Le célèbre festival anglais célébrait cette année ses 80 printemps tout comme les 20 ans de l'inauguration de son nouveau théâtre, et enfin la prise de fonction de son tout nouveau jeune directeur musical, Robin Tacciati. Un évènement plus sombre devait aussi marquer cette édition : la disparition, en mai dernier, de Sir George Christie, unique fils du fondateur du festival, John Christie, lequel demeura président de celui-ci de 1958 à 1999. La présente saison devait lui être dédiée. Glyndebourne, c'est avant tout une atmosphère à nulle autre semblable. Celle de son théâtre d'abord, d'une capacité moyenne (1200 sièges), à l'acoustique parfaite, autorisant un sentiment de réelle intimité. Celle de ses jardins ensuite, car cette belle demeure en pleine campagne du Sussex abrite un

agencement agreste d'une beauté à couper le souffle par le sens des proportions, la douceur des arrangements floraux, la profusion des couleurs qui s'en dégage. Lorsque le temps est beau, le traditionnel pic nic sur la pelouse, avec les moutons en arrière plan, est en soi un spectacle. Glyndebourne, c'est aussi une certaine idée de la qualité musicale et dramaturgique, eu égard à un travail intense sur le long cours, chaque spectacle s'étalant sur plusieurs semaines, et à un vrai esprit de troupe, pour ne pas dire de famille. Les artistes aiment s'y produire et y revenir. Comme le dit le ténor autrichien Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, « chaque fois que je retourne à Glyndebourne, c'est un peu  comme si je revenais à la maison ».

 

 

Wolfgang Amadé MOZART : La finta giardiniera. Dramma giocoso en trois actes. Livret sur une texte anonyme censé être de Giuseppe Petrosellini, d'après Goldoni. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Christiane Karg, Rachel Frankel, Joèlle Harvey, Gyula Orendt, Nicole Heaston, Joel Prieto. Orchestra of the Age of Enlightenment, dir : Robin Tacciati. Mise en scène : Frederic Wake-Walker.

 


© Alastair Muir

 

Mozart a toujours été au cœur de la programmation de Glyndebourne. Mais on y donnait, pour la première fois, La finta giardiniera. Tout juste après Lucio Silla et avant Il Re pastore, le dramma giocoso de « La fausse jardinière », créé à Munich en 1775, joue déjà avec des ressorts qu'on retrouvera dans Le nozze di Figaro ou Così fan tutte, l'inversion de la hiérarchie sociale et la métamorphose d'un personnage, en l'occurrence la marquise Violante, qui d'aristocrate, se fait passer pour jardinière, sous le joli nom de Sandrina, à la Cour du Podesta, un amusant potentat local. Mais il y a du Goldoni là-dedans. Et sur le thème de « l'amour est dans l'air », ressassé lors de l'ensemble introductif qui suit immédiatement l'Ouverture, sept personnages vont expérimenter les affres de l'hymen, en se tournant les sens au point de se confronter à la folie. Le jardin d'amour les tourmente et quelque perversité s'instille dans les comportements, qui voit la servante Serpetta tenter de s'assurer les faveurs du patron, ou une femme du monde, Arminda, disputer à une autre le cœur du conte Belfiore, déjà passionnément amoureux de la marquise qu'il a pourtant tenté d'occire. C'est lorsque la folie les gagne pour de bon que le déclic se produit, paradoxalement. Tout peut alors rentrer dans l'ordre, les couples se former, ou se reformer, et l'opéra se conclure sur une triple union, tandis que le maître de céans restera seul à ronger son frein. Malgré l'imbroglio invraisemblable qu'est l'intrigue, que de fine musique dans cette pièce d'un jeune homme de 19 ans ! Mozart scrute l'âme humaine et ses sentiments, surtout lorsque contrariés, à travers une musique vive qui jamais ne faiblit. Si la palette orchestrale est encore restreinte, Mozart réussit le tour de force de varier ses couleurs instrumentales aux fins de caractériser ses personnages et les situations auxquelles ils sont confrontés. Les finales des premier et deuxième acte en sont un exemple topique, qui voient progresser des ensembles diversifiés en plusieurs parties et abordant des rythmes différents, extrêmement chantant et entraînant jusque dans la strette ultime, pour ce qui est du premier, fort travaillé dans son contrepoint, s'agissant du second, ménageant des strates successives en un vrai feu d'artifice de virtuosité.

