Vous avez fait de nombreux concerts lecture dans votre carrière ?

En fait c'est arrivé progressivement. Il y a des moments où je trouve que la vie est un rêve. J'avais eu deux expériences importantes avec la musique, grâce à Guy Ramona, président du Festival de Musique de la Chaise-Dieu. Il était venu me voir il y a une trentaine d'année pour me demander de dire Pierre et le Loup  de Prokofiev, avec l'Orchestre Philharmonique de Moscou dirigé par Dmitri Kitaenko ; c'était trop sympathique. Les musiciens avaient sûrement connu le compositeur, j'étais très impressionnée. J'avais fait neuf ans de piano et entrer dans le monde de la musique de cette manière, c'était fabuleux. Ensuite je l'ai refait l'année d'après, toujours à la Chaise-Dieu.

Puis il a eu une idée formidable : donner Jeanne au Bûcher d'Arthur Honegger dans une mise en scène de Patrice Kerbrat qui venait de terminer la pièce Art de Yasmina Reza. Là il a fallu travailler ! C'est une récitante qui parle en mesure. Lorsque j'ai écouté le disque, je me suis dit que c'était trop difficile. Mais mon agent, Anne Alvares Correa qui adore la musique, me dit : tu vas bosser, tu vas le faire ! Je travaille donc avec un prof de piano,  « j'irai, j'irai, je vas où est ma bonne épée… ». Je me disais que jamais je n'y arriverai et puis... je connaissais toute la partition par cœur ! J'étais en lévitation quand je suis sortie de cette expérience. Pour Kerbrat Jeanne était déjà dans le ciel, condamnée à revivre toute sa vie. Elle était entre la Terre et le Ciel. Il y avait des anges, les chanteurs, qui allumaient le bûcher, se moquaient d'elle. C'était une très belle mise en scène. Je l'ai reprise une dizaine de fois avec des chefs différents, en Belgique, en Suisse, à Angers, à l'Abbaye de Beauvais.
Là c'était merveilleux, parce que c'était tout près de l'endroit où Jeanne avait été prisonnière. Puis j'oublie la musique, je reprends mes films, mes pièces de théâtre. Et un jour je jouais dans La Surprise de l'Amour de Marivaux quand Jean Daniel Belfond me demanda de réaliser une anthologie de mes poèmes d'amour préférés. Je le réalise, c'était amusant à faire. Et dans ma voiture j'entendis quelqu'un qui interprétait Chopin de manière exceptionnelle ! Là je me dis ; « Chopin faite quelque chose pour qu'on travaille ensemble » !  Le lendemain, je reçois un coup de fil d'Alain Duault, président du Festival de Nohant, qui me confie qu'il a lu mon anthologie de poèmes et qu'il aimerait que je vienne à Nohant et que je dise des poèmes avec des œuvres de Chopin. C'était extraordinaire comme histoire, non ?

C'était la faute à Jeanne je suppose !

Et je rencontre alors Yves Henry qui était à l'époque le directeur artistique avec Jean Yves Clément, lesquels sont devenus de bons amis. Les gens de Nohant sont devenus comme ma famille maintenant. Yves Henry me donna une liste de dix morceaux et je devais choisir des poèmes en relation avec les œuvres. J'ai essayé de faire un itinéraire poétique de la rencontre de Chopin avec George Sand. J'ai proposé d'intervertir des morceaux mais Yves Henry était catégorique sur le choix de l'ordre : je le trouvais très psychorigide à l'époque. Le garçon avec qui je jouais ce spectacle est tombé malade et c'est Yves Henry qui l'a remplacé à Bourg La Reine où Catherine Duault était responsable de la culture. On a sympathisé et on a fait énormément de spectacles ensemble. On était dans une confiance totale. On a ainsi fait un spectacle, Les Schumann Intimes, qui a été donné partout en France, puis Le Journal de Raison de Clara et Robert, depuis leur mariage jusqu'à l'enterrement de Robert. Et maintenant on donne les dernières années de Robert à Nohant. Ces concerts spectacles durent depuis une dizaine d'années. On a fait beaucoup également d'autres spectacles autour de Franz Liszt.


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C'est toujours vous qui vous en occupez des textes ?

Oui ! Il faut énormément lire, trouver des textes qui amènent la musique ou qui concluent. Un jour, j'avais fait un montage de lettres avec Jean-Marie Bernica pour le festival de Grignan avec les lettres de Georges Sand. Après l'avoir rencontrée à Nohant j'ai eu envie de le refaire avec Yves Henry. On l'a donné à la Salle Gaveau, puis partout en France. Ensuite on nous a demandé pour Gaveau de faire autre chose. On a alors donné un Victor Hugo, Victor en Musique Hugo en liberté. Chaque fois que je propose des poèmes, Yves Henry a des idées de musique. J'ai eu aussi la chance de travailler avec Pascal Amoyel qui adore la littérature. On a fait un concert autour de « Nuits » avec bien sûr Musset, Chopin, Liszt. J'ai aussi travaillé avec Michel Beroff autour de Messiaen et de son œuvre Les Vingt Regards de l'Enfant Jésus. Pour cela on a trouvé des textes mystiques chrétiens.

