Pour leur avant dernière programmation, Marc Minkowski et Matthias Schulz auront offert une Semaine Mozart de haute volée. Ce ne fut pas sans son lot d'imprévus, car une cascade d'annulations s'était invitée à la fête, paraissant troubler le bel ordonnancement : le grand âge, cause du retrait du chef  Nikolaus Harnoncourt et du pianiste Menahem Pressler, la force majeure à l'origine de celui du ténor Ian Bostridge mais aussi de deux quatuors, le Quatuor Ebène dont trois des membres étaient sur le flanc, et le Hagen Quartet, son altiste Veronika souffrant d'un malencontreux mal d'épaule... Leurs remplaçants propulsaient de nouveaux talents comme le pianiste prodige Kit Amstrong, le chef espagnol Pablo Heras Casado, ou confirmaient des valeurs sûres : le Quatuor Sine nomine ou le Elias Quartett. Comme déjà constaté les éditions précédentes, l'atmosphère qui règne durant cette manifestation hivernale est tout sauf froide et en même temps fort recueillie : les séances de sonates de Mozart ou la fameuse trilogie autour de Acis et Galathée ont révélé un public extraordinairement concentré.

Cette dernière soirée réunissant Haendel, Mozart et Mendelssohn était au cœur du programme concocté par Marc Minkowski. Plus largement, et aux côtés de Mozart, une large place était faite à Mendelssohn, le « Mozart de Hambourg », et à Henri Dutilleux. Si le premier est justement paré du titre de ''Wunderkind'', le musicien français qui connut la plus grande gloire sur ses vieux jours, pourrait nul doute être adorné de celui de merveilleux vieillard !  Au fil de la petite dizaine de concerts auxquels il nous a été donné d'assister, une suprême qualité émergeait constamment. En 2017 (26/1-5/2, www.mozarteum.at), pour leurs adieux, Minkowski et Schulz, appelés à d'autres fonctions, qui à Bordeaux, qui à Berlin, donneront, parmi une pléiade de concerts, de nouveau une production scénique : une mise en scène du Requiem de Mozart dans la vision nul doute hautement imaginative de Bartabas et de ses forces équestres versaillaises, poursuivant une expérience débutée en 2015 avec Davide Penitente.

 

 

 

 

 

Le concerto de violon de Dutilleux triomphe sous les doigts de Renaud Capuçon

 

 

 


Tugan Sokhiev et les Viennois ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

L'affiche du deuxième concert des Wiener Philharmoniker que dirigeait Tugan Sokhiev réunissait les trois compositeurs emblématiques de cette édition : Mozart, Mendelssohn et Dutilleux. La symphonie KV 385 « Haffner » ouvrait la soirée. Conçue dans un tourbillon créatif en 1782, au moment de la création de L'Enlèvement au sérail et du mariage avec Constance Weber, cette symphonie est dédiée à un des membres influents, Sigmund, de la famille Haffner. Tugan Sokhiev opte pour une large formation et cet effectif va sonner. Le premier mouvement est pris confortable, le ''con spirito'' et son thème vaillant plutôt tenu sur la réserve. L'andante est sur le versant sérieux, son climat façon de sérénade se signalant par les touches exquises des violons des viennois et les brillantes interventions des vents en milieu de mouvement. Le menuet est gracile quoique peu animé de ce sourire qui doit illuminer cette page, tandis que le trio de facture rustique fait beau contraste. Le finale presto montre l'agilité des cordes, dans de superbes glissandos notamment, et le zest inimitable de cet orchestre. Mais l'ébullition de ce dernier volet, qui selon Mozart, doit être joué aussi vite que possible, reste entre les mains du chef russe un peu trop sage. Une conception plus proche de la manière d'un Böhm que d'un Harnoncourt. Changement radical de climat avec le concerto «  L'arbre des songes » d'Henri Dutilleux. Créé à Paris en 1985 par Isaac Stern, son dédicataire, et Lorin Maazel à la tête de l'Orchestre National de France, ce concerto est un formidable chalenge pour son soliste. Quoique le compositeur refuse de lui faire jouer un rôle de bravoure. Il est immergé dans l'orchestre qui adopte une position de support, « une façon plus intégrée, avec un soliste étroitement dépendant de son environnement orchestral, soliste et orchestre étant animés de la même pulsation rythmique » précise-t-il. La pièce en quatre mouvements, eux-mêmes reliés par trois interludes, apportant une respiration, progresse sans solution de continuité, se déployant telles les ramures d'un arbre. On savoure un son extrêmement transparent qui malgré un effectif conséquent, évoque comme une musique des sphères, et une palette lumineuse enrichie d'instruments originaux tels le célesta, le carillon, le vibraphone, la harpe ou le cymbalum. Mais aussi son lyrisme séducteur dont Renaud Capuçon épouse l'intensité. Il se joue des folles difficultés accumulées : jeu plus qu'acrobatique, pizzicatos suivis de traits filés dans l'extrême aigu, nuances extrêmes de dynamique. Le ton reste chambriste car les viennois apportent leur finesse légendaire. Tugan Sokhiev conclura le concert avec la Symphonie « italienne » que Mendelsshon écrit en 1833, à la suite d'un long périple en Italie. Elle sera jouée là aussi de manière retenue. Le vivace initial est adorné d'une brillante articulation des cordes, quoique la pulsation insufflée par le chef aurait gagné à être plus tendue. Le mouvement lent, débuté en forme de marche, sera presque plaintif avec un beau contrechant des cordes graves. Les Viennois à leur meilleur. On prend le temps de savourer le paysage au con moto moderato, sorte de menuet, doucement expressif, et on admire les cors au trio central. Le finale, sur une danse de saltarello, bondit avantageusement même s'il ne libère peut-être pas de fougue débridée.  