 


© Alastair Muir

 

Si elle ne vise pas la profondeur de celle de Karl-Ernst et Ursel Herrmann à Bruxelles (cf. NL de 5/2011), la présente production installe un bel entrain et mise sur une gestuelle volontairement emphatique, avec poses avantageuses et jeux de mains précieux. Le jeune metteur en scène Frederic Wake-Walker ne s'encombre pas de préjugés : il taille et rogne dans le scenario pour assurer une certaine logique à une trame souvent au bord de l'abscons. Tel récitatif est abrégé ou tel air déplacé pour une meilleure fluidité dramatique. Il manie les divers registres du buffa, jusqu'au grotesque qui voit ainsi le Podesta courtiser la belle jardinière pantalon baissé... Il joue des couleurs des costumes et de la décoration XVIII ème d'un « Lustschloss » allemand, une sorte de « folie ». On assiste souvent à un empilement de gags dans la veine la plus british, ce qui n'est pas pour déplaire à l'auditoire plutôt bon public. Ainsi le décor va-t-il peu à peu se déconstruire, se disloquer, d'aucuns arrachant portes et pans de murs, lesquels finissent par s'en aller en lambeaux et s'effondrer tout de bon, pour laisser au finale du II ème acte une vision de cauchemar, un véritable « mess », fouillis indescriptible d'où les personnages émergent comme sonnés... Ce n'est qu'au denier acte qu'apparaît une vision agreste. « Nous sommes tous fous qui poursuivons les femmes », s'exclame alors l'un d'eux, Nardo, dans un air annonçant la rancœur vis à vis de la gent féminine de Figaro dans l'air « Tutto è disposto », ou la hargne de Guglielmo, dans Così fan tutte, devant l'inconstance des belles, « Donne mie, la fate a tanti ». Le labyrinthe des sentiments est malmené en diable, mais il y a indéniablement de l'entertainment à revendre et on passe sur quelque premier degré conduisant à façonner des marionnettes. Robin Tacciati tire de l'Orchestra of the Age of Enlightenment des effluves subtiles, ponctuées de pianissimos évanescents. Il joue de l'extrême raffinement de cet ensemble maniant les instruments anciens dans une grande tradition de rigueur. Le septuor de solistes s'en donne à cœur joie, les dames en particulier brillant d'un éclat certain. Christiane Karg, hier Aricie dans l'opéra de Rameau, incarne une marquise-jardinière gracieuse et d'une belle ampleur vocale. La Serpetta de Joèlle Harvey a de l'aplomb, un joli minois et vocalise à ravir. L'Arminda de Nicole Heaston est tout aussi grandiose jusque dans l'hyperbole, et Rachel Frenkel, dans le personnage travesti de Ramiro, offre un timbre de mezzo-soprano large et lumineux. Si le baryton Gyula Orendt, Nardo, sonne haut et fort, les deux ténors sont sans doute moins à l'aise, car le fringant Conte Belfiore de Joel Prieto manque d'épaisseur, et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, dans une incarnation bonhomme et agitée du Podesta, n'est pas aussi chez lui qu'avec ses rôles habituels de composition, telle la Sorcière de Hansel et Gretel, ici même il y a quelques saisons.

 

George Friedrich HAENDEL : Rinaldo. Opéra en trois actes. Livret de Giacomo Rossi sur un scenario de Aaron Hill, d'après la Gerusalemme liberata de Torquado Tasso. Iestyn Davies, Karina Gauvin, Tim Mead, Christina Landshammer, Antony Roth Costanzo, Neil Joubert, Joshua Hopkins, Charlotte Beament, James Laing, Anna Rajah, Rachel Taylor. Orchestra of the Age of Enligthtenment, dir. Ottavio Dantone. Mise en scène : Robert Carsen.

 


© Robert Workman

 

