Depuis 65 ans, la petite bourgade pyrénéenne de Prades accueille un festival pas comme les autres. C'est là en effet que Pablo Casals fuyant l'Espagne franquiste s'était établi en 1939 et qu'il eut l'idée de rompre le silence par la musique en 1950 à l'occasion du bicentenaire de la mort de JS. Bach. La voie était ouverte à ce qui allait devenir un festival portant son nom, dévoué à la musique de chambre. « Ce Festival était une chose nécessaire, comme une dette que j'avais envers la cité qui m'avait accueilli », dira-t-il. Un festival original prônant le concept des concerts dits à géométrie variable, permettant d'entendre, lors d'une même séance, des formations de tailles différentes jouer des œuvres autour d'un thème choisi. Ces concerts que les programmes habituels, des grandes villes en particulier, ignorent par défaut d'imagination ou simplement pour des raisons économiques, la difficulté étant de réunir plusieurs musiciens d'horizons divers. Il n'est effet pas toujours aisé  d'investiguer, par exemple, dans une combinaison rapprochant trio, sextuor avec des artistes différents.

C'est là ce qui fait la force de Prades : réunir les meilleurs noms de la musique de chambre pour partager, autour d'un thème, répertoires anciens et contemporains. Le maître mot de la présente édition anniversaire était « Notes croisées ». Tout un programme ! Qui connut son apogée lors d'une soirée « Chez Mallarmé » juxtaposant des mélodies de Debussy et de Ravel écrites sur les mêmes poèmes. L'autre point fort, et l'originalité, du festival est de jouer dans des lieux prestigieux : au premier chef l'abbatiale de l'abbaye de Saint Michel de Cuxa, au pied du majestueux Canigou, à l'acoustique merveilleuse de clarté et de chaleur. Mais aussi dans les églises alentour, celle de Prades avec son retable maitre autel baroque où trône Saint Pierre, le plus imposant de France, ou le plus modeste édifice de Moligt village, là où Casals aimait se retirer pour répéter, au plus proche de cette terre catalane qu'il chérissait tant. Celle de Vinça, à quelques enjambées de Prades, possède un magnifique orgue de Cavaillé, datant de 1765, conservé dans son jus d'origine, un buffet Louis XV en bois de châtaigner. Une merveille d'instrument joué lors d'un concert de Pascal Marsault, titulaire de l'orgue de l'Église Saint-Ignace à Paris. Son programme, « autour de1765 », réunissait judicieusement pièces démonstratives, bardés de Grands jeux, et morceaux intimistes, comme la Cembalosonate für Damen (Sonate de clavecin à l'usage des dames) de CPE Bach, écrite cette même année 1735 à Postdam, ou le Divertimento en do majeur de Josef Haydn, petit concerto en miniature. C'est le cas encore du Concerto pour cor en ré majeur du même compositeur, où l'orgue tient lieu dans cette adaptation de partie orchestrale, écrite de manière doublée pour éviter toute velléité d'improvisation de la part du soliste (ici André Cazalet, cor solo à l'Orchestre de Paris), nous confie l'organiste. Quelle que soit la registration, cet orgue sonne d'une pureté cristalline et la restitution des timbres d'époque qu'autorise un temps d'écho très court, est une joie sans mélange.

 

 

 


Pablo Casals  / DR

 

 

 

Le festival Pablo Casals s'enorgueillit aussi de son programme pédagogique. Une conférence du musicologue François Porcile autour de « Paris, phare de la musique mondiale dans l'entre-deux guerre » permettait de vérifier combien la capitale fut le point de ralliement de tout ce que le monde musical comptait de grands noms, attirés par une vie musicale et littéraire foisonnante, animée par le Groupe des Six ou des figures emblématiques telles Nadia Boulanger, « Mademoiselle », ou Gertrude Stein. Ce seront les américains, dont l'enfant terrible George Antheil, puis les russes, aux côtés de Stravinsky et de Prokofiev, mais aussi Heitor Villa Lobos, Edgar Varèse, Bohuslav Martinu ou encore Kurt Weill. Des groupes comme l'ensemble « Triton » ou « La Sérénade » se partagent alors les faveurs des mélomanes. Le festival de Prades n'ignore pas la relève. Son Académie, en partenariat avec le Curtis Institute, via une fondation, et sous la houlette des musiciens en résidence durant la saison d'été, offre à la jeune génération des solides opportunités d'enseignement. Elle peut en faire profiter le public lors de « concerts étudiants ». Celui auquel on a assisté présentait, entre autres talents, un jeune celliste, Didi Park, qui du haut de ses 17 printemps, montrait une habileté étonnante dans la difficultueuse Sonate pour violoncelle et piano op. 40 de Chostakovitch et une maîtrise du phrasé peu commune.