 

 

 

Un quatuor dont le nom est de ne pas en avoir...

 

 

 


Quatuor Sine Nomine ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

Remplaçant obligeamment le Quatuor Ebène, le Quatuor suisse Sine nomine en a conservé le même programme pour ce qui est des pièces de Mendelssohn et de Dutilleux, substituant le quatuor KV 387 de Mozart aux deux Divertimentos initialement prévus par leurs collègues français. Ce  premier des Six quatuors dédiés à Haydn, composé en 1782, souffrira une interprétation immaculée : enlevée mais gentille au vivace initial, attractif au menuetto, placé par Mozart en deuxième position, alors que les accents rustiques du trio font diversion, fort chantant à l'andante cantabile, quoique un peu sage dans ses accents tragiques, et d'un bel allant au finale molto allegro. Au fil de cette exécution, on aura admiré la finesse du jeu des musiciens qu'une sûre complicité unit depuis des années. Cette entente leur permet d'affronter le Quatuor « Ainsi la nuit » de Dutilleux avec sérénité. Cette pièce, ils la connaissent bien pour l'avoir en particulier jouée à la salle Pleyel à Paris, pour le 90 ème anniversaire du maître. Composé entre 1973 et 1977, créé par le Quatuor Parrenin, il est constitué de sept parties enchainées, avec un court break après le n° 3 «Litanies », et entre lesquelles sont intercalées quatre ''parenthèses''. Ne se voulant pas narratif, il évoque des sonorités contrastées par le recours à la technique de ce que Dutilleux appelle « la croissance progressive », basée sur la prolifération des sons et des rappels mémoriels. Et ce par l'utilisation de modes divers : cascades de pizzicatos, jeu sul ponticello, 1er violon souvent cantonné dans le suraigu, alternance de jeu plein et avec sourdine, grands unissons des quatre voix, alors que celles-ci sont traitées ailleurs de manière étourdissante de couleurs pour exprimer un monde séraphique ou une plainte, comme un chant douloureux. La pièce se conclut dans un souffle (« Temps suspendu »). L'interprétation des Sine Nomine est irréprochable et leur vaut un fier succès. Ils joueront ensuite le Quatuor R 37 de Mendelssohn. Écrit en 1847, en Suisse, après la nouvelle de la mort de Fanny, la sœur adorée. La tragédie de cette soudaine disparition imprègne la pièce qui oscille entre douleur et désespoir : un premier mouvement alternant énergie désespérée et lyrisme incantatoire, un scherzo  bardé de traits dissonants, loin des scherzos aériens d'antan, un adagio sonnant comme un requiem pour Fanny, dans le doux cantabile du 1er violon, et un finale presque sauvage dans ses affirmations, proche d'une danse de mort. Le jeune musicien disparaitra à son tour trois mois plus tard. Souveraine exécution des quatre chambristes suisses qui, en bis donneront un adagio affetuoso du même Mendelssohn. 