Parlez-moi de votre collaboration avec Corinne Kloska.

C'est une amie d'Yves Henry. Nous étions allés ensemble à Senlis où chaque année il y a un hommage à Cziffra, puis on s'est revu, on a sympathisé. Elle m'a envoyé un beau disque qu'elle a fait autour des scherzos de Chopin et de mélodies avec le ténor Xavier Le Maréchal [Ndlr : 1CD Soupir éditions : S218]. Avec lui j'avais monté un spectacle autour de Cocteau. Tout se recoupe en fait, on se connaît tous. Puis Corinne m'a invitée près du conservatoire et m'a dit qu'elle préparait quelque chose sur les relations, les correspondances entre Chopin, Scriabine et Ravel. J'ai trouvé cette idée intéressante et elle m'a remis quelques textes. Il y avait un texte d'Henri Heine et un Portrait de Scriabine sur Chopin : Scriabine disait qu'il mettait les partitions de Chopin sous son oreiller ! C'est vrai qu'il y a des correspondances entre certaines Mazurkas de Chopin et de Scriabine, c'est sidérant ; c'est comme un écho ! Elle m'a confié un disque de Karol Szymanowski, extraordinaire, des œuvres que je ne connaissais pas. Voilà un compositeur qui n'a pas la place qu'il mérite, je trouve. Corinne est polonaise et italienne ce qui fait un mélange formidable ! Elle est extrêmement indépendante, attentive. Par moment, quand elle fonce sur son piano, elle me rappelle Sviatoslav Richter. C'est quelqu'un qui peut avoir une extrême douceur et par moment une force étonnante, une grande puissance.

Comment faites-vous pendant le spectacle pour être en phase avec la musique ? vous vous mettez en scène ?

D'habitude je me déplace, mais là pour ce nouveau spectacle je ne vais pas trop me déplacer. A la salle Cortot, c'est un endroit très pur, il n'y a pas de lumière, de régie, il n'y aura aucun effet. Lors de notre troisième rencontre, Corinne m'a donné un livre de Scriabine. Elle trouvait cette littérature très intello, incompréhensible. Elle m'a demandé de voir si je pouvais faire quelque chose avec. L'Acte Préalable est effectivement très influencé par Nietzche et certains écrits mystiques qu'il a lus. Après l'avoir lu plusieurs fois, j'ai vu qu'on pouvait tirer quelques morceaux comme des poèmes et qui pouvaient correspondre à ce qu'elle m'avait joué. On s'est amusé à chercher et on a tissé ensemble. C'est une aventure qui a duré six à huit mois, même plus. Lorsqu'on s'est retrouvé, on a fait un filage et il se trouve que cela marchait !

Et là, à la salle Cortot, c'est la première ?

Oui c'est la création !

Le disque sort en même temps : il s'appelle « Correspondances »

Oui, le concert est l'occasion de sa sortie.

C'est un travail formidable pour une comédienne ?

Oui, un travail sur la voix : prendre des intonations de jeune fille pour « Ondine » de Gaspard de la Nuit de Ravel, et jouer sur les émotions qui sont souvent changeantes. Dans les poèmes d'Aloysius Bertrand, Ondine s'exprime et essaye de séduire cet homme qu'elle aime, et ensuite on a la version masculine. Donc changement de tonalité : et lorsque je dis d'une voix grave que j'aime une mortelle, dépitée, Ondine s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent le long des vitraux bleus. Cela se termine par bleu, c'est une ouverture. C'est là que j'ai eu l'idée de faire deux voix, sinon on ne comprendrait rien. « Le gibet », c'est un texte presque incantatoire, morbide. C'est la mort qui pénètre dans l'âme humaine. Les images qu'écrit Bertrand pour ne pas penser au pendu sont toutes épouvantables, c'est terrifiant. « Scarbo », c'est une sorte d'angoisse, de terreur érotique, le refus de la condition humaine. Lorsqu'on rêve qu'on vole, ce n'est pas très agréable parce qu'on peut tomber, et en même temps c'est érotique. Scarbo c'est l'angoisse inconsciente devant l'érotisme.


Gaspard de la nuit d'Aloysius Bertrand
Édition de 1842

C'est la musique qui a initié les textes ?

Non, Corinne est partie des textes, c'est une poétesse, ils sont totalement en correspondance. Elle a cherché ces textes qui nous ont amené à Ravel. Partir de Chopin pour arriver à Ravel, c'est un superbe parcours. C'est d'autant plus extraordinaire que dans le texte de Heine sur Chopin, à la fin il écrit « et que fait la belle Ondine » ! On ne pouvait pas savoir qu'il y aurait ce rapport entre Chopin – Heine et Ravel – Bertrand ! C'est cela la poésie, c'est hors du temps.

Et pour vous quel est votre compositeur préféré ?