 

 

 

Une « journée Casals » mémorable

 

 

 


Arto Noras jouant le violoncelle de Casals & Luis Fernando Pérez au piano

 

©Hugues Argence

 

 

 

Le 6 août, deux séances recréaient les concerts donnés par le maître Casals en 1955, à Saint Michel de Cuxa et à Molitg. La soirée à l'abbaye s'ouvrait par la Sonate N° 2 pour violoncelle et piano en Ré majeur de JS. Bach, BWV 1028. Événement : le cello était celui que Casals jouait à Moligt en 1955, un instrument de 1741 du facteur italien Landolfi, pas joué depuis lors et remisé au Musée. Restauré récemment à Paris, il retrouvait le public sous les doigts d'Arto Noras, formé auprès de Paul Tortelier, lui-même élève du maître. C'est dire combien la filiation était présente et que l'interprète pouvait donner « quelques atomes de Casals », dira-t-il lors de mots de présentation. Un violoncelle qui offre cette particularité d'être difficile à jouer du fait de ses dimensions, les cordes étant plus longues de deux centimètres que l'habituelle disposition ; d'où une « plus grande fatigabilité » de jeu. Combien émouvante était cette exécution de la Sonate de Bach ! De fait, la chaude sonorité de l'instrument lui conférait une aura singulière, en particulier dans les deux mouvements lents, tandis que l'accompagnement pianistique de Luis Fernando Pérez se faisait attentionné. Cette Sonate « pour clavecin obligé et viole de gambe », comme ses sœurs BWV 1027 et 1029, offre ceci d'original qu'elle se rapproche d'une sonate en trio en ce que l'une des lignes mélodiques est confiée à la gambe/violoncelle, l'autre à la main droite du pianiste, tandis que la partie de basse est jouée par la main gauche de celui-ci. Suivait le Premier Sextuor de Brahms. Cet op. 18, de 1860, première œuvre chambriste significative, connut un succès immédiat. Sans doute, sa formation, partagée entre deux violons, deux altos et deux violoncelles, donne-t-elle un sentiment de plénitude. Mais c'est encore son caractère heureux et sa fraîcheur d'inspiration qui séduisent. Son classicisme aussi, puisé aux sources des grands prédécesseurs, Haydn, Mozart ou Beethoven, avec cette touche de rêve du musicien de l'Allemagne du nord. Le discours est suprêmement intime par la façon dont sont utilisés les six instruments, qui abonde en alliances habiles. Après un allegro fort rythmé et d'un mélodisme généreux, l'andante, « ma moderato », déploie une sonorité pleine et chantante, le premier alto se voyant réserver une place de choix dans ce qui est un schéma de thème et variations sur une mélodie populaire. Le scherzo est allègre, avec un trio très lyrique. Un rondo « poco allegretto e grazioso » forme le finale joyeux, entraînant. L'ensemble formé de Christian Altenburger, Gil Sharon, violons, Diemut Poppen et Bruno Pasquier, altos, Frans Helmerson et Ivan Monighetti, cellos, en donne une lecture passionnée. Le concert se concluait par le Trio N° 2, op. 100, D 929 de Schubert (1827). Là encore un grand morceau du répertoire de chambre. Très construit, peut-être plus encore que le Trio op 99, le morceau, au fil de ses quatre mouvements, préfigure sans doute la Grande symphonie en Ut. La volubilité mélodique de l'allegro et ses incessantes modulations laissent place à un andante con moto qui instaure ce climat du voyageur, cher à Schubert, annonçant les Lieder du Winterreise. On est enivré de ces atmosphères tour à tour inquiétantes ou lumineuses. Suit un scherzo plein d'élan qu'entrecoupe un robuste trio. Le finale est empli de fantaisie dans sa manière dansante, d'une grande tension. L'exécution du trio ad hoc formé de Svetlin Roussev  premier violon solo du Philar de Radio France, François Salque, éminent violoncelliste, et du vétéran Peter Frankl au piano, est parée d'une énergie et d'une fièvre qui tiennent en haleine, les deux cordes sous la houlette bienveillante mais ferme d'un pianiste qui joue comme un dieu. Standing ovation !