 

 

 

 

 

Comme sonnent Les Vents français

 

 

 


François Leleux, Gilbert Audin, Éric Le Sage, Radovan Vlatkovic,
Paul Meyer ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

La vague d'interprètes français lancée depuis 2013 par Minkowski, devait permettre d'entendre un ensemble déjà bien connu par le disque et au festival de l'Empéri : les Vents français. Ces mousquetaires (quatre vents) et leur pianiste offraient un répertoire aussi éclectique qu'impressionnant. Qu'on en juge ! Le Trio pour hautbois, cor et piano op. 274 de Carl Reinecke (1824-1910 ) - qui décidément n'a pas écrit qu'un fameux concerto pour harpe immortalisé par Lily Laskine - est une pièce charmante, idéale pour entamer un concert à l'heure du café (15H)! Il manie ce type de mélodies faciles qui plaisaient sans doute à son auditoire germanique, et une transparence de textures fort agréable, balançant adroitement le discours tour à tour du hautbois puis du cor au premier mouvement, puis installant un vif et piquant scherzo. Suit un adagio où chacun de deux vents brode sur un habile accompagnement du piano et un finale qui, dans sa ritournelle, laisse un temps la vedette au corniste pour s'achever en une élégante péroraison. Venait ensuite « Sarabande et cortège » écrit par Dutilleux en 1942 pour basson et piano. Pièce sans prétention, dans la veine onirique de Poulenc, elle offre quelques amusants mélismes presque orientalisants dans sa première séquence et une seconde partie assez piquante, dont une cadence du basson en forme de marche - celle de L'Apprenti sorcier n'est pas loin - avant un joli pied de nez final. Avec le Trio pathétique de Mikhail Glinka, pour clarinette, basson et piano, retour vers le romantisme exacerbé russe : une œuvre en trois mouvements enchaînés dont le deuxième donne nul doute à l'entière pièce le ton de ''pathétique'. Entre autres curiosités, on y croise un solo de la clarinette dans le registre extrême aigu. Mais le finale tourne un peu court.  De Dutilleux, était donné encore la Sonate pour hautbois et piano de 1947, dont le troisième mouvement allegretto devait être renié par l'auteur. Il a donc été décidé de ne pas le jouer ici. Pièce de divertissement, dans la veine d'Ibert et de Françaix, le premier mouvement, introduit par le piano, laisse libre cours à une fine mélopée du hautbois qui évolue souvent dans l'aigu. Le larghetto offre une sorte de marche décidée mêlée de lyrisme retenu. Le concert s'achevait par la réunion des cinq participants pour l'exécution du Quintette KV 452 pour vents et piano de Mozart.   On sait quel enthousiasme gagne Mozart en cette année 1784 pour l'écriture pour les vents : tout juste après sa Sérénade « Gran Partita » pour 12 vents et  contrebasse, écrit-il ce quintette pour piano, hautbois, clarinette, cor et basson, créé à Vienne le 1er Avril 1784. Dans une lettre à son père, il n'hésite pas à dire « Je le considère comme la meilleure œuvre que j'ai jamais composée ». Si les vents sont à la fête, la partie pianistique n'est pas moins virtuose. L'exécution des musiciens des Vents français est un régal de finesse, de clarté, d'humour. En particulier lors de la longue et belle cadence qui orne le finale allegretto. Un ton de limpidité, de netteté lumineuse, typique de l'esprit français.    

 

 

 

 

 

La découverte d'un jeune prodige...