Je n'ai pas de préférence, comme en peinture. Je ne suis pas assez cultivée sur le plan musical, je suis toujours prête à apprendre, à connaître la vie d'un musicien. Car quand on connaît sa vie, on comprend mieux son œuvre. Parfois l'œuvre n'a rien à voir avec la vie mais ça aussi c'est intéressant. J'ai eu de la chance avec Jacqueline Ducher, mon professeur de piano : elle n'était pas contente de moi parce que je ne travaillais pas assez. Elle me demandait alors de lui réciter un poème que je venais d'apprendre. Elle me disait : ce n'est pas grave que tu ne travailles pas ton piano, tu seras comédienne, mais tu n'oublieras pas la musique. Elle m'emmenait au concert, on avait des relations très fortes, j'allais écouter Richter, elle me faisait faire des concours, mais je ne dépassais pas un certain niveau. Elle m'a initiée à l'amour de la musique et à la force de l'interprétation.

La musique vous a-t-elle aidée dans votre métier de comédienne ?

Énormément ! Tout est rythme. Dans la musique il y a du texte, ça parle, ça raconte des histoires. J'ai travaillé avec Giovanni Bellucci qui m'a fait comprendre dans un morceau qu'il y avait un homme et une femme qui se parlaient, lui la draguait et elle se refusait ; j'ai bien bien écouté et c'était vrai : il y avait toute cette histoire dans le morceau. Lorsqu'on a le cafard, on écoute Bach et on se reconstruit. On est dans un immense palais et on se dit : c'est à moi, c'est mon âme, c'est mon esprit. Si Bach a dit ces choses là, il faut se battre, il faut continuer, c'est curatif ! Après mon premier chagrin d'amour, je n'ai écouté que Bach ! J'étais en mille morceaux ; c'était un amour platonique, j'étais complétement cassée et j'écoutais, l'Offrande Musicale, La Passion selon Saint Jean, en boucle. Mozart était très important pour moi. Je me souviens : j'étais en philo et un critique avait dit : « Mozart est la maîtrise de l'émoi vers la lumière ». C'est exactement cela. J'ai donné un Mozart avec François Chaplin au piano et Delphine Haidan qui chantait : j'ai lu les lettres de Mozart.  Il a été extrêmement malheureux, incompris, et il a continué à donner de la joie, de la lumière. Quelle générosité ! Mais il savait se faire plaisir. Et pas besoin de faire une psy pour comprendre que charité bien ordonnée commence par soi-même. Quelquefois je travaille avec Michael Lonsdale pour un groupe de choristes qui s'appelle Jubiléo. On a donné le Cantique des Cantiques avec le Magnificat de Vivaldi, pour des enfants handicapés dans la vaste salle du Grand Palais. Il y avait huit cents enfants et pas un bruit. Ils étaient heureux. On avait donné un texte de Christian Bobin, l'Homme-Joie. Je donne souvent des textes de lui, j'ai la chance de le connaître. Cet été, je suis allé pour la Compagnie du Grain de sable, faire une lecture de La lumière du Monde. Il  parle de tout ce qui est lumineux. Il est venu à un festival en Normandie où tous les auteurs viennent, et cette année c'était le thème de la lumière ou la nuit, donc le texte s'y prêtait. J'avais mis de la musique, des morceaux de Mozart. Bobin vit beaucoup avec la musique.

A vous écouter, la musique vous prend beaucoup de temps et vous donne beaucoup de plaisir...

Oui, mais tout dépend des moments. Je n'écoute que ce que je prépare. Pour Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel, qui avait fait une transcription de la sonate de Grieg pour violoncelle et piano, il a fallu que je trouve un texte : j'ai lu la poésie norvégienne et je n'ai rien trouvé. Or, un jour alors que je déjeune avec Corinne Kloska et Joël Perrot, celui-ci me fait voir un livre où il y avait la maison de Grieg, et au bord du lac, un petit troll ! Et là j'ai eu l'idée : j'ai fait l'adaptation du voyage de Niels Holgersson ! Avec  la musique de Grieg c'était magnifique. Je me suis dit que Grieg allait me pardonner : la Suède, la Norvège, ils avaient un troll en commun !

Et lorsque vous travaillez une pièce, un film, écoutez-vous de la musique ?

Je vis d'une façon assez obsessionnelle : je suis dans le scénario, je dors avec, je passe mon temps avec, j'aime bien l'immersion. Avec la musique on ne peut pas faire autrement : je ne mélange pas.

Et quand vous quittez un plateau ?

Pour renaître j'ai besoin de nature et de musique. J'ai des périodes où je n'écoute qu'un compositeur. Mais j'aime bien me fier au hasard. En voiture, j'écoute Radio Classique et je me laisse initier à la musique, à la musique baroque par exemple. Je découvre cette musique sous un angle joyeux. J'adore ce que fait Jean-Christophe Spinosi. Les gens qui n'aiment pas la musique baroque, c'est qu'ils n'ont pas entendu cette approche ''Rock and Roll''.