 

 

 


Trio de Schubert : (de g. à dr.) Svetlin Roussev, Peter Frankl, François Salque

 

©Hugues Argence

 

 

 

L'après midi précédente, un autre concert reproduisait celui donné la même année 1955 dans l'église de Molitg. Était d'abord jouée la Sonate pour violoncelle et piano  BWV 1027 de Bach, par les mêmes interprètes, Noras et Pérez, et sur le violoncelle de Casals, encore plus impressionnant dans le cadre étroit de cette petite chapelle de village. Puis la Sonate pour clarinette et piano op 120 N° 2 de Brahms, méditative et mélancolique, pur exemple du dernier style du musicien, et son ultime pièce chambriste. L'occasion d'entendre le dynamique et omniprésent directeur artistique du festival, Michel Lethiec, avec sa casquette de clarinettiste. Et enfin le Duo pour violon et piano de Schubert D 574, en réalité une vraie sonate en quatre mouvements, qui voit le scherzo placé en deuxième position. Il était interprété avec goût par la violoniste bulgare Mihaela Martin et le piano vigoureux de Luis Fernando Pérez. Au sortir, une surprise attendait les mélomanes : une tour humaine, à la catalane, un « castells », sur la place de l'église !   

 

 

 

 

 

Hommage au Trio Thibaud, Casals, Cortot

 

 

 


Concert de Chausson : Yves Henry, piano, Hagai Shaham,

 

violon & Fine Arts Quartet ©Hugues Argence

 

 

 

Autre concert commémoratif que celui donné à Saint Michel de Cuxa en hommage au fameux trio formé de Pablo Casals, Jacques Thibaud et Alfred Cortot. Le trio naquit en 1905 presque par hasard, lors d'une soirée entre amis au cours de laquelle Léon Blum, apparenté au pianiste, convainquit les trois musiciens de donner des concerts ensemble. La formation se produira pendant des années jusqu'en 1934 et une ultime soirée à Prades. Le présent concert était articulé autour du Trio N° 1 op 63 de Robert Schumann ; rappelant au passage que c'est sous les auspices de ce musicien que la soirée de 1905 avait réuni les trois illustres interprètes. Cette pièce de 1847 illustre l'engouement du monde musical de l'époque romantique pour la formation piano, violon et violoncelle, auquel ont satisfait entre autres, Mendelssohn, Chopin ou Spohr, et Clara Schumann l'année précédente. L'œuvre conséquente fait se succéder un premier mouvement enflammé (« Mit energie und Leidenschaft »/ Avec énergie et passion), un deuxième, scherzo emporté (« Lebhaft, doch nicht zu rasch » /Animé mais pas trop rapide), un mouvement lent, cœur émotionnel de la composition, marqué « Langsam, mir inniger Empfindung » (Lent, avec un sentiment intime), quoique la partie centrale soit plus animée. Le finale est grandiose, presque frénétique, « Mit Feuer » (Avec feu). La réunion du violoniste viennois Christian Altenburger, du celliste finlandais Arto Noras et du pianiste libanais Avedis Kouyoumdjan s'avère fructueuse, au plus près de la veine intimiste et exaltée de Schumann. Le concert avait débuté par la Troisième Sonate pour violoncelle et piano de Beethoven, comme elle fut jouée à Prades par Casals et Cortot en 1958, retrouvailles des deux amis que leurs idées politiques avaient un temps séparés, et ultime apparition du pianiste céans. Frans Helmerson, violoncelle, et Avedis Kouyoumdjan en livrent une exécution respectueuse, quoique un peu sage du côté de l'instrument à cordes. L'apothéose devait venir avec l'exécution du Concert d'Ernest Chausson. On sait cet op 21 de son auteur passer pour un sommet de lyrisme exalté. Le morceau allie piano, violon et quatuor à cordes s'épanchant en une texture souvent quasi orchestrale. La présente interprétation le vérifie au centuple : un premier mouvement, « Décidé », montre un piano à la sonorité évanescente, proprement liquide (Pierre Henry), au fil de ces thèmes qui reviennent en boucle à l'envi, et des couleurs foncièrement galliques dont se détache le violon expressif de Hagai Shaham. La « Sicilienne » et ses balancements enchanteurs est là aussi un merveilleux véhicule pour le violoniste. Le « Grave » est un sommet de profondeur habitée, un brin funèbre, et on admire les combinaisons qui assemblent par exemple le violon et le piano ou le piano et le quatuor (l'excellent Fine Arts Quartet). Le « Très animé » final est entraînant à souhait, emportant tout sur son passage dont l'enthousiasme du public, subjugué par pareille lecture. Ils bisseront la Sicilienne !

