce qui est essentiel. Je remarque que beaucoup de grands interprètes ne savent pas forcément taper dans leurs mains…


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C'est un joli plaidoyer pour les Méthodes Actives….

En tous cas j'ai lu quelque chose sur l'axiome d'Emerson qui dirait que tu  n'apprendras  jamais mieux qu'en dehors de l'institution.

Quelle différence d'investissement y a-t-il entre un concert en soliste et la réalisation d'une basse continue dans un orchestre ?

C'est clairement une différence matérielle mais en revanche il n'y a pas de différence de positionnement. C'est une autre forme d'oreille. En orchestre on est là pour écouter les autres mais ce qui guide c'est qu'on fait de la musique. Cela fonctionne aussi bien pour le jazz que pour la musique de chambre ou l'interprétation soliste. Je ne deviens pas quelqu'un d'autre quand je joue quelque chose d'autre avec quelqu'un d'autre et d'ailleurs même au sein de mon travail en tant que soliste, que je me retrouve devant 3 ou 1000 personnes mon engagement sera le même.

Cette remarque me fait penser à la prestation des Victoires de la Musique retransmise à la télévision…

Je ne peux pas dissocier la musique des autres. Je ne fais pas cela pour moi sinon je resterais chez moi. Les autres sont essentiels. Le public est le premier lieu de réflexion mais cela n'a rien à voir avec les Victoires de la Musique qui sont encore autre chose. C'est de la télé. Ce n'est pas la réalité. C'est une idée de représentation, une image, du spectacle… J'ai joué deux minutes trente ! Cependant ce qui reste au centre de tout c'est la musique. Au moment où je joue mon engagement reste le même. Il est vrai que c'est extrêmement mal fait, extrêmement kitch et pas très beau. Ils souhaitent représenter les clichés. Ce n'est pas la représentation de la réalité, c'est du faux de faux. Là je suis assez pessimiste mais ce n'est pas grave. En même temps c'est une bonne chose. J'ai découvert le clavecin par hasard à la radio et peut-être qu'il y a des gens qui ont ouvert leur télévision et qui ont peut-être découvert…Évidemment que c'est bien ! Il ne faut pas réserver le clavecin à des connaisseurs. Je pense que la carrière et la musique ne jouent pas sur le même terrain de jeu. Souvent l'une utilise l'autre et parfois, encore pire, inversement ; mais en fait ça n'a rien à voir et c'est pour cela que se créent deux mondes : celui de la production musicale et le monde de la musique en soi (pas toujours mais c'est souvent le cas). C'est assez compliqué en fait de comprendre que la musique a besoin de tout sauf de commercial. Elle n'a rien à voir avec une démarche commerciale, elle transcende le commerce, la mode, l'époque. On a quand même pas mal d'exemples de compositeurs qui n'étaient pas forcément à la mode à leur époque !

Lors du récital au théâtre des Champs-Elysées un spectateur est intervenu verbalement entre deux morceaux parce que un reflet de ta montre le gênait. Sans te démonter tu as retiré la montre puis avec humour demandé si tu devais aussi retirer tes souliers vernis, indiquant au passage que si quelque chose était de nature à gêner il fallait le dire…Personnellement j'ai admiré le calme, l'à propos, l'humour et la gentillesse de la réplique face à la violence que peut représenter une telle intrusion dans la concentration du moment.

En fait, j'ai beaucoup aimé. Quelque chose gênait ce monsieur, il l'a dit.

C'est rarissime une interpellation au cours d'un concert classique, non ?

Cela ne devrait pas être exceptionnel. Les lieux de théâtre un peu guindés sont un héritage bourgeois mais en fait la musique n'a pas besoin de chemin sinueux. Elle est la plus forte. On vit dans un monde qui se veut rapide mais si on s'arrête deux minutes et qu'on se pose la question de notre court passage sur terre on a vite fait d'abandonner les histoires de pouvoir et de rapports de force et on finit par se bouger les fesses vraiment pour quelque chose qui a du sens et qui a un impact direct et concret sur l'homme. L'apparition de l'homme sur terre reste quand même infime par rapport à l'existence de l'univers. Déjà le passage de l'homme est très court mais alors le nôtre en tant qu'individu…il est invisible.

Tu as fait de la philosophie ?

Oui. J'ai fait cela à la Catho qui a un très bon département de philosophie avec d'excellents professeurs. La philo me passionne mais je n'ai plus de temps.

Que se passe-t-il quand tu passes du clavecin au piano ?

Cela reste du clavier mais c'est différent parce que c'est une autre façon de gérer le poids du corps et le lien corporel avec l'instrument. Le jazz c'est encore différent mais la respiration liée à la musique est censée rester la même.

Est censée ?

C'est le travail de toute une vie. Trouver la respiration juste et le geste juste… Le premier qui me dit qu'il a trouvé…

Propos recueillis par Laurence Renault Lescure.

Le programme de Jean Rondeau est chargé pour l'automne 2015 :Milan, Kiev, Cambrige, Utrecht,Varsovie, Poznan. Puis La fondation Bettencourt, le festival Terpsichore (22/11), La Lituanie. Et retour en France à l'Hôtel de Ville de Neuilly le 12 décembre.

On peut suivre son parcours sur internet. Il faut aussi suivre le parcours de ses improvisations avec Thomas Dunford au luth et la percussion de Kevin Benguigui.