 

 

 


Renaud Capuçon et Kit Amstrong ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

L'événement annoncé, la réunion de Menahem Pressler et de Renaud Capuçon n'aura donc pas eu lieu. Mais une déception peut cacher une surprise. Et celle-ci fut de taille : le jeune Kit Amstrong qui le remplaçait dans la partie de piano des sonates de Mozart, aura été une franche découverte. Ce jeune musicien (*1992) d'origine taïwanaise et qui vit entre Londres et New York, est un surdoué ! Protégé d'Alfred Brendel qui lui prodigue ses conseils et avec qui il est au cœur d'un film, «  Set the piano stool on fire », il a déjà à son actif une jolie carrière et plusieurs disques dont deux sous label Sony ( Bach, Liszt). Compositeur à ses heures, il est aussi pédagogue et est à l'origine d'un projet pour le moins insolite : la transformation d'une église désaffectée, Ste Thérèse d'Hirson, dans l'Aisne, en salle de concert (2014). Il assurait donc cette fois la partie de piano des deux premiers concerts de l'intégrale des sonates pour piano et violon de Mozart, la suite étant programmée pour l'édition 2017. On sait que Mozart a composé de telles pièces depuis sa prime jeunesse et tout au long de sa vie. Une importante série date des années 1777-1779, alors qu'il effectue un long voyage qui de Salzburg le mène à Mannheim puis à Paris. Les six sonates KV 301-306, publiées à Paris chez l'éditeur Sieber, « pour Clavecin ou Forté Piano avec accompagnement d'un violon » montrent d'emblée l'importance de la partie de clavier. « Elles ne sont pas mauvaises » explique-r-il dans une lettre à Léopold, du 6 octobre 1777. Les quatre premières données lors des concerts de ce mois de janvier 2016, sont en deux mouvements et signalent une belle interaction entre les deux partenaires qui jouent aussi souvent à l'unisson (KV 301), distillant de suaves mélodies et de doux développements. Quelquefois c'est le piano qui mène franchement la danse (allegro du KV 302), ou alors c'est le violon qui commence, laissant au piano le soin de broder ensuite (1er mouvement adagio/allegro du KV 303). La sonate KV 304 est plus austère, en particulier au tempo di minuetto, découvrant des mélodies doucement mélancoliques dans la partie médiane richement expressive et réclamant un subtile dosage dynamique de la part des deux interprètes. Amstrong et Capuçon ne sont pas en reste pour ce qui est du nuancier. Le pianiste offre un jeu d'une douceur immatérielle et le violoniste un archet souverain. Au milieu de la paire de sonates KV 301-302, est intercalé l'Adagio KV 540 (1788) d'une élévation d'esprit inouïe - le manuscrit laisse à l'interprète une certaine discrétion en matière de dynamique pour en restituer toute l'expressivité. Kit Amstrong est ici bouleversant. On reste sans voix devant une telle profondeur, une si poignante gravité qui conduit au sublime lors des dernières phrases, un déchirement de l'âme. Lors du second concert, entre les sonates KV 303 et 304, il joue le Rondo KV 501, là encore une pièce que son toucher de velours ennoblit. 

 

 

 


Ultime répétition peu avant le concert... ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

Les Sonates KV 296 et KV 378, publiées respectivement en 1778 et 1781, font partie d'une autre série de six. Dans la première, la primauté est clairement donnée au piano qui dans le premier mouvement vivace, s'affirme décidé. Cela coule de source sous les doigts de Kit Amstrong, d'une folle agilité sous des dehors de calme olympien. Un soupir parcourt l'auditoire à la fin du mouvement. L'andante sostenuto, de par le cantabile du clavier et la gravité du violon, tutoie le sublime. Et à l'allegretto final, qui cèle fugitivement un thème annonçant Così fan tutte, on nage dans la joie la plus pure. La sonate KV 378 montre une belle parité entre les deux instruments et là encore l'adagio est d'une merveilleuse densité tandis qu'au finale règne un esprit fou de par la légèreté immatérielle du jeu des deux musiciens. Le partage des tâches entre violoniste et pianiste distingue la sonate KV 454 (1784). L'Histoire rappelle que pour la création viennoise, Mozart s'il écrivit entièrement la partie de violon, laissa seulement quelques notations pour ce qui concernait celle du piano dont il se réservait la primeur. Après un allegro parsemé de triolets en forme de sonneries, l'andante est d'une belle suavité, voire d'équanimité ; ce que les deux interprètes démontrent avec évidence. L'allegretto conclusif coule comme une eau pure et s'achève en un petit feu d'artifice du piano. La sonate K 547, de 1789, porte cette cocasse indication : « Une petite sonate de piano pour les débutants avec un violon ». Un exercice facile pour le pianiste ? Rien de moins car la fluidité requise n'est sans doute pas aisée à réaliser ; comme il en va de la partie de violon. Les choses se complexifient encore au deuxième mouvement allegro et pas seulement pour ce qui est des moulinets du violon. Le rondeau développe quelques agréables variations au piano, puis soudain le violon prend l'avantage. Le chassé croisé que prodiguent Capuçon et Amstrong est proprement inouï de naturel, de simplicité. Comme il en aura été tout au long de ces deux mémorables séances de musique pure. Bravo, archi bravo !   

