La Folle Journée de Nantes tient du marathon musical et sa vitalité ne se dément pas - à en juger par le nombre faramineux de concerts offerts au choix du public durant un long week-end dans les diverses salles de la Cité des Congrès.  Pour sa 17e édition, elle n'aura cessé d'attirer une foule réceptive n'hésitant pas à se presser en rangs serrés dès 9 heures du matin pour glaner une belle manne sonore, sans trop succomber au barnum médiatique ambiant - gigantisme oblige.  On y a vu aussi beaucoup de jeunes publics tout au long de la journée du vendredi, voire de très jeunes, venus avec leurs professeurs, témoignant ainsi du formidable effort consenti en direction de cet auditoire.  Le thème de l'année, « Les Titans, de Brahms à Strauss », couvrait certes, un vaste territoire, quelque cent ans de musique.  Mais, une fois encore, quantité aura rimé avec qualité.  On reste frappé par le vent de jeunesse qui souffle aussi parmi les interprètes.  Aux côtés des habitués, dépositaires d'une certaine pérennité de la manifestation, les Brigitte Engerer ou autres Trio Wanderer, que de talents plus que prometteurs, tels les quatuors à cordes Modigliani ou Diotima ou cette pléiade de pianistes aussi brillants que racés, les Pérez, Laloum ou Neuburger, annonçant une sûre relève.

 

 

 

 

 

©Marc Roger

 

 

 

Parmi une cohorte de « Titans » ayant pour nom Mahler, Bruckner, mais aussi Liszt, Berg ou Schönberg, Brahms se taillait une place prépondérante dans la programmation - tout comme dans notre propre choix.  Le répertoire pianistique d'abord, comme toujours dignement représenté à Nantes, aura ainsi permis d'entendre Anne Queffélec dont le concert présentait cette originalité de juxtaposer deux pièces de Haendel et les Variations et fugue sur un thème de Haendel op. 24, composition austère où l'harmonie du thème prend le pas sur la mélodie, mais combien passionnante dans sa diversité.  La merveilleuse Zhu Xiao-Mei avait choisi les Seize Variations sur un thème de Robert Schumann op. 9, qui regorgent d'allusions à des pièces du grand romantique mais aussi de Clara Schumann.  Elle en confie le climat éminemment poétique, comme d'ailleurs dans les Scènes d'enfants op. 15 du même Schumann, avec cette délicatesse du phrasé et cette simplicité sereine qui la caractérisent.  Fascinante comparaison s'agissant des Trois Intermezzi op. 117, joués tant par la pianiste chinoise que par Michel Dalberto : là où la première mise sur une grande retenue et un climat apaisé, le Français met l'emphase sur la construction et les écarts de dynamique qu'amplifie l'acoustique un peu sèche de la salle.  Boris Berezovsky et Brigitte Engerer font leur miel de pièces à quatre mains : les Liebeslieder-Walser op. 52a, d'une inépuisable inventivité, ou comment renouveler la séduction qu'exerce le rythme à trois temps de la valse, puis un choix de Danses hongroises qui, dans cette version pianistique, prennent un cachet particulier.  Les deux complices nous font une fête de couleurs et de rythmes exacerbés.  Côté musique de chambre, l'occasion était belle de savourer quelques morceaux choisis qu'on redécouvre avec bonheur lorsqu'entre de bonnes mains, et de se rendre à cette évidence selon laquelle tous ces jeunes interprètes, fins musiciens, privilégient une approche définitivement débarrassée d'une gangue romantique appuyée au profit de la limpidité du geste.  Ainsi du Quatuor à cordes n°2 joué par les Zemlinsky, quatuor tchèque d'une belle tenue, ou du Quatuor avec piano op. 25, mené au faîte par quatre vétérans, immenses musiciens, Régis et Bruno Pasquier, Roland Pidoux, Alain Planés.  Le quatuor Modigliani faisait équipe avec Jean-Frédéric Neuburger pour le Quintette avec piano op. 34, puis avec Paul Meyer dans le Quintette avec clarinette.  Les prestations sont frappées au coin de l'intelligence et du raffinement sonore dans l'un et l'autre cas, même si un souci d'approfondissement dans la seconde pièce confine par endroit à la sollicitation du texte (développement alangui du premier mouvement, adagio d’une lenteur à la limite de la rupture).  Au chapitre des Trios pour piano & cordes, le 1er est scruté du tréfonds par le brillant Trio Chausson, et le 2e choyé par le Trio Wanderer qui, outre une patine instrumentale moirée, sait y prodiguer un réel esprit.  Le Trio pour cor, violon & piano, curieux assemblage de sonorités, bénéficie de la présence de trois vedettes : David Guerrier, Renaud Capuçon et Nicholas Angelich.  L'archet solaire de Capuçon et le pianisme lumineux d’Angelich donneront une version d'un classicisme souverain de la Deuxième Sonate pour violon & piano, assurément l’un des moments-phares de ce parcours brahmsien.

 

 

 

 

Renaud Capuçon ©Marc Roger

 

 

 

Parmi les pièces des nombreux autres musiciens affichés, plusieurs raretés étaient propres à exciter la curiosité. Telle cette courte Sonate pour violon & piano op. 18 de Richard Strauss, œuvre de jeunesse, sorte d'adieu au classicisme.  Richement mélodique, elle reçoit une interprétation inspirée de la part de Renaud Capuçon qui, cette fois, a choisi Frank Braley pour partenaire.  Ceux-ci abordent ensuite la Sonate pour violon & piano de Paul Hindemith, écrite en 1939, dans laquelle l'auteur de Mathis le peintre revient à un mode compositionnel moins aventureux que dans ses pièces chambristes des années vingt.  Les deux instruments y sont traités sur un pied d'égalité et la ligne mélodique se fait ample, comme au deuxième mouvement paré d'une mélodie confortable au violon sur un jeu arpégé du clavier.  Autre pièce méconnue, la Sonate pour piano de Korngold dont on a peine à croire qu'elle a été couchée sur le papier par un musicien de 12 ans, comme l'indique en exorde le pianiste Michel Dalberto : sans être un chef-d'œuvre, elle n'en possède pas moins des qualités, athlétiques en tout cas, tant le clavier y fait étalage de puissance.  De Zemlinsky, le Quatuor se situe encore dans la tradition brahmsienne.  Enfin l'École de Vienne aura été défendue avec brio par le Quatuor Diotima.  En une bonne heure de musique pure, ces quatre jeunes gens bourrés de talent auront successivement joué les Cinq mouvements pour quatuor à cordes op. 5 de Webern, où l'infinitésimal rencontre l'elliptique, comme ses Six Bagatelles op. 9, tenant là aussi de l'aphorisme en musique, avant de se lancer dans une exécution fulgurante de la Suite lyrique de Berg.  Ces « Six pièces pour quatuor à cordes », que Theodor Adorno considère comme « un opéra latent », offrent une texture formelle très ouvragée et emplie d'allusions - qui à Zemlinsky, qui à Wagner.  Le recours au dodécaphonisme tend vers un son orchestral.  Le challenge technique est ici encore immense, frottis sur le chevalet à l'allegro misterioso, âpres arrachements lors du presto delirando, etc.  L'ultime pièce, largo desolato, laisse l'intensité peu à peu se désintégrer et les instruments se taire l'un après l'autre, seul subsistant l'alto.  En bis, la Langsamer Satz pour quatuor à cordes de Webern sonne comme un génial hommage à un glorieux passé, ce XIXe siècle qui a offert au monde musical tous ces titans.

 

 

 

 

©Marc Roger