Organisée par la Fondation internationale du Mozarteum, la Semaine Mozart se veut « la fête musicale salzbourgeoise de l'hiver ».  Contrairement au festival d'été ou à ceux de Pâques ou de Pentecôte, la « Mozartwoche » se concentre, l'espace de dix jours, sur le génie des lieux. Le programme se focalisait cette année sur Idomeneo, mais pas seulement.  Bien d'autres œuvres significatives y étaient aussi jouées, tout comme des pièces de Haydn, Schubert, ou encore de György Kurtag, compositeur en résidence.  Coproduit avec le Festival d'Aix-en-Provence 2009, cet Idomeneo est un exemple d'interprétation moderne de l'opéra mozartien. Olivier Py qui inscrit sa régie dans le mouvement et cultive les effets de symétrie, insiste sur la dimension politique et les grands thèmes traités par la pièce : le rapport père-fils et la question de l'infanticide, la violence à peine contenue entre personnages forgeant un drame qui se veut actuel. 

L'élément décoratif s'impose : une batterie de praticables se métamorphosant sans cesse découvre plusieurs niveaux, sorte d'écrin mobile apte à saisir un brassage de situations et illustrer quelque tragédie moderne.  Le dispositif met en exergue le chœur et permet de différencier les scènes plus intimistes.  Omniprésent depuis la machination de la tempête qui jette Idoménée sur le rivage crétois, le personnage de Neptune va manier les fils d'un drame qu'il sait inexorable, jusqu'à ce qu'il emprunte la voix de l'Oracle.  Beau coup de théâtre ! La quête de violence primitive réclamant le sacrifice d'une vie imprime quelque chose d'inéluctable à une action dont chaque personnage crie sa vérité.  Et on n'oubliera pas l'image saisissante qui clôt le IIe acte : une vision de feu de laquelle surgissent les quatre cavaliers de l'Apocalypse.  Enhardie par pareille régie, la direction de Marc Minkowski impressionne par la vigueur de ses accents et le soin apporté à la plastique sonore.  Mieux encore que la cour de l'Archevêché, la salle de la Haus für Mozart laisse s'épanouir les sonorités étincelantes de l'orchestre des Musiciens du Louvre.  À la caractérisation dramatique des arias, d'une vibrante émotion, répondent des récitatifs laissant sur le qui-vive et des ensembles qui plongent au cœur de l'expression théâtrale.  La tension se maintiendra jusque dans le ballet final - dont la chorégraphie paraphrase les divers épisodes de l'action.  La distribution, quasi identique à celle d'Aix, triomphe, en particulier Richard Croft, immense Idomeneo, Sophie Karthäuser, miraculeuse Ilia, et Yann Beuron, impressionnant Idamante.

 

Karthäuser/Beuron ©C.Schneider

 

La Semaine Mozart, ce sont essentiellement des concerts donnés dans la belle salle du Mozarteum, à l'acoustique généreuse.  Deux phalanges distinguées se partagaient les concerts du matin.  La Camerata Salzburg, dirigée par le pianiste Alexander Lonquich, proposait un programme en la forme d'une Mozart-Matinee estivale.  La Cassation K.99 - musique de circonstance destinée à célébrer quelque événement officiel, et composée de morceaux distincts - séduit par un sens approfondi du contrepoint.  Le 25e Concerto pour piano K.503 est d'une toute autre envergure : grandiose et triomphal premier mouvement, largo intensément tragique, finale passionné qu'un thème inspiré du ballet d'Idomeneo agrémente d'une irrépressible vitalité.  L'interprétation de Lonquich est tout en nuances et l'effectif orchestral restreint contribue à en faire ressortir la finesse.  Entre les deux pièces quelques airs de concerts permettent d'apprécier la voix ductile et lumineuse de la soprano Miah Persson.  En particulier, dans la scène dramatique K.505 avec piano obligé, où l'entrelacs de la voix et du clavier sonne comme une déclaration d'amour en musique (celle de Wolfgang à la cantatrice Nancy Storace).