 

 

 

 

 

Marc Minkowski impose sa trilogie d'Acis et Galathée

 

 

 


Les solistes de la « version Haendel » ©SMWolfgang Lienbacher

 

 

 

Le projet lui tenait particulièrement à cœur : monter un triptyque réunissant l'oratorio Acis and Galatea de Haendel et ses arrangements réalisés par Mozart et par Mendelsshon. « Une œuvre, trois mondes », explique-t-il car « les doublons sont rares en musique ». D'où l'intérêt, en un même jet, de comparer l'original aux deux autres versions tant sont fascinantes les adaptations réalisées par deux jeunes génies. L'idée a sans doute germé aussi à partir de la volonté de donner la mouture de  Mendelssohn, si peu jouée. Et d'ajouter qu'il affectionne particulièrement le Haendel pour l'avoir dirigé au seuil de ses 18 ans... Acis and Galatea (1718) répond au genre du « masque », autrement dit une pièce de nature intimiste, chambriste, écrite pour cinq solistes et petit orchestre de cordes et continuo, avec ajout de deux hautbois et deux petites flûtes. Un exemple typique de l'« english pastoral » imaginée pour conter l'histoire mythologique des amours du berger Acis et de la nymphe Galatée, au dam du cyclope Polyphème qui projettera un rocher sur le pauvre jeune homme, le blessant mortellement. C'est à la demande du baron van Swieten que Mozart va orchestrer la pièce en 1788, première commande de quatre comprenant encore les orchestrations du Messie, puis d'Alexander's Feast et de l'Ode à Sainte Cécile. Cette « Pastorale en  deux actes de Haendel arrangée par Mozart », KV 566, est bien différente de l'original. Car la traduction du texte de John Gay en langue allemande a conduit à adapter la partition. Mais surtout, l'idée était de mettre au goût du jour une pièce qui passait pour monotone. Mozart l'a enrichie en lui adjoignant des parties de vents dont deux clarinettes qui font leur apparition dès l'Ouverture. Sa maitrise de l'écriture pour ces instruments fait merveille ici. C'est en 1829 que Mendelssohn, qui ne connaissait vraisemblablement pas alors la version de Mozart, s'attèle à sa propre réorchestration avec l'enthousiasme de la jeunesse et la palette du grand orchestre romantique, révélant un potentiel de couleurs insoupçonnées. Le vaste orchestre comprend trompettes, timbales et une panoplie de vents très harmoniques ; sans parler du contrepoint d'altos, dans la manière de Bach, dont le compositeur ne dirigera la Passion selon Saint Matthieu que peu après. Ce qui est nouveau aussi est le travail sur le chœur. On remarque encore quelques touches dramatiques dans les solos et le trio réunissant Acis, Galatée et Polyphème, lequel  sonne comme un morceau opératique, notamment dans l'expression de la fureur de ce dernier. Cela sonne grandiose et bien loin de la fine pastorale handélienne. En résumé, la comparaison des trois versions laisse à penser qu'on passe d'une fine gravure à un beau pastel, puis à une franche peinture à l'huile.

