La grande manifestation nantaise, que d'aucuns ont qualifié de « Woodstock de la musique classique », a donc atteint ses vingt printemps ! Sans effort, frappé désormais au coin du gigantisme, pour le plus grand bonheur de tous, interprètes et  public. La présente édition aura battu tous les records, avec un taux de remplissage de quelque 97 %, et plus de 144.800 billets vendus, pour près de 300 concerts. Dans la bonne humeur, le plaisir partagé, et un « brassage généreux et énergisant », souligne Anne Queffélec, qui fut de la première heure et se souvient avoir découvert « une nouvelle manière, festive et partagée, d'aller vers la musique ». Certes, les thématiques se sont, au fil des ans, faites de plus en plus globales, sans doute pour attirer un public encore plus nombreux, et la jeune génération. Peut-être pas autant qu'on le croit. Mais on vient à la Cité des congrès souvent en famille et on croise beaucoup de jeunes, autant parmi les interprètes que chez ceux qui les écoutent. Le thème de cette année charnière était « Un siècle de musique américaine », sous la bannière « Des canyons aux étoiles », titre de l'œuvre fameuse qu'Olivier Messiaen composa, de 1971 à 1974, pour le bicentenaire de la fondation des États-Unis.

Elle sera d'ailleurs donnée à Nantes à guichets fermés, deux soirs de suite, dans un silence religieux qui s'explique sans doute plus par l'effet de surprise, voire le respect devant l'inconnu, que par l'adhésion. Malgré l'acoustique mate de la salle 800, baptisée Fitzgerald pour l'occasion, laquelle ne favorisait pas les résonances voulues par l'auteur, l'exécution sera mémorable. On n'avait pas lésiné sur les moyens : l'Orchestre Poitou-Charentes sous la direction de Jean-François Heisser, Takénori Némoto, cor solo, et Jean-Frédéric Neuburger assurant la partie de piano. Œuvre de contemplation, des terres rouges du canyon de l'Utah, où Messiean puisa son inspiration, et de louange des bienfaits dispensés par le Créateur ; œuvre de son et de couleur, notamment à travers une utilisation savante des percussions dont le tamis et la machine à vent, du cor solo et du clavier. L'idée originale de cette édition 2014 était de confronter la musique américaine stricto sensu à celle des musiciens européens ayant puisé leur inspiration dans ces terres nouvelles, car on peut parler d'interaction dans un mouvement qui fut loin d'être à sens unique. 

 

 

 


Voces8 © Marc Roger

 

 

 

Au titre de la partie spécifiquement américaine, on a pu entendre, entre autres, au piano, des pièces de Georges Gershwin, jouées avec aplomb par Frank Braley : un florilège de Songs, hommage au fabuleux improvisateur, de même qu'une vertigineuse exécution au seul clavier de la Rhapsody in Blue, et les Trois Préludes. Ces derniers étaient encore donnés, dans un arrangement pour deux pianos, par Claire Désert et Emmanuel Strosser, qui jouèrent aussi Hallelujah junction de John Adams (*1947), avec cette manière répétitive et le rythme obsédant qui caractérisent le compositeur. Ils avaient débuté leur concert avec Clapping music de Steve Reich, où les deux pianistes se contentent de battre des mains une même cellule rythmique, peu à peu déphasée. La Sonate pour violoncelle et piano op. 6 de Samuel Barber, entendue par le tandem Berezovsky-Demarquette, de même que par la paire Gastinel-Désert, offre une vision très chantante, notamment dans l'adagio médian, entrecoupé de courses-poursuites fantasques. L'allegro appassionato final sera plus endiablé chez ces dames que chez les messieurs. Ces derniers donnaient aussi la Sonate de Eliott Carter, de 1848, où s'affranchissant de la tonalité, le musicien complexifie son écriture, du point de vue rythmique en particulier. Le Trio pour piano, violon et violoncelle, Vitebsk, de Aaron Copland, d'un seul tenant, offre un original vagabondage mené par le piano et une péroraison sereine. Il était joué par le Trio Wanderer dont les trois musiciens montrent combien ils savent se remettre en question. Leur exécution du Trio de Leonard Bernstein est pareillement frappée au coin de l'humour. Côté orchestre, on ne pouvait manquer l'Adagio de Samuel Barber et son puissant lyrisme. L'Orchestre de Picardie, dirigé par Arie van Beek, donnait aussi Appalachian Spring de Aaron Copland, pour treize instruments dont un piano solo : ce ballet, créé en 1944, sur une chorégraphie de Martha Graham, est l'illustration de la ruralité aux USA, leurs grands espaces et leur folklore cow-boy. Et enfin The Unanswered Question de Charles Ives (1908), curieux morceau qui fait appel à trois ensembles, les cordes, une trompette et quatre flûtes, dans une dramaturgie originale : question posée, à sept reprises par le trompettiste, sans réponse des bois, avec un effet spatial saisissant. On aurait pu entendre encore le quatuor Different Trains de Reich ou celui de Barber par les Diotima, un florilège de pièces pour piano réunies sous le thème de la mythique Road 66, par Shani Diluka, ou la Sonate Concord de Ives par Matan Porat, ou encore le Ballet mécanique de Georges Antheil, sans oublier des musiques de Barber shop par le Crossroad Quartet. On préféra aller écouter Barbara Hendricks conter le Blues à sa façon, nostalgique et vibrante, entourée de quatre compères géniaux, et se délecter de quelques Negro spirituals par l'étonnant ensemble Voces8, dont la douceur de l'émission jusque dans l'infini pianissimo est un objet d'admiration.