 

Kremerata Baltica ©Wolfgang Lienbacher

 

Un autre concert était l'occasion d'entendre la Kremerata Baltica, formation de chambre réunie autour du violoniste Gidon Kremer.  Leur programme conviait d'abord Mozart avec le Concerto pour violon K.211, joué sans effets par Kremer, et le sublime Concerto dit « Jeune homme » K 271, interprété et dirigé du piano par le britannique Jonathan Biss, sans effusion et d'une inspiration un peu trop retenue.  Le reste du concert était consacré à deux compositeurs baltes.  La jeune Dobrinka Tabakova, avec la pièce Sun Triptych für Violine und Violoncello (2007-2009), fait montre d'un talent original exprimé dans un langage harmonique séduisant. L'impression d'espace est créée par des unissons évocateurs des cordes. La Suite dans le style ancien d’Alfred Schnittke (1972) est tout autant une pièce d'atmosphère. Un peu dans l'esprit de la Holberg Suite de Grieg, elle évoque un pastiche baroque dont l'humour n'est pas absent.  Aux cordes frémissantes se mêlent un hautbois solo et deux cors.  L'exécution de l'orchestre jouant sans chef déchaîne la jubilation du public.

 

Andreas Scholl ©Wolfgang Lienbacher

 

De grandes formations se produisent aussi durant le festival. Le Freiburger Barocksorchester dirigé par son premier violon, Petra Müllejans (remplaçant René Jacobs) avait concocté un riche programme.  La 91e Symphonie Hob.91 de Joseph Haydn, souverainement articulée, à la manière du grand chef, mêlant le chant élégiaque des cordes et le caquetage racé des bois.  Puis trois airs chantés par le contre-ténor Andreas Scholl.  Peu à l'aise dans le premier, tiré de Mitridate de Mozart, il paraît sous un jour meilleur dans un joli air emprunté à Ascanio in Alba, et surtout dans le célèbre « Che faro senza Euridice » de Gluck.  Le sommet du concert restera cependant une exécution mémorable de la dernière symphonie de Mozart : plus que du titre de « Jupiter », c'est de la statue du Commandeur qu'il faut parler ici. Car voilà une exécution qui dérange les idées établies, loin d'être un long fleuve tranquille : accents placés de manière à fortement contraster le débit, subites accélérations qui révèlent une énergie presque combative ou un inextinguible chant de joie.  La couleur instrumentale de l'orchestre de Freiburg y est pour beaucoup.  Autre phalange de prestige, les Wiener Philharmoniker étaient dirigés par Nicolaus Harnoncourt, dans la grande salle du Palais des festivals.  Une aura particulière adorne le rapport qu'entretiennent l'orchestre et le maestro, sorte de légende vivante.  Dans la 5e Symphonie de Schubert, encore nimbée de l'esprit mozartien, le discours est cursif et le drame sourd sous la grâce apparente.  Quelle pureté des cordes, en particulier dans le landler du menuetto !  La Symphonie Inachevée appartient aussi à ces moments d'exception qui laissent stupéfait : vision grandiose s'il en est, avec toutes les reprises !  L'allegro moderato progresse comme une lame de fond malgré un tempo très mesuré, en une succession de visions presque cauchemardesques.  L'andante con moto, d'une lumineuse facture, évoque une vision de paix, traversée d'éclats tumulteux avant de s'achever dans une mystérieuse sérénité.  Le 23e Concerto K.488 occupera la partie centrale du concert. Il offre, par contraste, quelque vision intime.  Comment résister au sémillant dialogue du piano avec les vents dans l'allegro initial, à l'insondable profondeur de l'adagio ou à l'irrésistible élan du finale !  Leif Ove Andsnes le joue avec une belle simplicité et un toucher cristallin, pour des jeux d'ombre et de lumière, d'un pathétique retenu et d'une joie sereine.  L'écrin que lui procurent Harnoncourt et les Viennois est proprement magique.

 

Andsnes & Harnoncourt ©Wolfgang Lienbacher