La tradition haendélienne est vivace au festival de Glyndebourne. On se souvient avec émotion de Rodelinda et de Giulio Cesare, sans parler de Theodora, qui offrirent des spectacles d'une rare perfection grâce à des mises en scène imaginatives et à la direction fervente de William Christie. La reprise de Rinaldo, dans la production de 2011, n'est peut-être pas du même braquet, mais confirme cet atavisme. Premier opéra écrit pour Londres, en 1711, Rinaldo n'est certes, pas de la même veine que seront Jules Cesar ou Alcina, offrant une trame moins dense. Et cette histoire contant le amours malheureux d'Armide, la reine de Damas, sur fond de la première croisade pour délivrer Jérusalem, est sans doute délicate à monter. Robert Carsen prévient : Qu'est-ce qu'une histoire où cohabitent l'étrange, le magique, voire l'absurde peut signifier pour le spectateur d'aujourd'hui ? Partant de l'idée que cet opéra possède une verve shakespearienne, avec un mélange de comédie et de tragédie, il le transpose dans une public school anglaise. Le héros est un élève bien rangé mais poursuivant une folle image, celle d'une jeune femme aimée dans une vie chevaleresque. Comme tout adolescent d'aujourd'hui, notre écolier alias Rinaldo, pourvu des attributs maison, veste bardée de son écusson, cravate rayée rouge et blanc achalandée, s'invente des histoires héroïques, se voit combattre des ennemis, se confronter à des monstres et courtiser des belles écouteuses. Ses paladins sont nul doute tout droit sortis de quelque saison de Harry Potter... Référence d'autant plus pertinente, lors de la présente représentation, que l'auditoire était uniquement composé de jeunes gens, dans le cadre d'une sympathique opération «  Exclusive < 30 », qui les voyait avoir déboursé pour l'achat de leur billet, toutes catégories confondues, la modique somme de 30 £ !  Belle opération pour attirer à Glynde un nouveau public. Autant dire que l'ambiance défiait la mélancolie, encore que parfaitement respectueuse de la suprême musique de Haendel. Tout commence donc, et dès l'Ouverture, dans une salle de classe barrée d'un immense tableau noir d'où vont surgir des personnages de fantaisie, glace sans tain permettant d'illustrer la trame. Va apparaître aussi la maitresse d'école, coiffée de son traditionnel chapeau à quatre pans, préfiguration de la méchante magicienne Armida. Les croisés et leurs adversaires se combattront sans merci, les premiers en vraies-fausses armures de contes de fées. On passera ensuite du préau grillagé de l'école (aux lieu et place d'« un lieu de délices ») à son dortoir sinistre bardé d'un alignement de rideaux (pour le « merveilleux jardin d'Armide »). On verra les compagnons de Rinaldo enfourcher leurs vélos, et celui-ci se retrouver même pédaler dans les airs lors d'une aria déjà périlleuse. Hilarité générale dans la salle, cela va sans dire... Et satisfaction non dissimulée un peu plus tard - après le « dinner interval » - lors de l'apparition du mage échevelé tout droit venu d'un autre épisode du feuilleton Harry Potter. Carsen restitue de cette manière les effets visuels tant recherchés par le musicien pour ravir son public londonien, par autant de clins d'œil qui s'ils ne sont pas en concordance directe avec le texte, portent au moins quelque extravagance de nature à tenir le spectateur en haleine. Le régisseur, qui n'est jamais à court d'idées, habille les affidées d'Armida en amazones à jupettes de cuir et le cheveu en désordre, les filles un brin délurées d'une école voisine sans doute, ravies d'en découdre avec leur mâles collègues... Ce sera le cas lors d'une bataille rangée dans le préau, au III ème acte, qui verra les croisés triompher de leurs ennemis sarrasins...

 


© Robert Workman

 

Si l'on est surpris, pour dire le moins, par le prisme de la mise en scène, parfois amusé par ses trouvailles, ou dubitatif sur le parti tiré de cette toile de fond soulignant l'« anglicité » de la pièce, on est complètement séduit par ce qu'en fait la distribution, et au premier chef le contre ténor Iestyn Davies. Sans doute l'un des meilleurs de sa génération au Royaume-Uni, celui-ci possède un large ambitus et un art consommé de délivrer la phrase haendélienne. Au fil d'arias magistrales, dont la fameuse plainte « Cara sposa » et son solo de hautbois, ou celle concluant le Ier acte, « Venti, turbini, prestate », d'une folle virtuosité, avec violon et basson obligés, ou encore l'air de bravoure du III, « Or la tromba », où la voix dialogue avec pas moins de quatre trompettes. Il est entouré de trois autres contre ténors, dont les timbres contrastent agréablement avec le sien, et offrant là encore des prestations de classe. Anthony Roth Costanzo, Eustazio, est doté d'un beau grave et d'une infinie douceur d'émission. Tim Mead, Goffredo, pas moins engagé, offre un timbre plus corsé. Et James Laing campe un magicien désopilant, dans la manière d'un Dominique Visse. Coté féminin, on est conquis par le beau soprano de Christina Landshamer, Almirena : l'aria des oiseaux, « Augelletti che cantate », avec son extraordinaire accompagnement de flûte traverso, restera un moment de pure grâce, tout comme la déploration « Lascia, ch'io pianga », une des plus suaves inspirations de Haendel, recyclée de « Lascia la spina » incluse dans l'oratorio Il trionfo del Tempo e del Disinganno(1707). Quant à Karina Gauvin, qui abordait sa première Armida, elle assume sans ciller les aspérités d'une partie requérant virtuosité et détermination, que renforce le côté virago exigé par la régie. Sa vaste aria avec accompagnement et longs solos intercalés de clavecin a grande allure. La basse Joshua Hopkins, Argante, fait montre d'un sûr abattage. La direction d'Ottavio Dantone, dont la verve ne faiblit jamais, est emplie de délicatesse, dans une approche chambriste que les sonorités diaprées de l'Orchestra of the Age of Enlightenment parent de mille saveurs. C'est le cas du continuo et des solos instrumentaux, flûte traverso, trompettes ou clavecin, offrant une lecture passionnante de cette musique qui affirme déjà le grand Haendel.