 

 

 


Marc Minkowski ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

La compilation effectuée par Marc Minkowski permettait d'entendre dans leur intégralité la version de Mendelssohn comme celle de Haendel, mais pas celle de Mozart dont il a choisi arbitrairement de ne donner que quelques extraits : l'Ouverture et la musique d'entr'acte entre les actes I et II. Et hélas pas un seul air. Souci de ne pas surcharger un concert qui durait déjà près de quatre heures ? On reste sur sa faim devant le renoncement à aller jusqu'au bout de l'idée, et un peu frustré du caviardage de l'arrangement de Mozart. Quoi qu'il en soit, l'interprétation ne souffrait pas le moindre temps mort. Les deux morceaux de Mozart forment une magistrale entrée en matière, dont une Ouverture généreuse ménageant les parties de vents signalées. Le contraste avec la vision de Mendelsshon est saisissant dès l'Ouverture bardée de ses trompettes. Minkowski nous fait découvrir une musique brillante quoique sans pathos. Il use d'un pianoforte et les timbales sont malgré tout jouées avec discrétion. Ses Musiciens du Louvre se découvrent de réels talents pour aborder le premier romantisme. Les voix du Salzburger Bachchor montrent une superbe maestria. Les solistes sont de haut vol. Julie Fuchs est une Galatée de belle allure et les deux ténors  sont bien achalandés : Colin Balzer est un Acis de style tandis que le Damon (l'ami intentionné du berger) de Valerio Contaldo, timbre plus clair, un peu sur la réserve au début, s'affirme peu à peu par un chant vif argent séduisant. Le Polyphemus de Peter Rose offre une basse chantante qui à l'heure du trio, contraste fort bien avec les deux amoureux. L'exécution de la Pastorale de Haendel, qui occupe la seconde partie du concert, est une plus grande réussite encore. Minkowski est ici chez lui. La petite formation alignée, de cordes dont se détachent les deux hautbois et les flûtes - le recorder enjoué d'Andres Locatelli en particulier - est un parangon de finesse. Il livre une lecture pacifiée, épurée, extrêmement transparente, animée d'une souple articulation et parée de pianissimos à la limite de l'impalpable. L'auditoire est sous le charme. Le chœur est justement confié aux cinq solistes, ce qui donne un sentiment de douceur madrigalesque, en même temps de rare plénitude. Ils forment un ensemble parfait. On sait Minkowski découvreur de talents. Les chanteurs réunis font un sans faute. Anna Davin, de sa voix chaude et sensuelle, est une Galatea d'une émotion palpable, notamment dans la dernière aria « Heart, the seat of soft delight ». Valerio Contaldo qui a troqué les habits de Damon (Mendelsshon) pour ceux d'Acis chez Haendel, atteint sa plénitude. Samuel Boden, Damon, voix de ténor aigu, à la limite du haute contre offre avec l'aria «  Consider, fond sheperd » un bijou de sveltesse, qu'enlumine l'accompagnement des deux violons et du hautbois. La basse Krzysztof Baczyk est un solide et expressif défenseur des velléités vengeresses de Polyphemus. Colin Balzer complète le quintette dans le rôle épisodique de Coridon. Cette interprétation est un enchantement de bout en bout.    

 

 

 

 

 

La Camerata Salzburg, Louis Langrée et Alexander Melnikov

 

 

 


Alexander Melnikov et Louis Langrée ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

