Fermant le ban des grands festivals d'été, après Aix, Munich, Bayreuth et Salzbourg, le Festival de Lucerne « Im sommer » n'est pas de moindre intérêt.  Sur les bords riants du lac des Quatre Cantons, il a même un attrait supplémentaire, d'ordre touristique.  La proximité de celui-ci n'est pas un vain mot puisque le vaste et bel auditorium, conçu par Jean Nouvel, y est situé immédiatement au bord.  La manifestation suisse est depuis toujours centrée sur la musique symphonique et le récital, dont il attire les plus grandes figures.


 


 


 

©Lucerne Festival

 


 

Claudio Abbado dirige Mahler : une immense expérience musicale

 

Les concerts du Lucerne Festival Orchestra sous la direction de Claudio Abbado sont une sorte de référence car ils réunissent deux atouts majeurs.  L'orchestre d'abord, composé de musiciens d'élite d'autres phalanges européennes (Berliner Philharmoniker, Concertgebouw Amsterdam, Tonhalle Zürich...) et de solistes réputés (la clarinettiste Sabine Meyer, la celliste Natalia Gutman...), réunis autour du noyau central du Mahler Chamber Orchestra.  Malgré leur nombre impressionnant, leur sonorité reste d'une étonnante limpidité.  Le chef ensuite, considéré à ce stade de sa carrière comme une icône, qui reconnaît qu’« à travers la maladie sa vie a gagné une nouvelle légèreté et en intensité ».  Ce qui conduit ses interprétations vers une vision toujours plus épurée.  Pour son second programme, le chef italien avait choisi la IXe Symphonie de Mahler, poursuivant en cela un cycle entamé en 2003.  La Neuvième, achevée en 1909, mais créée en 1912 par Bruno Walter, après la mort du compositeur, est un peu à part des autres car elle sonne comme un adieu.  Trois parties composent cette formidable composition en forme d'arche : le vaste premier mouvement, les deux morceaux centraux et l'adagio conclusif.  Dans l'andante comodo, dont un Alban Berg admiratif souligne que tout ici « repose sur le pressentiment de la mort », la lutte entre réminiscence d'un passé heureux et certitude de l'accomplissement du destin domine une matière en fusion : fièvre, exaltation en des mélodies haletantes, alternent avec des passages d'atmosphère lugubre, à la coulée mystérieuse.  Le scherzo qui sonne comme un retour sur terre, marqué « dans le tempo d'un landler nonchalant, un peu pataud et très vigoureux », manie l'humour comme Mahler aime à le faire.  La danse en est au cœur avec une manière de valse presque moqueuse qui vire au grotesque.  Le rondo-burleske prolonge ce climat de son frénétique fugato d'une écriture virtuose, comme tourbillonnante.  La lecture de Claudio Abbado est proprement révélatrice.  Ainsi en est-il de tel détail original d'orchestration, qui est proprement démasqué, de tel passage d'une redoutable complexité, rendu totalement lisible, ou encore de la rupture a priori insaisissable de la transition entre deux phrases, qui retrouve une manière d'évidence.  Et combien sont saisissants les contrastes entre forte surpuissants et passages chambristes !

 


 


 

©Lucerne Festival/Peter Fischli

 


 

L'adagio final se place sur un autre plan.  Non pas parce que ce mouvement lent intervient en dernière position, ce qui n'est pas nouveau, mais bien parce que Mahler nous fait ici pénétrer dans un monde différent, musical et métaphysique.  La matière sonore se désagrège progressivement, devient plus ténue sur un rythme de plus en plus lent, comme s'épuisant.  Claudio Abbado le souligne avec emphase, demandant à ses musiciens de jouer à la limite de l'audible et accentuant les silences entre les ultimes séquences.  Le discours acquiert une dimension quasi mystique, au-delà de l'expression, comme transfiguré.  On a rarement entendu ce passage sonner de la sorte, pour traduire ce que Jean Matter appelle « l'arrachement d'un adieu qui se prolonge et ne peut pas finir ».  Un long moment de silence prolonge cette exécution considérable, jusqu'à ce que la main gauche ouverte du chef se referme lentement.  L'ovation debout d'une salle entière salue l'événement ; décidément une « expérience musicale » hors du commun.

 


 


 

©Lucerne Festival/Priska Ketterer

 


 

Chopin et Ravel sous les doigts inspirés de Jean-Yves Thibaudet

 

Le récital de piano qui devait voir se produire Hélène Grimaud, « artiste étoile» de l'édition 2010 - mais empêchée ce soir-là, eu égard à un calendrier trop chargé - était donné par son confrère Jean-Yves Thibaudet.  Ce pianiste français, si étrangement absent des salles parisiennes, est un habitué de Lucerne.  Connu pour son éclectisme, atypique parmi ses pairs puisqu'aussi à l'aise dans le classique que le jazz, il fait indéniablement partie des grands.  Le programme réunissait Chopin, Liszt et Ravel.  Les deux Nocturnes op.9 (1 et 2) de Chopin introduisent d'emblée ce qui caractérise sa manière : une élégance aristocrate, une vraie clarté, un refus du pathos et de la virtuosité d'estrade.  L'impression se confirme dans les deux Études op.25 (1 et 3), au jeu limpide et naturel, ou avec la Valse brillante op.34 dont le célèbre lento, auquel se sont essayés bien des amateurs, est joué avec la simplicité du découvreur.  Non que le romantisme soit absent.  Témoin l'exécution prestissimo de la Grande Valse brillante op.34 dont le vivo offre quelque chose de presque théâtral.  Au milieu de ce parcours Chopin, la longue Ballade n°2 de Liszt installe un climat on ne peut mieux opposé.  Car est-il musique plus dissemblable que cette course épique, emplie de visions extravagantes, bardée de traits dans le grave sonnant comme des raclements, qui tient en haleine malgré ses brusques ruptures ?

 


 


 

©Lucerne Festival/Priska Keterrer

 


 

Le bonheur est plus encore complet en seconde partie avec Ravel.  Thibaudet est ici chez lui.  La musique française est son jardin secret.  La Pavane pour une infante défunte possède exactement cette « sonorité large » exigée par Ravel.  Miroirs, fruit des recherches du maître sur la sonorité, le rythme et l'harmonie, comme pour « transposer le réel dans une autre matière et une autre lumière » (Marcel Marnat), propose une succession de tableaux contrastés : le lyrisme ésotérique, quasi moderne de Noctuelles, la vision marine plus vraie que nature de Une Barque sur l'Océan, le grotesque sec et saccadé de Alborada del gracioso, aubade d'un vieux beau à quelque égérie espagnole, le climat de désolation qui pare Oiseaux tristes, ou encore l'atmosphère lugubre qui perce dans La Vallée des Cloches, annonciatrice de Gaspard de la nuit.  La maitrise de l'atmosphère est chez Thibaudet étonnante.  En bis, il n’offre pas moins que le vaste Intermezzo op.118 de Brahms, un compositeur vers lequel il aime à revenir, le Prélude pathétique, mais virtuose en diable, du pianiste russe Shura Cherkassky, enfin la première Gnossienne de Satie, un musicien dont il s'est fait une spécialité de l'atmosphère nonchalante mais si suggestive.