Anniversaire oblige, la Folle Journée consacrait cette année son programme à « L'univers de Chopin ». Le succès de la manifestation musicale nantaise ne se dément pas. Au conteaire : cette édition a affiché un taux de remplissage de 98 %, un record.  Mais le compositeur polonais, si cher au cœur des mélomanes, pouvait-il faire moins ! Son instigateur, René Martin, aime les défis et les gagne, notamment celui de concilier deux paramètres a priori peu conciliables : la dimension populaire et la qualité artistique.  Il avait réuni, cette fois encore, un beau panel d'interprètes dont une impressionnante cohorte de pianistes. Ce qui frappe chez tous : la rigueur de l'expression, marquée par le souci du phrasé et l'évitement du sentimentalisme.  Toute une jeune génération émergente est là, dont la sûre musicalité rejoint la parfaite, et souvent phénoménale, technique.  Plusieurs thématiques étaient proposées telles que « Les concerts de Chopin à Varsovie, Vienne et Paris », « Chopin et l'opéra » ou encore cette gigantesque « Intégrale de l'œuvre pour piano » qui, en quatorze épisodes, réunissait six pianistes de trois générations différentes. 

La séance consacrée aux années 1841-42 contrastait la poésie diaphane d’Anne Queffélec (trois Mazurkas op.50), la haute tenue de Abdel Rahman El Bacha (une sublime Fantaisie op.49, aux atmosphères si variées) et la fougueuse patte du jeune Jean-Frédéric Neuburger (une éblouissante Polonaise héroïque).  Au fil d'une multitude de concerts, on pouvait apprécier la myriade de ces diverses formes que Chopin a si bien servies :ses Impromptus par Alexei Volodine, un bouquet de Nocturnes par un maître espagnol du clavier, Luis Fernando Pérez, ou de Mazurkas par Cédric Tiberghien ; voire des pièces plus rares telle la Tarentelle, si foisonnante d'idées.

 

      

Luis Fernando Pérez ©Kike Marin                 Cédric Tiberghien ©Éric Manas

 

Plusieurs concerts étaient l'occasion de savourer des pièces de plus vastes proportions, comme les quatre Ballades et surtout les Sonates. D'origine vocale, la ballade connaît, pour la première fois avec Chopin, l'univers instrumental.  De ces pièces fort dissemblables, Lise de La Salle livre des exécutions d'un vrai naturel qui sait ce que mélodie veut dire.  La 2Sonate, qu'elle aborde ensuite, montre une étonnante maturité interprétative, approche presque panique dans l'agitato initial, combien habitée lors du trio qui entrecoupe les deux parties de la marche funèbre.  Si l'énigmatique dernier mouvement ne livre pas (encore) tous ses secrets, peut-on en blâmer une artiste qui n'a que 22 ans !

 

Lise de La Salle © Stéphane Gallois

 

La 3e Sonate, jouée par Alexei Volodine, est un formidable achèvement. Voilà l’un de ces jeunes musiciens russes, bourrés de talent, qui allient impeccable maîtrise et sens de la vision chopinienne dans l'architecture et la dynamique.

L'occasion était donnée aussi d'apprécier les contemporains de Chopin et les maîtres qu'il vénérait.  Au premier chef, Franz Liszt bien sûr. Si la Grande Sonate a, sous les doigts d'acier de Boris Berezovsky, paru trop tirée vers la force, toute comme la Mephisto-Valse n°1, des morceaux extraits des Harmonies poétiques et religieuses, joués par Jean-Claude Pennetier, laissaient éclater leur pouvoir d'envoûtement.  On ne saurait imaginer manière plus dissemblable à l'écoute de ces deux pianistes : la grande virtuosité un brin extérieure chez l'un, la mûre réflexion chez le second.  De Liszt encore, Laurence Equilbey et ses talentueux chanteurs d'Accentus donnaient Via crucis, un oratorio n'ayant pour orchestre qu'un piano ; mais quel piano, tenu par Brigitte Engerer !  Quelques Mazurkas de Scriabine et d’Alexandre Tansman, livrées par Cédric Tiberghien en contrepoint de celles de Chopin, autorisaient d'habiles comparaisons.  Parmi les compositeurs ayant marqué cette époque mirifique, il en est un presque passé dans l'oubli : Johann Nepomuk Hummel.  Élève de Mozart, il sera l'auteur d'un vaste corpus, de musique de chambre notamment, et influencera les premiers romantiques.  Son étonnant Quintette pour piano, violon, alto, violoncelle & contrebasse, joué par le Trio Wanderer et consorts, est d'une étoffe précieuse ; tout comme son élégant Trio pour piano & cordes que distingue un brillant finale « alla Turca », joué par le Trio Chausson. 

 

Trio Chausson ©DR

 

Ce jeune ensemble proposait aussi un trio de Ferdinand Ries.  Le rôle prépondérant dévolu ici au piano n'a rien d'étonnant chez ce grand défenseur de Beethoven.  Enfin s'il est un maître que Chopin chérissait, c'est bien Mozart.  Du Trio avec piano K.542, paré d'une souplesse chatoyante, le Trio Wanderer fait alterner l'énergie et la tendresse, comme le tragique et l'apaisement.

 

Kiosque ©Marc Roger

 

On ne saurait oublier un autre aspect essentiel de La Folle Journée : l'implication du jeune public.  L'importance de la fréquentation des scolaires est là pour le prouver : quelque 7 000 billets - à prix très modique - ont été délivrés cette année à leur intention.  Et le succès est tel que les organisateurs s'interrogent pour le futur sur un renforcement des actions à destination de ce public (multiplication des concerts qui leur sont réservés ; travail en amont avec les enseignants) comme sur un élargissement des partenariats, en particulier de la part de l'Éducation nationale.  Il en va de l'image que véhicule cet immense et si original événement musical : favoriser l'accès à la Culture.