Louis Langrée qui préside aux destinées de la Camerata Salzburg, orchestre qui fut  naguère dirigé par Sándor Végh, proposait un programme réunissant les trois compositeurs de l'année. De Mozart, on commença par la symphonie KV 16, à peine plus longue qu'une ouverture d'opéra, dans ses trois parties contrastées dont un largo hypnotique et un finale preste. La formation se compose de cordes, de deux cors et du clavecin. Suivait le Concerto pour piano op. 25 de Mendelssohn : une pièce d'inspiration brillante écrite en 1831, qui fait la part belle au soliste. Comme au premier mouvement dont l'entame con fuoco, introduite grandiosement sous la baguette furioso de Langrée. Le piano évolue dans un emballement à la Liszt, en particulier lors de la cadence, elle-même introduite par une fanfare de cors et de trompettes ! L'andante apporte quelque calme réflexion et un tendre lyrisme. Retour tempétueux avec le finale endiablé, entrecoupé d'une manière de refrain presque vocal initié par le piano et repris par tout l'orchestre. La péroraison est de nouveau un déchaînement furieux de la part du soliste. Alexander Melnikov, qui joue un Steinway et non un de ses instruments anciens favoris, en est la star incontestée, apportant poigne mais aussi infinies nuances de douceur. En bis, il jouera une Romance sans paroles. Henri Dutilleux écrivit « Mystères de l'instant » de 1986 à 1988, qui sera créé par Paul Sacher à Zürich. L'œuvre est conçue pour 24 cordes, cymbalum et  percussions. C'est une chaîne de 10 très courts instantanés, bâtis sur des chants d'oiseaux, depuis le gazouillis frénétique de « Appels » jusqu'à l'apothéose finale d'« Embrasement ». Au fil des diverses séquences aux noms évocateurs, «Échos », « Espaces lointains », « Rumeurs », « Soliloques »..., on décèle de fins solos d'instruments, tels que l'alto, le violon, les timbales. Et cette impression d'espace interstellaire qui distingue si souvent la musique du français. L'exécution qu'en livre Louis Langrée est immaculée et à porter au crédit des cordes translucides de la Camerata Salzburg. Ils concluront le concert par une fastueuse interprétation de la 39 ème symphonie KV 543 de Mozart. Qui dans l'acoustique si présente de la grande salle du Mozarteum, sonne comme il se doit, et bien différemment que dans les larges vaisseaux des auditoriums modernes. Langrée et ses forces salzbourgeoises sont les chantres d'une exécution raffinée, bien articulée, d'un bel élan aux mouvements extrêmes, fort chantante à l'andante et parée de punch au Menuetto dont le trio rustique détache de savants traits des clarinettes. Rien de routinier ici. L'esprit de Mozart tout simplement.  

 

 

 

 

 

Le Quatuor Elias : de Mozart à Schumann en passant par Mendelsshon

 

 

 


Elias String Quartet ©SM Wolfgang Lienbacher

 

 

 

Remplaçant les Hagen, le Elias String Quartet devait en conserver le programme, à l'exception du Mozart, le quatuor KV 464 substituant le KV 421. Ces jeunes musiciens, deux filles encadrant deux garçons, ont déjà à leur actif de nombreux concerts, en particulier au Wigmore Hall de Londres et des disques, dont le début d'une intégrale Beethoven. C'est dire leur ambition. Leur manière : une extrême finesse du trait, une grande retenue. C'est ce qui caractérise leur lecture du quatuor KV 464 de Mozart, assurément pas l'un des plus aisés au sein de la série des Six quatuors dédiés à Haydn. Elle est sur le versant soft au premier mouvement dont l'articulation est volontairement souple ;  tout le contraire de la vision des Hagen (lors de l'édition 2015,  cf. NL de 3/2015). Cela se confirme au Minuetto, très, très sage, et à l'andante où même la cavalcade du violoncelle ne décolle pas suffisamment. Le finale montre un Mozart définitivement sous dimensionné. Le quatuor op. 13 de Mendelssohn les voit plus à l'aise, dans le monde foisonnant du vivace initial, qui rappelle le bouillonnement des symphonies de jeunesse pour cordes. Mais l'adagio, marqué « non lento », est ici pris à un tempo bien trop lent, étirant le discours. Il y a cependant de beaux climats lorsque les choses s'animent. L'intermezzo trace justement cette alternance de cantabile et de fantastique, dans l'esprit de l'Ouverture du Songe d'une nuit d'été. Le dernier mouvement joué attaca énonce son étonnante dramaturgie, qui vers le troisième tiers, d'une cadence du premier violon mène à une fin très recueillie. Ils joueront ensuite le Quatuor Op. 41 N° 1 de Schumann (1842), le premier des trois dédiés à son ami Mendelssohn. Dans l'Introduzione, on note un double hommage à Bach et à Beethoven et une touche de fantaisie. Cette dernière, on la retrouve au scherzo dont le ton fantasque, un brin sinistre, diffère de la manière nocturne et aérienne de Mendelsshon dans ce type de mouvement. Le court adagio dévoile de belles inspirations et le finale et ses divers épisodes, dans le goût slave, voire même dans le style musette, communique l'enthousiasme. Les Elias montrent ici leur musicalité et un souci des accents qui manquait à leur Mozart.  