 

 

 


Emmanuel Strosser & Claire Désert : Clapping music ©Marc Roger

 

 

 

Parmi la pléiade de musiciens européens qui, à un moment ou un autre, puisèrent leur inspiration dans une Amérique attirante, Ernest Bloch occupe une place singulière, car il y séjourna à deux reprises, de 1916 à 1930, puis à compter de 1940. Il avait acquis la nationalité  américaine en 1924. From jewish Life est une composition pour piano et violoncelle, un instrument fort prisé par le musicien, ici tenu par Henri Demarquette, Boris Berezovsky l'accompagnant  au piano. Les Trois Nocturnes, pour trio avec piano, interprétés par le Trio Wanderer, sont une œuvre attachante dans sa diversité rythmique et son foisonnement mélodique. On l'a entendu aussi par le jeune Trio Les Esprits, sous la houlette du pianiste Adam Laloum et avec le superbe celliste Victor Julien-Laferrière, témoin de la vitalité de l'école française de l'instrument. Ceux-ci joueront aussi, avec une belle complicité, la Suite italienne pour violoncelle et piano, d'après Pulcinella d'Igor Stravinsky, qui lui aussi émigra aux États-Unis et y séjournera jusqu'à sa mort. On a encore entendu, par Frank Braley, la Piano Rag Music, proche du piano mécanique, et où l'auteur du Sacre du printemps est proche d'une vision cubiste. De cet autre exilé outre-atlantique, dans les années 1940/1950, Bohuslav Martinu, la Sonate pour violoncelle et piano N° 2 (1942) offre un paysage moins ésotérique que le première sonate, pas moins exigeante pour chacun des deux partenaires, occupés à un passionnant dialogue dans les mouvements extrêmes et emportés par une réelle élévation au largo central. Là encore, on est subjugué par le jeu éblouissant de Mmes Gastinel et Désert. Un tel panorama ne pouvait pas ne pas s'attarder sur quelques pièces emblématiques d'Anton Dvořák. Délaissant l'inusable Symphonie « du Nouveau monde », et le non moins célèbre Concerto pour violoncelle, on a goûté plutôt, sous les archets avisés et connaisseurs du Quatuor Prazák, le Quatuor op 96 dit « Américain ». L'art de la modulation est y porté à son summum. Une autre interprétation, due aux Modigliani, laissera dubitatif, car à force de favoriser des tempos très lents, l'approche en perdait toute spontanéité. Le Quintette à cordes op. 97, pour deux altos, où les quatre tchèques sont rejoints par Gérard Caussé, appartient à la même veine américaine du compositeur. Il frémissait du vrai bonheur de jouer ensemble. Virage à 180 degré, l'édition 2015 sera consacrée à la musique baroque !