 

 

 

 

 

Un concert « chez Mallarmé » 

 

 

 


Prélude à l'après midi d'un faune : Svetlin Roussev, Mihaela Martin,

 

Diemut Poppen, François Salque, Patrick Gallois, Isaac Rodriguez,

 

 Jean-louis Capezzali, Jurek Dybal ©Hugues Argence

 

 

 

Le thème d'année «  Notes croisées » prenait un relief tout particulier lors du concert intitulé « Chez Mallarmé ». Puisqu'il rapprochait deux compositeurs essentiels, Debussy et Ravel, qu'on a si souvent associés, en particulier à travers leurs quatuors à cordes, même si la chose est discutable eu égard au peu d'amitié existant entre eux, et deux pièces vocales de l'un et de l'autre écrites sur les mêmes textes du poète. Il permettait de s'imprégner de ce langage si consubstantiellement français du début du XX ème siècle, dont Cocteau se fit le porte étendard dans Le Coq et l'Arlequin. La soirée s'ouvrait par le Prélude à l'après midi d'un faune, inspiré à Claude de France par la poétique de Mallarmé. L'œuvre est donnée dans une version chambriste pour neuf instruments. Un régal de finesse. Le resserrement de l'instrumentation, dont l'idée revient à à Arnold Schoenberg, quoique mise en œuvre par Hans Eisler, en préserve toute l'atmosphère à travers ses épisodes langoureux de chaleur méridienne sur lesquels respire divinement une flûte lascive. On regrettera seulement de perdre un détail pourtant essentiel : les deux traits finaux de la cloche d'argent qui concluent la pièce de manière extatique. L'exécution de l'ensemble formé de Patrick Gallois, flûte, Jean-Louis Capezzali, hautbois, Isaac Rodriguez, clarinette, Svetlin Roussev et Mihaela Martin, violons, Diemut Poppen, alto, François Salque, violoncelle, Yves Henry, piano, Satochi Kubo, harmonium et cymbales antiques, auxquels s'adjoint la contrebasse de Jurek Dybal, est un modèle de goût. On admire comment les cordes et le piano sertissent les arabesques envoûtantes de la flûte décidément enchantée de Gallois. Venaient les Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé de Debussy pour chant et piano. Tirés des Poésies du premier (1899), elles sont composées en 1903 et créées à la Salle Gaveau, en mars 1914, par Ninon Vallin et Debussy au piano. Cette création marquait l'épilogue d'une bien curieuse histoire de droits demandés au poète pour mettre en musique ses poèmes. Car Ravel était aussi sur les rangs et sera d'ailleurs le premier à les obtenir et à révéler sa composition en janvier 1914. Les deux musiciens choisiront les mêmes deux pièces : « Soupir » et « Placet futile ». Debussy y ajoutera « Éventail ». La partie de piano s'y révèle transparente, surtout sous les doigts de Peter Frankl. La jeune cantatrice franco-marocaine Ahlima Mhamdi, malgré une articulation soignée, offre une diction  problématique et la compréhension du texte est peu claire. En particulier dans la troisième pièce, « Éventail », la plus courte de la trilogie. Plus tard dans le concert, les Trois poèmes de Mallarmé de Ravel seront l'occasion d'une fascinante comparaison. C'est d'abord que Ravel a conçu un accompagnement instrumental élargi, mêlant cordes, piano et vents, outre l'harmonium. L'orchestration a une dette envers Stravinsky. Ensuite, l'écriture vocale est plus confortable, la voix passant paradoxalement plus facilement sur cet environnement quasi orchestral, là où avec le seul piano Debussy imposait une ligne très serrée au langage souvent hermétique de Mallarmé. Surtout la ligne de chant ravélienne suit de plus près le texte poétique. La chanteuse s'y montre d'ailleurs plus à l'aise, le beau timbre de mezzo soprano étant mieux mis en valeur. Le troisième poème mis en musique par Ravel est « Surgi de la croupe et du bon », choisi pour sa difficulté, car un des plus abscons de Mallarmé. Cette courte mélodie, dédiée à Erik Satie, offre des originalités d'instrumentation avec l'usage de la petite flûte piccolo et de la clarinette basse. Le Quatuor de chacun des musiciens, qui rythmait les deux parties du concert, était présenté par des formations différentes. Du Debussy, le Fine Arts Quartet livre une lecture sobre, volontairement retenue dans l'expression, mettant en valeur un brillant américain asservi à un bel équilibre des voix. L'andantino, marqué « Doucement expressif », se garde de tout excès d'épanchement. Et le finale reste contenu dans des limites raisonnables. Tout le contraire de leurs collègues de Shangai Quartet dans le Ravel. Dès les premières mesures, on comprend un souci d'articulation et d'une dramaturgie soulignée. Le deuxième mouvement, « Assez vif, très rythmé » prend l'indication au mot et s'avère presque sauvage, sans perdre de son expressivité pour autant. Et le finale, « Vif et agité » est abordé à un train d'enfer, hyper articulé, presque agressif par endroit. Une vision cohérente cependant. Ces deux exécutions montrent les différences stylistiques partagées par les deux formations et des approches bien tranchées de ces chefs d'œuvres du genre.