 

 

 

 

 

Du très rare et fort beau Mendelsshon

 

 

 


Dorothea Röschmann & Pablo Heras-Casado ©SM Wolfgang Leinbacher

 

 

L'annonce du retrait du podium de Nikolaus Harnoncourt a plongé le monde musical dans la consternation, voire l'embarras compte-tenu des nombreux projets encore affichés par le maître. Et si l'on a cru qu'il viendrait malgré tout honorer celui de la Mozartwoche, c'était se méprendre sur sa volonté irrévocable de cesser de diriger. Quoi qu'il en soit, le troisième concert des Wiener Philharmoniker garda intact son programme, confié au jeune Pablo Heras-Casado. Bel hommage au maestro autrichien qui l'avait méticuleusement concocté : une soirée Mendelssohn de derrière les fagots, puisque constituée de deux pièces peu jouées et de la Symphonie Écossaise. Si l'on ajoute que le concert marquait les débuts du chef espagnol à la tête de la phalange viennoise, on aura une idée de l'événement! Cela se sera passé le mieux du monde à en juger par l'engagement des musiciens et leur satisfaction visible aux saluts : adopté donc dans le cénacle des chefs autorisés à les diriger. L'Ouverture de concert « Märchen von der schönen Melusine » (contes de la belle Mélusine), op. 32, a été écrite en 1833 comme présent d'anniversaire à la petite sœur Fanny. En deux parties bien contrastées, elle évoque tour à tour l'atmosphère marine où évolue la sirène, avec ses ondulations pianissimo et ses fines interventions des bois, et le drame que vont vivre celle-ci et Raymond, conte de Poitiers qui la courtise en vain. Cette seconde section dramatique tire de l'orchestre des sonorités généreuses que Pablo Heras-Cacado obtient par une direction très physique, sans baguette, faite de grands impulses des deux bras. Encore plus rare est le Psaume 42 « Wie der Hirsch schreit » (comme brame le cerf ), composé en 1838, à la suite du voyage de noces d'un Mendelssohn de 29 ans en Alsace et en Forêt noire. Il sera chéri par l'auteur qui le tiendra comme « sa pièce favorite de musique d'église », et loué par Schumann considérant que son ami a « atteint la plus grande élévation comme compositeur pour l'église ». C'est une partition austère, constituée de sept parties jouées enchaînées, dont se détachent les trois arias confiées à la voix de soprano : la première sur un accompagnement de hautbois, la deuxième où elle est rejointe par le chœur de femmes et la dernière qui débouche sur un quintette soprano et voix d'hommes (deux ténors et deux basses). La pièce se termine par un somptueux chœur. Exécution irréprochable de Heras-Casado, qui à n'en pas douter devait aborder une telle pièce, comme du Arnold Schoenberg Chor, et surtout de Dorothea Röschmann, casting de luxe. Venait ensuite la Troisième symphonie op. 56. Est-elle si « Écossaise » que son épithète l'indique, qui ne figure pas sur l'autographe ? Pensée lors d'un voyage en Écosse, elle sera complétée bien plus tard, après un séjour en Italie... Le ton populaire qui imprègne son premier mouvement fait penser aux brumes du nord et à un passé historique tumultueux. De fait, le poco agitato puis l'assai animato évoquent des paysages tourmentés. Heras-Casado, qui joue toutes les reprises, en donne une lecture incandescente. Le vivace qui suit, sorte de scherzo, et son thème pentatonique de danse populaire exposé à la clarinette, sont bondissants. De l'adagio et de son rythme de marche tragique, il négocie avec bonheur les textures et les viennois sont ici à leur meilleur. Le vivacissimo final, « allegro guerriero », est on ne peut plus entrainant jusqu'au finale maestoso, hymnique. Une grande interprétation au crédit d'un chef à suivre.